Il faut, pour commencer, se féliciter chaudement que
Les orphelins de Naja (Mango) de Nathalie Le Gendre et
Je suis ta nuit (Intervista) de Loïc Le Borgne aient finalement été réintégrés dans la sélection du Prix des Ados de la ville de Rennes, suite à une volte-face du Conseil général, de la
Ville et du CRDP qui les avaient précédemment écartés. Ladite sélection, qui comporte dix romans, étant effectuée par les ados eux-mêmes, la mise à l'index des deux titres pré-cités constituait une
atteinte inadmissible à l'esprit même du prix et, affirmons-le, témoignait à l'égard des votants d'un bien surprenant mépris. Aux collèges, maintenant, de jouer. L'ambiance risque d'être
intéressante.
Rappel : la Loi de 1949 (Vincent Auriol, quand même) sur les publications pour la jeunesse stipule, dans son article 2, que "les publications visées à l'article 1er ne doivent comporter aucune
illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou
tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques." Le principal problème, évidemment, réside ici dans
l'emploi du verbe "démoraliser". Appliquée à la lettre, l'injonction pourrait permettre de faire disparaître de la circulation un saisissant pourcentage des romans jeunesse actuellement publiés en
France. La reformuler ne serait pas un luxe ; la faire disparaître purement et simplement me paraît inconcevable.
La page
facebook consacrée à "l'affaire" soulève d'emblée deux épineux problèmes, de par sa formulation même : le mot "censure", employé ici dans une acception forcément négative (personne ne
songerait, par exemple, à contester le rôle positif d'une
commission de censure interdisant l'accès d'un film pornographique à une certaine classe d'âge) et la dénomination "prix Ado", qui
ne renvoie à rien ni à personne en particulier. Les deux problèmes sont liés. Ils renvoient le lecteur à ses instincts infantiles. En ignorant les nuances et les précisions les plus élémentaires,
les supporters de la cause, aussi juste soit-elle, stigmatisent un adversaire aux contours mal définis, quitte à affiner par la suite - si on y pense. En niant la nécessité de ces précisions, ils
pratiquent l'amalgame facile type "bon sens près de chez vous" et font le lit d'un anti-intellectualisme primaire dont des scientifiques tels que Korzybski ont démontré depuis longtemps le réel
danger. En 2007, certains auteurs de SF, inquiets de la probable victoire de Nicolas Sarkozy, se sont plu à présenter ce dernier comme un immonde dictateur, avec le succès que l'on sait. J'en parle
d'autant plus facilement que je suis tombé dans le panneau, comme un bleu. On ne m'y reprendra plus : attaquer l'ennemi à la massue, c'est courir le risque de s'écrabouiller les orteils.
Construire une argumentation rationnelle basée sur des faits avérés, en revanche, demande du temps et des efforts importants. Ne cherchons pas plus loin.
Demander aux facebookiens de choisir, en substance, entre la liberté (ou la démocratie, ou n'importe quel mot sympatoche) et l'obscurantisme, c'est non seulement les prendre pour des imbéciles
uniquement capables de réagir en mode binaire, mais ôter toute chance à un débat de se tenir - débat dont les implications auraient pourtant été autrement passionnantes. Qui décide de quoi, dans ce
prix ? Qui finance quoi ? Qui a le contrôle sur qui ? Pourquoi laisser passer un livre en première sélection si c'est pour le retirer ensuite ? Quel est le rôle du diocèse ? Des librairies ? Des
collèges ? De quelle façon les ados seront-ils mis au courant de ce qui s'est passé ? Sur quels critères se base-t-on pour affirmer qu'un livre est de nature, ou pas, à choquer les convictions et
les sensibilités, à générer des doutes chez les jeunes ou des protestations des familles ? Doit-on seulement s'en soucier ? De tout cela, visiblement, les adminsitrateurs de la page n'ont que
faire. C'est leur droit. C'est bien dommage. Les livres ont été réintégrés, merci de votre soutien, liberté, liberté chérie et maintenant, circulez.
Toujours sur la même page, Xavier Dollo, libraire à Rennes (et par ailleurs
auteur, et garçon éminemment sympathique) laisse éclater une saine
colère :
L'inspection académique a donc purement et simplement écarté ces deux titres choisis PAR LES JEUNES LECTEURS. La raison ? L'un écorne un peu plus une image déjà écornée d'une
institution religieuse bien connue (et qui tire les ficelles des marionnettes du Prix Ado). Stop, arrêt sur image. Ici, de deux choses l'une : soit Nathalie et Loïc sont d'accord avec ça
- et si c'est le cas, je ne vois pas au nom de quel principe ils peuvent ne serait-ce qu'envisager de laisser leur livre en sélection - soit ils ne le pensent pas et dans ce cas, pourquoi ne pas le
dire ? D'autant que Xavier en remet une couche un peu plus loin :
Parce que, oui, nous vivons dans un pays qui refuse l'ouverture d'esprit, qui nie la diversification et le dialogue... alors,
nous voulons faire de nos enfants des Sourds/Muets/Aveugles ; désormais, nous devons juste leur apprendre qu'ils vivent dans un monde de Bisounours, dans lequel le Mal n'existe pas, dans lequel les
Hommes et les Femmes sont tous des gentils qui se câlinent à longueur de journée... bref, faisons de nos enfants des légumes !
Prenons mon petit cas personnel : au cours de huit dernières années, j'ai écrit, pour cinq éditeurs jeunesse différents, un livre où des gens meurent dans des chambres à gaz, deux autres où des
ados se suicident, un troisième mettant en scène un personnage homosexuel fumant de l'herbe - j'ai écrit des scènes de torture explicite, des scènes de sexe et de beuverie, des scènes d'explosions
nucléaires, j'ai fustigé Dieu, j'ai mis en scène Adolf Hitler, j'ai présenté des fillettes mordant dans un rat vivant, des personnages mourant de cancers, des personnages perdant la raison suite à
des douleurs psychiques trop intenses et bizarrement, la Police de la Pensée n'a toujours pas débarqué : ils ne doivent pas avoir les codes.
"Dans l'enseignement catholique, nous apprend le site de
Ouest France, c'est le livre de Nathalie Le Gendre qui a posé question : « il est de nature à percuter les jeunes dans leur
perception du monde des adultes et de l'Église,
» explique Jean-Loup Leber, directeur départemental de l'enseignement catholique." Et "percuter" serait un problème ?
Voilà qui est
intéressant. Et le directeur de poursuivre : « Ce roman renvoie à l'idée d'une Eglise où la pratique de la pédophilie est courante [assertion assez absurde : on est dans un monde de
science-fiction]. La question est quelle vision du monde on propose aux jeunes de moins de 14 ans ? J'ai laissé le choix aux collèges privés d'y prendre part, à condition que les jeunes
soient très accompagnés dans leur lecture, ou de participer de manière non institutionnelle, à partir d'une sélection de neuf romans. » Le plus embêtant, dans cette affaire, c'est que monsieur
Leber semble penser que les enseignants et les documentalistes, en temps normal, n'accompagnent
pas les ados dans leur lecture. Autre souci : les collèges privés et les collèges publis ne
vont pas participer de la même manière au prix (de toute façon, on voit mal par ailleurs quel contrôle pourra être exercé sur ledit accompagnement).
Bref : une mauvaise blague, de celles qui ne font pas rire, mais dont les auteurs sont fiers quand même. A suivre ?