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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

du sang et des larmes

Publié le 26 Août 2016 par F/.

du sang et des larmes

Bonjour, je suis la rentrée littéraire. Une vieille chose obèse, à moitié folle mais notablement fortunée à laquelle, pour cette raison et une fois par an, on passe à peu près tout : ses éructations vulgaires, ses assertions gratuites, sa voix grave et éraillée, notoirement assommante. En fin de soirée, la rentrée littéraire monte sur la table, lève la jambe et exhibe ses pauvres jupons. On est censé applaudir en espérant - sans y croire une seconde - qu'il n'y aura pas de prochaine fois. En vérité, on n'est censé rien du tout. On peut, en toute candeur, pousser la porte d'une librairie (quand elle ne s'ouvre pas d'elle-même sur votre passage, toutes les portes de librairie devraient faire ça) et lire ce que les libraires ont écrit sur leurs petites fiches cartonnées, voire - audaces fortuna juvat - prendre un livre soi-même, le soupeser tel un fruit nouveau, en humer d'abord le grain et la substance avant, pure et simple extase, d'en tourner quelques pages, comme on garde en bouche un cru nouveau. Souvent, le premier contact dit tout et la connexion, si connexion il y a, s'établit d'elle-même. Un procédé narratif (jetez un œil au Anatomie d'un soldat de Harry Parker chez Bourgois, par exemple - l'histoire d'un jeune capitaine en convalescence racontée par 45 objets témoins du désastre), un projet, une sensibilité, une langue, surtout, quelque chose entre l'impatience et la douleur, le plaisir de l'urgence et l'appel de la sérénité.

Ces temps-ci, je traîne pas mal dans les rayons de la librairie Delamain, en face de la Comédie française à Paris. J'y ai notamment reconnu le splendide Amour monstre de Katherine Dunn, entre Freaks, Swamplandia et Balzac, si l'on veut, finaliste en son temps (1989) du National Book Award. Contrairement à ce qu'annonce la 4e de couverture, hélas, Katherine Dunn ne "vit pas" à Portland. Elle est morte en mai dernier, d'un cancer du poumon peut-être dû à la clope qu'on la voit fumer sur l'une de ses photos les plus belles. Pour lui dire merci, c'est trop tard, mais on peut dire merci à l'éditeur, Oliver Gallmeister. Et puisqu'on parle de mort : je me demande si le N'essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, sidérante chronique scandinave des années sida, recevra en nos terres toute l'attention qu'il mérite. Si vous avez vu un jour le superbe The Normal Heart, diffusé en 2014 sur HBO, vous savez déjà à quoi peut ressembler ce genre de symphonie funèbre : un conte plein d'amour et de fureur, qui se termine invariablement dans une chambre d'hôpital trop claire avec le mot "pourquoi" peint au plafond en lettres de sang. L'auteur n'a pas pris de gants pour écrire ce terrible roman de presque 600 pages qui ressemble à une vague, et brille moins par son style que par son énergie désespérée, son invincible force de conviction : bientôt, tout ce que en quoi vous croyiez sera renversé par une lame de fond aveugle. En Suède (où, justement, son livre est devenu aussi une mini-série à succès), Gardell est une star du stand-up et de la littérature. Marié à un présentateur tout aussi célèbre, il a fait beaucoup, apparemment, pour la cause gay, et a même reçu un prix des mains de la princesse Victoria. How queer is that ? Mardi 6 septembre à 18h30, il sera à l'Arbre à lettres Bastille ; ça risque d'être quelque chose.

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grande fatigue

Publié le 25 Août 2016 par F/.

grande fatigue

« Such a serious thing we are doing, and no one really knows how to do it » est la phrase qui apparaît en ouverture du site de Catherine Lacey, l’auteur de Personne ne disparaît et, à vrai dire, on ne sait pas grand-chose d’autre : le site prétend qu’elle est basée à Chicago, le livre affirme qu’elle vit à Brooklyn, on connaît d’elle un cliché, notamment, où les cheveux rabattus par le vent masquent le visage et ne dévoilent qu’un œil (mais quel œil !), sans doute, une stratégie se niche dans cet art savant de ne pas être ou si peu.

Personne ne disparaît est avant tout l’affaire d’une écriture, d’une fatigue gouailleuse et navrée, parfaitement restituée par l’élégante traduction de Myriam Anderson, qui est aussi son éditrice.

