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(please follow) the golden path

les choses qu'on brûle le plus de dire

Publié le 17 Décembre 2014 par F/.

les choses qu'on brûle le plus de dire

D'abord, lire cette fascinante interview. Kate Braverman s'y dévoile telle qu'en elle-même : fine, folle et féroce, juste ce qu'il faut, c'est-à-dire trop pour ce monde. (Conseils aux aspirants écrivains ? "I would ask the unpublished why they think they must publish. This planet needs far fewer utterly mediocre writers and many, many more real readers." C'est dit. Kate est l'un de ces génies aux ailes en flammes pour lesquels on ne cesse de trembler (on se souvient du sort de Kathy Acker) : sûrement, on ne devrait pas. Voilà une femme qui sait d'où elle vient, qui pratique la littérature comme d'autres s'adonnent au meurtre, avec une tendresse et un sérieux irrévocables. Sur sa mère, le sujet sacré et maudit de ses histoires largement autobiographiques : "The more dysfunctional I was, the stronger she felt, the more secure and happy. When I got sober, I saw her make a cost benefit analysis of what it would cost to get me on track. Like half a million, psychiatry, plastic surgery, dentists, clothes, and she told me it was better to stay on drugs."). Prier, alors. Prier et œuvrer pour que le recueil de nouvelles de cette walkyrie formidable, traduit au plus juste par Morgan Saysana, ne soit pas son dernier livre publié en France. Bleu éperdument, c'est le titre de ce bijou, et c'est ainsi qu'on ne peut que l'aimer - sans retenue, en aveugle.

"Almost all books are now are published by editors who come from the sales department and literary quality is the last thing they seek, in fact, it's a negative." Une chose est sûre : Quidam n'a jamais fait partie de ces éditeurs guidés par la trouille. Contre vents et marées, c'est une maison qui se bat, qui creuse, qui fouille et qui offre. Lithium pour Médée, le premier roman largement autobiographique de Kate Braverman, avait été exhumé par ladite en 2006. Il a récemment fêté ses 25 ans, et je me souviens avec bonheur de l'émotion que j'ai pu ressentir, à l'époque en tournant ces pages pleines de douleur et de vie brûlante. Publié aux États-Unis en 1990, Squandering the blue (ici, la première nouvelle en anglais), de "squander", prodiguer, répandre - creuse le même sillon : des histoires épouvantablement belles, la plume d'une poète toujours droite, trempée dans l'acide du ciel californien. Kate Braverman ment tout le temps, c'est-à-dire jamais. Le don de l'auteur au lecteur, le don du temps, de la grâce, de l'intensité mise en chaque mot, chaque phrase polie telle un diamant crasseux, livrée avec les autres "avec splendeur et abjection", il est là, vibrant, il ne vous fera pas défaut. Non plus que les saynètes crépusculaires, "cette heure où la bouche meurtrit et souille la nuit" et la vie qui s'y déploie, sale, hantée par la mort sous le ciel de L.A. impavide, évoquant par endroits une Joan Didion sous influence, ailleurs un Bret Easton Ellis habité enfin, et plus seulement par le vide. "Elle arrêta sa voiture à un feu rouge. En ce début d'après-midi sur fond d'été indien, en sa trente-huitième année, elle réalisa que tout avait une justification. Sur un balcon, quelqu'un compte des camélias rouges dans leur pot en terre cuite. Quelqu'un sourit à l'objectif. Quelqu'un saute. Et voilà." Voilà, en effet : l'écriture de Kate Braverman est un majeur dressé aux ateliers de creative writing et aux responsables des ventes pour qui un livre n'est qu'un objet et pas une promesse en flammes. Sortie le 7 janvier. Soyez là.

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la bête humaine, commissaire

Publié le 16 Décembre 2014 par F/.

la bête humaine, commissaire

"On est au cœur du mal, Carpentier." Dans P'tit Quinquin, la soudaine vague de meurtres qui ensanglante la Côte d'Opale n'a rien à envier aux sinistres mises en scène de Twin Peaks ou True dectective. Un premier corps est retrouvé, découpé dans une vache qui, apparemment, l'aurait mangé ? Qui, pourquoi, comment ? On ne saura rien. Tout juste suit-on, ahuri, les errances saccadées du commissaire Van der Weyden lequel, peut-être remis d'un AVC, ne cesse de cligner des yeux très fort comme s'il avait du mal à croire qu'il n'évoluait pas dans un rêve, et de son fidèle lieutenant Carpentier, contemplatif adepte des dérapages contrôlés, un idiot factice qui, plus souvent qu'à son tour, interroge la ligne d'horizon comme si le monde allait se mettre à table (mais quand il le fait, on le constate par deux fois, c'est en envoyant valser, sans le moindre état d'âme, assiettes et couverts).