La première phrase du roman évoque un Holden Caulfield adulte et femme qui aurait soudain décidé de mettre les voiles, un Holden Caulfield qui aurait compris qu’être Holden Caulfield ne marche pas : « Ça se peut qu’il y ait dans le monde des gens qui sachent lire dans les pensées des autres sans le vouloir, et si des gens comme ça existent, alors je suis à peu près sûre que mon mari est l’un d’eux. »

Elyria s’en va, donc, juste une fille de New York avec un sac à dos, elle plaque souvenirs, mère et mari, direction Wellington, Nouvelle-Zélande, au pays des moutons et des collines ordinaires qui l’arracheront un temps, espère-t-elle, à la douleur d’être elle-même. Sauf que – le titre nous avait mis en garde – ça non plus, ça ne marche pas, ou pas vraiment, ou pas comme elle l’aurait pensé. « T’as pas vingt-huit ans, lui glisse une gamine dans un car scolaire. T’as cent ans. »

Elyria se croit en quête. Elyria a trébuché sur le puzzle de sa vie et imagine que le vent remettra le monde en place. « Je n’ai pas envie de me sentir littéraire, dit-elle. Je veux juste me sentir utile. » En attendant, elle erre, se soumettant de bonne grâce aux règles tordues du hasard et des rencontres là où, pourtant, « il existe quatre mille façons d’être seule ». Elyria chemine au bord des routes, fait du stop, croise des vies, pense à la sienne, descend, se perd, s’obstine, mais l’île a une fin, le voyage use la destination (« peut-être que la détresse commence avec tout », lui a glissé l’homme qu’elle cherche, le poète inaccessible, déceptif par essence), la terre est ronde et tremble et notre esprit n’est qu’un cercle, un territoire circonscrit dont on distingue vite les limites. Et le yack est là, toujours : le mal intérieur par elle ainsi nommé, le souvenir incurable et familier, la malédiction de ce qui a été (une triste histoire de famille – mais en est-il une qui ne soit pas triste ?), et vous pouvez partir aussi loin que possible, vous ne sèmerez pas le yack : au mieux, vous le lasserez.

Peut-être que Personne ne disparaît est ceci, en définitive. La tentative d’épuisement d’un monde par la pensée et la parole, par le peu qui nous est donné pour vivre. La chronique, en somme, d’un échec annoncé.

Un sens aigu de l’observation, un humour désespéré et paisible pour répondre au calme agité de son âme, Elyria possède les mêmes armes que vous et moi pour perdre son combat mais elle les émousse avec grâce, c’est son style, le style inimitable, surtout, d’un grand auteur en devenir.

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sortir du bois

Publié le 24 Août 2016 par F/.

Le premier nom des Czars, groupe fondé à Denver en 1994 par l'imposant John Grant, était Titanic. Tout un programme. John, qui n’avait pas 30 ans, improvisait les paroles de ses premières chansons sur scène, ce qui rendait leur exécution quelque peu malaisée. Plus tard, il se décida à prendre l’entreprise un peu plus au sérieux.

Les titres de Before… but longer ont été écrits, dit-on, dans des parcs de Londres, sur des bancs solitaires au bord de la Tamise. Si vous en avez l’occasion, écoutez Get used to it, immense et magnifique chanson sur la dépression, couronnée en fin de parcours par les chœurs angélico-morriconiens de Paula Frazer (Tarnation) : if this is what you want, then get used to destruction / If this is what you need, then get used to depression / ’cause there’s nobody here gonna sit around, and listen to your opinion / If this is what you want, then get used to being alone.

Six albums des Czars sont sortis, sans jamais rencontrer d’autre succès que l’estime d’une poignée de coreligionnaires et de quelques fans énamourés. Il faut signaler que le groupe ne s’est pas réellement séparé : les membres sont simplement partis les uns après les autres, laissant John Grant seul et étourdi tandis que le paquebot finissait de sombrer.

En 2010, l’homme se lance sous son propre nom dans une carrière solo. L’album Queen of Denmark, réalisé avec le concours des onctueux Midlake, est un succès critique de premier ordre. Un journaliste de Mojo s’extasie notamment : « If Queen of Denmark were only comprised of... self-lacerating ballads, it would still be a work of transcendent beauty, but the second half of the album finds Grant confronting romantic loss with astonishing depth of feeling. » Comme à son habitude, John décrit sa descente en enfer (alcool, dépression) avec une sorte de bonhommie déchirante.

Pale Green Ghosts, l’album suivant, est enregistré en Islande avec des membres du groupe Gus-Gus, curiosité électro-pop toujours en activité aujourd’hui. Sinéad O’Connor, fan de la première heure, assure certains chœurs. Pale Green Ghosts, qui fait référence aux somptueux oliviers de Bohème bordant une route du Colorado proche de la ville natale du chanteur, est avant tout un disque de survie, de résilience. Un an plus tôt, alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour la Suède, Grant reçoit un sms de l’un de ses boyfriends l’enjoignant, sur un ton funèbre, d’effectuer au plus vite un test VIH. Ce dernier se révèle positif. A la surprise générale, et sans la moindre préméditation, Grant raconte cette aventure sur scène à Londres en 2012, alors qu’il joue avec Hercules and love affair. C’est un géant fracassé équipé d’une révélation trop humaine et salvatrice. Un garçon qui sait désormais ce que rester debout veut dire.