Les acteurs n'en sont pas : ce sont des locaux, des trognes, des funambules, ils jouent mais ils sont eux, inénarrables, hilarants, sinistres parfois, mais toujours cadrés avec tendresse par la caméra d'un Bruno Dumont qu'on n'avait jamais connu si étrangement drôle. Burlesque, émouvant, lardé de scènes cultes (les funérailles, le 14 juillet "mystique") et de dialogues à l'avenant ("Bon, police nationale, hein, quand même ! Alors, hein ... Bon !", prévient le commissaire, moyennement sûr de son fait), P'tit Quinquin est une féérie radicale et sombre, une glissade à la Tati, si Tati avait troqué ses chorégraphies millimétrées contre une danse de Saint-Gui - un OTNI qui interroge la France profonde, malaxe son épaule, caresse pensivement sa peau verruqueuse.

Amateurs d'intrigues alambiquées, de résolutions retorses, de virtuosité scénaristique, passez votre chemin. Van der Weyden ne sait rien, ne comprend rien, ne cherche rien, il avance, buté et magnifique, sous les nuages effilochés du mal, hanté par de troubles convictions - une philosophie atone. P'tit Quinquin, surtout, c'est un regard, le gamin qui donne son nom au titre, un ch'ti au front bas, déterminé, bagarreur et raciste mais capable d'incomparables élans de tendresse, aussi, qui observe et prend acte, perdu au cœur d'un maelstrom d'ondes néfastes. Vous aimerez si vous lâchez prise : P'tit Quinquin, à l'instar de son commissaire, est une réponse sans équivoque aux séries américaines - un drôle de type qui hausse les épaules, tourne le dos et disparaît sans autre forme de procès. Démerdez-vous avec vos meurtres, vos secrets et vos vaches carnivores, chante une voix dans son sillage. Depuis Faulkner, Shakespeare et l'invention de l'alcool, on sait bien que la vie est folle.

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vers chez les morts - toujours

Publié le 14 Décembre 2014 par F/.

On m'a beaucoup posé la question, ces derniers temps - et à juste titre : oui, le projet "parlez à vos morts" est toujours d'actualité. Simplement, ces choses-là prennent du temps et du temps, j'en manque un peu. Mais j'essaie d'avancer. J'avance.

Un e-mail est parti ce matin vers ceux qui m'avaient écrit directement sur l'adresse projet_morts@yahoo.fr

Merci de votre patience et de votre compréhension.

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fondu au noir

Publié le 7 Décembre 2014 par F/.

fondu au noir

Tout est trucage : Woody Allen pleure l'inexistence de la magie. Ses derniers films (et ses dernières interviews) sont non seulement assez déprimants - après tout, c'est sa marque de fabrique - mais aussi dépourvus, à de rares exceptions près, de l'humour pétillant, de la verve tongue-in-cheek tour à tour féérique et féériquement geignarde qui en faisaient tout le sel. Le problème de Magic in the moonlight, son dernier film, c'est qu'au delà de sa lourdeur et de ses clichés, il se résume à une démonstration par l'absurde : la proclamation affligée, via le personnage joué par Colin Firth, d'un existentialisme athée à laquelle le réalisateur n'oppose, de façon très caricaturale, que l'imbécilité des crédules. Le Cap d'Antibes en 1928, c'était les Murphy, les Fitzgerald, Picasso et bien d'autres - , une ère tragique et sublime, un crépuscule sophistiqué baigné d'or et de blue smoke. De ce bouillonnement, Woody Allen n'a tiré que quelques cartes postales falotes, quelques tirades sans conviction, et les acteurs traînent leur peine le long d'une histoire cousue de fil blanc. Si l'amour gagne à la fin (on le sait dès le titre), c'est une victoire à la Pyrrhus, morne et désenchantée, une défaite en soi. Le jazz fatigue, les étoiles sont rares. Nous continuons de regarder les films du vieux singe de Brooklyn par habitude, avec l'espoir de plus en plus ténu que la mémoire lui reviendra un jour : la vraie magie se niche dans l'art.

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extension du domaine

Publié le 5 Décembre 2014 par F/.

Joie et fierté ! J’ai reçu il y a quelques jours la confirmation de ma nomination au comité de la SGDL dirigée par Marie Sellier, que j'ai déjà le bonheur de cotoyer à la commission jeunesse du CNL. J’y retrouverai notamment Carole Zalberg (secrétaire générale, qui n’est pas pour rien dans ma venue), Laure Limongi (nommée en même temps que moi) et quelques membres de la Nouvelle Fiction que je fréquentais déjà dans les années 2000.  

Les missions la SGDL, vénérable institution fondée en 1838 sur une idée d’Honoré de Balzac, sont encore trop peu connues aujourd’hui, notamment des écrivains, qui sont pourtant les premiers concernés. On trouvera une première présentation de la société et de ses missions ici, mais je reviendrai bien sûr plus longuement sur cette aventure au cours des mois à venir.

 

***

 

Quelques précisions maintenant sur une polémique attachée publiquement à mon nom à la suite du débat sur l’anthologie Rêver2074. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, je n’ai jamais écrit – l’idée serait risible si elle ne flirtait pas dangereusement avec la diffamation – la moindre suite au Petit Prince. Mon travail s’est borné à rédiger les novelisations des épisodes d’une série inspirée du Petit Prince, la nuance est de taille ; c’est d’ailleurs pourquoi mon nom ne figure nullement sur la couverture des livres mais seulement à l’intérieur, en tant qu’adaptateur, et non auteur.

Evidemment, on peut gloser à l’infini sur l’opportunité de créer une série animée tirée du Petit Prince et critiquer la participation de tel ou tel à ce projet global (en incluant, dans le cas qui nous occupe, Guillaume Gallienne et Marie Gillain, qui prêtent leur voix aux personnages, ou Alexandre de la Patelière, le réalisateur du Prénom, qui a jeté les bases de la série). Tout ce que je puis avancer ici, c’est que plus de 200 000 exemplaires de ces petits livres se sont vendus depuis 2009 (sur lesquels, je vous rassure, je n’ai touché aucun droit, tant la liste des intermédiaires est longue), que j’ai personnellement rencontré des centaines de lecteurs, et que certains se sont mis à lire pour la première fois « parce qu’ils avaient vu le dessin animé du Petit Prince à la télé ». Tout nouveau lecteur, de mon point de vue, representant un gain pour la lecture en général, fût-il improbable ou modeste (personnellement, j’ai commencé avec Le Sorcier de la montagne de feu), je m'en tiens à ce constat. Pour le reste, chacun sera naturellement d’accord pour dire que l’œuvre de Saint-Exupéry est unique, sans doute immortelle, et que la série, les livres et tout le reste n’en constituent au mieux qu’une sorte de prolongement récréatif.

A présent, si certains parmi mes lecteurs estiment de leur devoir de mettre en évidence un parallèle entre le fait de participer à une anthologie commanditée par des professionnels du luxe et mon travail sur cette série ou sur d'autres, grand bien leur fasse : les commentaires, ici ou ailleurs, seront toujours les bienvenus – leur modération ne visant, pour ceux qui se posaient encore la question, qu’à laisser hors du débat provocations et insultes.

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je préférerais ne pas

Publié le 5 Décembre 2014 par F/.