Son troisième album, Grey Tickles, Black Pressure, est indéniablement l’un des grands disques de 2015. On y croise Tracey Thorn (Everything but the girl) et Amanda Palmer. On y découvre plusieurs chansons d’exception, parmi lesquelles : le titre éponyme, balade baroque et capiteuse dotée d’un pré-chorus tragi-comique (« And there are children who have cancer /And so all bets are off / Cause I can’t compete with that ») et Disappointing, ébouriffante love-song bear-friendly interprétée en duo avec la Tracey susmentionnée, et qui établit la liste des choses “décevantes”, quand on les compare à l’inimitable émoi du saisissement amoureux.

Francis Bacon, dolomites
Ballet dancers with or without tights
Central Park on an autumn day
Will always be stunning and never cliché

All these things they’re just disappointing
All these things they’re just disappointing compared to you
There’s nothing more beautiful than your smile as it conquers your face
There’s nothing more comforting than to know, know you exist in t
his time, in this place.

Aujourd’hui, John Grant semble suffisamment heureux pour continuer à composer et suffisamment malheureux pour continuer à nous lacérer le cœur avec le sourire. On ne voit pas ce qu’on pourrait lui demander d’autre.

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écrire ne tue pas assez

Publié le 15 Juin 2016 par F/.

écrire ne tue pas assez

Cher Monsieur M. est le huitième roman de l'écrivain néerlandais Herman Koch, le troisième à paraître en français. L'intérêt pour l’œuvre de Koch, ici ou ailleurs, a véritablement explosé en 2009 avec la sortie du Dîner, best-seller international qui mettait en scène - et à table - les parents de deux adolescents vraisemblablement coupables d'un meurtre. Le livre s'inspirait d'une histoire vraie ; c'est un détail d'importance. Cher Monsieur M. explore des thématiques similaires : culpabilité, mensonge et poids du passé. L'identité du narrateur est flottante ; parfois il sait tout, parfois non et, quand un "je" survient, on met toujours un peu de temps à saisir de qui il s'agit. Nullement fortuites, ces afféteries post-modernes font de Cher Monsieur M., en dépit de quelques longueurs, un joli monument de perversité narrative.

Les premières pages sont conformes à ce qu'annonce la quatrième de couverture. Un certain Herman - comme l'auteur - écrit à son écrivain de voisin des lettres acerbes dont on ignore même s'il les lui envoie. Il lui reproche tout : ses livres - médiocres -, sa femme - trop jeune, trop belle -, sa vie - décidément trop simple ; il ne sait pas encore à quel point il a à la fois tort et raison. Et puis, très vite, ce fascinant objet misanthropique se déploie, et les zones obscures, les angles morts du labyrinthe sont éclairés l'un après l'autre sans que l'on sache jamais ce qui nous est donné à voir. Il est question d'un meurtre, ou au moins d'une disparition, il est question d'hésitations et de mauvais choix, et la révélation finale, glaçante, déjoue comme il se doit toutes les attentes.

On serait bien en peine de classer Cher Monsieur M. dans telle ou telle catégorie. Roman de (mauvaises) mœurs ? Thriller littéraire ? Pamphlet à peine voilé contre - faites votre choix - la veulerie du corps professoral, les romanciers, les adultes en général ? A l'époque du Dîner, certains critiques choqués avaient accusé Herman Koch d'écrire des livres pervers et de mettre en scène des personnages amoraux, ou à tout le moins dénués d'empathie. Ils pourraient reprocher la même chose à ce livre. Cette froideur apparente, pourtant, est bien ce qui fait le charme de cette petite mécanique délicieuse et grinçante, et l'on pourrait s'interroger à loisir sur la propension déraisonnable de certaines âmes contrites à vouloir chercher le bonheur - ou pire, une vérité réconfortante - dans des livres. Koch châtie bien, avec adresse et fermeté : les passages consacrés à la vie officieuse de l'écrivain - un catalogue raisonné de querelles larvées, d'humiliations permanentes et d'arrangements continuels avec le réel - sentent souvent le vécu. Leur drôlerie cruelle est à mettre au crédit d'un livre indéniablement dérangeant, qui questionne sans répit nos lâchetés et bassesses. Il faut aimer qu'un roman nous fasse du mal, débusque en nous l'enfant naïf, nous raconte les histoires que nous ne tenons pas à entendre - tout en nous délivrant des autres.