je préférerais ne pas

La plupart des raisons d'écrire sont mauvaises : on ne devrait jamais se lancer dans cette douteuse aventure que par nécessité. Des écrivains qui auraient été bien inspirés de ne pas commencer, de ne surtout pas tenter de confirmer, on en connaît, on ne connaît même à peu près que ça, tant il est vrai qu'on est toujours le gros nul superfétatoire de quelqu'un. Avec Les 30 écrivains qui n'ont jamais donné suite (Le Contrepoint, illustrations parfois hilarantes de Simon Roussin), Stéphane Legrand braque le projecteur sur des personnages autrement singuliers : ceux qui, par choix, par fatalité, par hasard ou par impossibilité de faire autrement, en sont restés à un livre unique ou - ce qui revient en gros au même -, à la démultiplication frénétique du même livre. Alain Fournier, John Kennedy Toole, Romain Gary..., quelques noms viennent bien sûr immédiatement à l'esprit, mais c'est surtout quand il s'amuse avec la proposition première, c'est à dire à peu près tout le temps, que Stéphane Legrand excelle. Dieu, Christine Angot, Hitler, Marc Lévy, Salinger : tous ces créateurs plus ou moins bien partis se sont rendu célèbres parce qu'ils n'ont jamais su, pu, ou voulu dépasser l'élan initial. Faut-il les plaindre, les remercier, espérer qu'il existe un monde parallèle ou prier pour que ce ne soit pas le cas ? L’ambiguïté permanente du questionnement fait tout le sel de cet ouvrage tour à tour tendre et féroce, érudit et potache, où chacun trouvera matière à ricaner et à apprendre - connaissiez-vous l'indispensable Cezaro Rossetti, par exemple ? Moi pas - sorte de contrepoint (tiens) imaginaire et vengeur au 3000 écrivains incapables de s'arrêter qui, jour après jour après jour après jour, font notre joie et notre malheur.

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pas du luxe ?

Publié le 25 Novembre 2014 par F/.

pas du luxe ?

Il n'aura pas échappé aux plus connectés d'entre vous que mon post consacré à Rêver 2074 a suscité son lot de réactions sur la toile. Je passerai rapidement sur les insultes, intimidations et menaces - publiques ou non - qui semblent hélas le lot des réseaux sociaux et qui, en vertu d'une loi karmique dont l'efficience n'est plus à démontrer, ont été heureusement compensées par des discussions constructives avec certains de mes contradicteurs, pour me concentrer sur un point crucial qui me paraît avoir été mal compris. On me reproche de parler de l'anthologie sans avoir lu les nouvelles. Sur le coup de la colère provoquée par le caractère à mon sens assez grotesque de la préface (je n'en démords pas), j'ai dû mal m'exprimer. Mon intention n'a jamais été de proposer une critique littéraire de Rêver 2074 (d'autres se sont chargés de ce travail bien mieux que j'aurais pu le faire). Mon billet était un billet de polémiste, censé idéalement ouvrir un débat : pourquoi participer à un tel projet, l'auriez-vous fait, vous, et si oui pourquoi ? et, de façon plus générale : le luxe, qu'est-ce que c'est aujourd'hui, à quoi ça sert, qu'est-ce que ça fait peser sur la société, etc. ? Dans ce contexte, les qualités littéraires et éventuellement subversives de tel ou tel texte ne m'intéressent pas : chacun y trouvera de toute façon ce qu'il veut et j'espère bien, tout de même, que les nouvelles ne s'inscrivent pas béatement dans le prolongement de la préface sus-citée. L'once d'humanité que j'appelais de mes vœux ne concerne pas les auteurs - qui sont libres de leurs choix (certains se sont d'ailleurs montrés très clairs sur le sujet) et qui ont une vie à mener - mais l'essence même du projet. Le Comité Colbert, qui veut promouvoir le "luxe à la française", commande des nouvelles à des auteurs de science-fiction. Qu'est-ce que ça signifie ? De quoi ce comité est-il le nom, en quoi ce projet s'intègre-t-il dans sa stratégie de communication ? En quoi, aussi, aide-t-il la SF (puisque cet argument a été avancé) ? Sur l'essentiel de ces points, mon opinion est arrêtée, la préface d'Alain Rey, dument validée par le Comité, me semblant sans équivoque. Au risque d'émettre une lapalissade, je ne suis pas un ennemi du beau et du raffiné, et je crois que personne ne l'est. Nous parlons ici d'une industrie en perpétuelle mutation, de la promotion du luxe à la française. Nous parlons de coût, de sens et d'idéologie. A ce sujet, je vous invite à jeter un œil à ce texte de la revue Apparences qui, bien que datant de 2007, me paraît toujours d'actualité. "L’industrie du luxe telle qu’elle se définit aujourd’hui, écrit notamment Marc de Ferrière le Vayer, me paraît très éloignée d’une définition qui qualifierait le luxe d’alliance complexe du brio et de la somptuosité dans la production d’objets dont la fabrication comme la distribution sont spécifiques." (On pourrait également gloser sur les récentes inquiétudes du Comité qui, l'année dernière, réclamait plus de sécurité à Paris pour les touristes, a.k.a. consommateurs - hélas !, on dirait bien que les voleurs préfèrent traîner dans le 8e arrondissement qu'en Seine-Saint-Denis, allez comprendre. Disons simplement que l'interpellation manque un peu d'élégance). Luxe, mensonges et marketing, l'ouvrage de Marie-Claude Sicard synthétisé ici, démontrait il y a dix ans déjà qu'un certain nombre d'allégations présentées par l'industrie française comme des truismes absolus relevaient surtout, dans certains cas, de la contre-vérité. Il ne s'agit pas de tirer à boulets rouges sur une industrie mais de pointer, à l'heure où les inégalités s'accroissent, ses mensonges, ses dérives et ses stratégies de contournement - catégorie dont Rêver 2074, dans une mesure pas tout à fait anodine, me semble relever. Le débat reste ouvert.

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en avant la musique

Publié le 24 Novembre 2014 par F/.

en avant la musique

Deux films musicaux ce week-end. Dans Frank, de Lenny Abrahamson, Jon, un jeune songwriter solitaire, intègre presque par hasard un groupe de rock complètement foutraque (les Flaming Lips de The Terror, à côté, c'est les One Direction), mené par l'énigmatique Frank, affublé d'une tête de personnage de cartoon dont il ne se sépare jamais. Frank est cinglé, les autres membres du groupe (l'une des filles est jouée par la grandiose Maggie Gyllenhaal) présentent tous un désordre psychotique grave et tout ce joli petit monde part bientôt enregistrer un album en Irlande, dans une maison de campagne complètement paumée. Crise créative, disputes incessantes, menaces larvées, suicide - tout y passe mais Jon s'accroche. Il veut savoir ce qui se passe sous la grosse tête de Frank, génie autiste tout entier habité par sa musique. Largement inspiré de la vie de Chris Sievey, qui possédait en la personne de Frank Sidebottom un avatar macrocéphale, mais aussi, dans une moindre mesure, par celle de Daniel Johnston, Frank est l'un des films les plus étranges qu'il m'ait récemment été donné de voir. Mélancolique, hérissé plus qu'émaillé d'effrayants morceaux de bravoure, y compris musicaux (on navigue entre les Doors et Godpseed), il laisse une impression d'émerveillement et de tristesse durable.

On ressent des émotions comparables, quoique subtilement différentes, au visionnage de Searching for Sugar Man, qui raconte comment des fans sud-africains se sont lancés sur la trace de Sixto Rodrigues, génie pop 70's que certains producteurs n'hésitent pas à comparer à Dylan - musicien totalement oublié aux USA mais jouissant, en Afrique du sud, d'une popularité équivalente à celle d'Elvis Presley. Là-bas, on pense que Sixto est mort sur scène, et qu'il était très connu dans son pays. Je ne vous raconte pas la fin, elle vaut son pesant d'or. L'histoire n'est peut-être pas tout à fait aussi incroyable que ses protagonistes veulent bien le dire, la musique de Sixto Rodriguez, si elle tutoie souvent les cimes, n'est peut-être pas aussi fabuleuse que le prétendent certains (ses deux albums contiennent au moins une demi-douzaine de pépites, cependant) mais le film, superbement monté, alternant interviews, extraits vintage, clips improvisés et rêveurs, est un vrai morceau de bravoure qui m'a plusieurs fois mis les larmes aux yeux. Sixto, à sa façon, est aussi cinglé que Frank, tout aussi étrange et tout aussi beau.

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une riche idée

Publié le 21 Novembre 2014 par F/.

une riche idée

Créé en 1954, le Comité Colbert rassemble des maisons françaises de luxe (78, pour être précis) ainsi que des institutions culturelles. Son but affiché est de "promouvoir l'industrie française du luxe en France et à l'étranger." Parmi les entreprises représentées : Chanel, le Ritz, Guerlain, Louis Vuitton, etc. De prime abord, j'avoue que j'ai un peu de mal à saisir le principe. Le luxe a-t-il réellement besoin d'être promu ? Les gens qui ne s'adonnent pas au luxe souffrent-ils simplement d'un déficit d'information ? "Bonjour, amis du Bouthan, aujourd'hui, nous allons vous parler du luxe, ce concept que visiblement vous méprisez un peu trop." Un responsable apporte des précisions : "Pour le Comité Colbert, une marque de luxe française est l'expression du goût et du style français. C'est une marque née en France, nourrie de culture française, s'appuyant sur des savoir-faire identitaires et dont la création est réalisée en France." Bon, d'accord. La France, en somme. Why not, comme dirait Alain Toubon.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça ? Parce qu'à l'occasion de son 60e anniversaire, le Comité Colbert a demandé à six auteurs français de science fiction d’écrire des nouvelles pour imaginer le futur du luxe en 2074 par le biais de l’Utopie. Le résultat est une anthologie gratuite en numérique qui sera présentée notamment à New York, si j'ai bien compris, en présence des auteurs qui resteront quatre jours là-bas, comme le précise avec un enthousiasme non dissimulé Jean-Claude Dunyach, anthologiste et auteur.

La préface du recueil est signée Alain Rey. (J'avoue que je ne connaissais pas ce monsieur. Apparemment, c'est une lacune.) Je l'ai lue, et vous pouvez la lire aussi - c'est gratuit et on comprend très vite pourquoi. A vrai dire, la vision du monde de 2074 qui se déploie à travers ce texte ne devient réellement glaçante qu'à partir du moment où l'on réalise qu'elle ne relève pas de la provocation potache. Étant bon public de nature, j'avoue que j'ai mis le temps. Comme je suis gentil, je vous la fais courte. Le problème du luxe, avant, c'est qu'il n'était pas accessible à tous. En 2074, la situation s'est arrangée. "Symbole de liberté, instrument d’épanouissement, véhicule de générosité", le luxe s'est démocratisé, il est devenu "le recours aux valeurs patrimoniales menacées ou perdues par l'action écrasante de la médiocrité, de la banalité et du laisser-aller." Patrick Bateman n'aurait pas dit mieux. Une autre pour la route ? "A "je est un autre" de Rimbaud répond désormais "tout autre est moi."" Si, si. On a hâte d'y être.

Bref - chacun se fera son opinion. Pour ma part, c'est la première fois depuis longtemps que j'ai eu physiquement envie de vomir en lisant un texte. Mais je suis sans doute une petite nature.

Bon, pour être honnête, l'une des premières questions que je me suis posées, en découvrant la teneur du projet et en lisant les mots de Jean-Claude Dunyach sur un forum de SF (Jean-Claude qui avait l'air authentiquement heureux et fier), c'est : est-ce que j'aurais participé à ce truc si on me l'avait demandé ? Sous pseudo, peut-être, mm ? (Hélas, cette option n'était manifestement pas proposée ; d'un autre côté, c'est bien d'assumer). Après tout, quatre jours à NYC avec - potentiellement - des copains, ça ne se balaie pas comme ça d'un revers de main, surtout si la sauterie est financée par des gens qui ne savent visiblement pas quoi faire de leur blé. (La question de la promotion du genre SF me paraît ici relever de la pure galéjade. En quoi la SF pourrait-elle sortir grandie de cette farce ? Si quelqu'un arrive à me l'expliquer sans s'exciter et - surtout, sans me parler de diffusion, parce qu'à ce compte-là, on peut aussi distribuer des nouvelles gratos à tous les lecteurs d'Eric Zemmour, et alors quoi ? -, je lui tire d'avance mon chapeau). Apparemment, les participants ont eu droit au préalable à une visite guidée de certaines entreprises. Qu'ont-ils découvert de merveilleux ? Les a-t-on aiguillés dans leur choix ? Ont-ils reçu des instructions ? On ne sait pas. Je n'ai pas lu leurs nouvelles et je ne le ferai pas. Elles relèvent du publi-rédactionnel et c'est un genre qui ne m'intéresse en rien. On peut néanmoins conjecturer (les intéressés me démentiront) qu'aucun des auteurs n'a participé à l'entreprise avec une idée subversive en tête et que, s'il l'a fait, il lui sera difficile de le crier sur tous les toits. Ah, mais il est facile de se moquer, de montrer du doigt. Pour de bon, donc, la question que devraient se poser tous les auteurs de SF et sympathisants qui n'ont pas été conviés à cette étonnante fête du bon goût (et je m'inclus dans le lot, on aura compris - les frontières ont l'air assez souples), c'est "aurais-je eu les couilles de dire non, et pourquoi ?". Ou, pour formuler les choses autrement : "aurais-je dit oui, et me serais-je ensuite auto-convaincu que ce n'est pas si grave, qu'il faut bien vivre ma bonne dame, que le luxe n'est pas un mal en soi (arrivé à ce stade, il serait néanmoins judicieux, à mon avis, de distinguer le produit de luxe du concept lui-même, basé sur la rareté et l'exclusivité, et se demander si la démocratisation dudit concept s'apparenterait à autre chose qu'à une glorification décomplexée et tout à fait inédite de l'ego sous sa forme la plus vile, i.e. un simple réceptacle à plaisirs - le consommateur comme machine repue et comblée, youpi) et que toutes les critiques qui me tomberaient dessus par la suite ne relèveraient in fine que d'une jalousie mal placée ou d'un rigorisme idéologique dépassé ?" Personnellement, je me suis interrogé en tant que propriétaire parisien nanti et ancien élève d'une école de commerce qui promettait à ses étudiants un salaire d'embauche moyen équivalent au PNB d'un pays d'Afrique centrale. Et la réponse, mûrement réfléchie, a été "non".
Pourquoi donc, mec ? Eh bien, déjà, je peux me payer un voyage à New York tout seul. Je ne crois pas trop m'avancer en disant que c'est aussi le cas de la majorité des auteurs de l'anthologie. Si Chanel veut me filer du blé, pas de soucis. Mais alors à mes conditions. C'est-à-dire 100 000 € par an renouvelables par tacite reconduction et sans la moindre contrepartie, thanks. Et puis, surtout, je suis un garçon assez frustre. Le luxe ne me fait pas rêver. Bien sûr, comme tout le monde, je préfère boire du bon vin que de la piquette et porter des fringues qui me tombent bien. Mais les belles vitrines, les voituriers, le petit doigt relevé, l'étoffe magique d'un foulard à 2000€, au mieux ça me fait rire - et certainement un peu plus que le mec qui trime pour fabriquer ledit foulard, il faut bien le dire. Quant à la grande blague éternelle de la droite, "créons plein de richesses comme ça on en profitera tous - surtout moi", elle ne m'arrache même plus un sourire. Ma conception personnelle du bonheur, c'est une soirée entre potes. Du pâté Auchan fera l'affaire. Du Champagne aussi, bien sûr. Ou du cassoulet en boîte, ou des 8/6, ou que dalle. En fait, je m'en tape. Tout ce que je sais, c’est que vivre dans le monde du futur décrit par Alain Rey me donnerait envie de sauter immédiatement par la fenêtre d'un gratte-ciel new-yorkais. Et que quand on participe à une anthologie, on en cautionne implicitement la préface (c'est là une position qui se discute, et qui n'est pas très facile à tenir, je le concède ; ou alors c'est qu'on voue une estime sans équivoque au préfacier.)

On aurait aimé une once d'humanité, dans le projet Rêver 2074. L'ébauche d'une réflexion, d'une vague remise en question, d'une éthique - après tout, le mot "rêve" a été choisi à dessein, non ? -, voire, soyons fous, d'un débat sur l'essence du bonheur ou la nature du SENS - les capitales sont d'origine - données par le luxe, en lieu et place de ce festival de néologismes moisis censé tracer les lignes de force d'un avenir radieux. Las : chez ces gens-là, monsieur, on ne rêve pas ; on vend - c'est d'ailleurs bien pour ça que le recueil est gratuit. Consommez, mes bons, jouissez, votre âme vous dira merci et, oui, relax : nous prenons l'AmEx platinum.

Dès lors, signer une nouvelle prémâchée dans un recueil préfacé par un monsieur bizarre (je reste poli ; en fait, cette texte m'a paru le symptôme sans précédent d'une hystérisation surréelle du libéralisme dans ce qu'il peut avoir de plus puant - un truc à faire passer Alain Minc pour un dangereux marxiste, moyennant quoi "guignol" n’est pas le premier mot qui m’est venu à l’esprit), un plaisantin malsain, donc, qui nous explique sans rire que luxe = générosité et que la France est "source de joie pour la planète entière", vraiment, non, ce ne serait pas possible. (Une suggestion pour ce 60e anniversaire, monsieur Rey : mettez votre verve facétieuse au service d'un discours qui convaincra tous vos amis de distribuer l'ensemble de leurs merdes clinquantes aux nécessiteux. Bien sûr, les pauvres ne méritent pas cette grâce mais, au moins, ils auront une chance d'apprendre l'avenir.) Quant aux auteurs du recueil, well, le fandom va se foutre de leur gueule pendant un petit moment, je suppose qu'ils s'en doutaient, je suppose aussi qu'ils s'en moquent (je ferais pareil) et qu'ils pensent que tout ça n'est pas bien grave, et j'espère au moins pour eux - leur bilan carbone ne s'en trouvera pas affecté - qu'ils voyageront en classe affaires, et que quelqu'un prendra des photos, les plaisanteries les plus courtes n'étant pas toujours les meilleures. Par ailleurs, je serais ravi d'accueillir leurs commentaires ici. Il est plus probable (et, à vrai dire, je l'espère) que je ne sache pas tout.

En attendant, deux petits liens de propagande trotskiste pour la bonne bouche : Yossarian et la salle 101.

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la patte de l'auteur

Publié le 18 Novembre 2014 par F/.

la patte de l'auteur

En ces temps de gueule de bois / sidération post-rentrée littéraire, L'Ours est un écrivain comme les autres est un livre more than welcome, le genre de roman enchanteur qui vous plaît et semble vous venger - avant que vous vous souveniez que personne ne vous force à subir tout ça. Publié il y a près de vingt ans aux États-Unis, l'ouvrage n'a rien perdu de sa riante actualité. C'est, grosso modo, l'histoire d'un ours qui découvre un roman enterré au pied d'un arbre, qui le prend sous le bras et qui part à New York pour faire carrière. Le premier agent littéraire qui croise sa route flaire immédiatement le potentiel. "C'est un livre extraordinaire. [...] Mais je ne vous apprends rien, bien sûr." L'animal opine, pense surtout aux barres de chocolat qui traînent dans sa poche. L'agent sourit. "Personne ne vous a jamais dit à quel point vous ressembliez à Hemingway ?

- Qui ?

- Qui, en effet ! Il se peut fort bien que vous soyez celui qui va le reléguer dans l'oubli."

Voici notre ours lancé. De quoi avez-vous besoin pour faire carrière dans le monde des lettres ? De miel, d'innocence et de dix mots de vocabulaire - votre nature décontractée et la propension maladive de votre équipe à plaquer sur tout ce qui bouge et respire une grille marketing basée sur la connerie globale supposée de l'humanité occidentale contemporaine feront le reste. "Ce que j'adore dans votre livre, lui confie une chargée de com', c'est qu'il emporte le lecteur, tout en restant dans le politiquement correct." L'ours lui répond qu'elle sent bon. La jeune femme déglutit. Ce franc-parler. Cette spontanéité. "Elle n'était pas tout à fait à l'aise avec [lui]. Il ne parlait ni d'argent ni de pourcentage."

Tout écrivain perd des lecteurs à partir du moment où il laisse entrevoir un pan de sa personnalité. Vous êtes trop beau, trop malin, trop con, trop gentil, trop à droite, trop vieux, trop calculateur - vous êtes un être humain, et ça craint. L'ours n'est qu'un ours ; il vit dans le présent, dans la jouissance, il est strictement lui-même, et c'est plus que suffisant. Il avale des tartes, le monde littéraire avale tout le reste. Ours 1, humanité 0.

"Vous êtes bien silencieux [...]. Vous aimez méditer avant une interview ?

- Qu'est-ce qu'une interview ?

- C'est bien d'être un peu blasé. Mais faites attention à ne pas perdre votre spontanéité."

C'est chez Cambourakis (décidément), c'est de loin le livre le plus hilarant de la rentrée (pas difficile, me direz-vous) et c'est signé William Kotzwinkle, qui fêtera bientôt son 76e anniversaire.

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