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20 ans, toutes ses dents

Publié le 12 Mai 2016 par F/.

20 ans, toutes ses dents

La collection Terres d'Amérique fête ces jours-ci ces vingt ans (le bruit court d'ailleurs que des auteurs américains convergent aujourd'hui vers Paris avec la ferme intention de lever leur verre à ce joyeux anniversaire.) Désireuses de marquer le coup, les éditions Albin Michel publient 20+1, une volumineuse anthologie de nouvelles réunissant, pour la modique somme de 14€, la fine fleur des auteurs maison. Ceux qui s'intéressent à la littérature américaine, ceux qui suivent ce blog, aussi - ou qui m'ont lu dans Chronicart - reconnaîtront bien sûr quelques noms : Joseph Boyden, Anthony Doerr, Ben Foutain, et mes deux chéris de ces dernières années, Karen Russel et David James Poissant, auxquels il convient d'ajouter la grande Louise Erdrich, Benjamin Percy, Craig Davidson, Dan Chaon, Sherman Alexie, etc. Cette simple recension suffit à donner une idée de l'excellence - et du niveau d'exigence - du catalogue Terres d'Amérique, un label créé et dirigé par l'incontournable Francis Geffard, par ailleurs organisateur du festival America qui se tient tous les deux ans à Vincennes. Terres d'Amérique est l'une des rares collections dont vous pouvez acheter tous les livres les yeux fermés (de façon très partisane, j'y ajouterais Lot 49 au Cherche-midi, le domaine américain dirigé par Marie-Catherine Vacher chez Actes Sud, et l'essentiel du catalogue Gallmeister). Il faut par ailleurs souligner la place exceptionnelle accordée par Francis Geffard aux recueils de nouvelles, domaine chroniquement négligé en France, pour la visibilité duquel il se bat avec une fougue inlassable, et la grande qualité des liens tissés avec la plupart de ses auteurs. Bref : joyeux anniversaire, Terres d'Amérique, et surtout longue vie.

Je profite de l'occasion pour revenir brièvement sur deux livres aux charmes desquels vous seriez bien inspirés de céder. Le formidable Une nuit d'été de Chris Adrian, pour commencer, paru en janvier dernier et traduit par l'irréprochable Nathalie Bru (celui-ci ne fait pas partie au sens strict de Terres d'Amérique , mais c'est tout de même Francis Geffard qui le publie) : une merveilleuse - et très libre - transposition de l'immortel chef-d’œuvre de Shakespeare dans le San Francisco contemporain. L'intrigue, je ne la dévoilerai pas ici : c'est une nuit où les humains peuvent voir, c'est terreur sourde & marivaudage, danses impies & sauvagerie joyeuse mais l'essentiel, d'une certaine façon, est ailleurs : jamais - j'ai bien écrit jamais - je n'ai lu une évocation aussi troublante et puissante, parce qu'inscrite, notamment, dans une authentique contemporanéité, de ce que pourrait être le peuple des fées. Sérieusement : on jurerait que Chris Adrien les a vues, qu'il sort tout juste de l'asile, et que la seule consigne que ses médecins ont pu lui donner, c'est "écris". Nuit d'été, il faut le souligner, et je m'en sens en partie responsable, moi qui n'ai pas pris la peine d'en parler lors de sa sortie, est un roman qui n'a pas du tout trouvé son public lors de sa sortie, comme si la presse, à la simple évocation du mot "fée", avait prudemment reculé dans l'ombre, craignant quelque sortilège. Tout ce que je vous demande aujourd'hui, c'est de vous fondre dans cette nuit, de donner une chance à ce bijou et, si vous l'aimez, de répandre la bonne nouvelle ici ou ailleurs - contrairement à une croyance répandue, la poussière de fée ne fait pas mal aux yeux. "Au sommet de la colline, juste au-delà du seuil des perceptions humaines ordinaires, une porte s'ouvrit dans la terre, laissant échapper une lumière aussi fine et chatoyant qu'un soleil automnal."

Deuxième trésor : Les Maraudeurs de Tom Cooper. Celui-ci, superbement traduit par Pierre Demarty, s'est déjà vendu, en quelques jours, plus que Nuit d'été en quatre mois, et je ne sais pas si c'est à cause du bandeau-blurb de Stephen King ou de l'alligator sur le couverture, mais on s'en moque : c'est un sacré bon roman, âpre et intense comme on aime, sur lesquels les producteurs de Breaking Bad ont apparemment eu la bonne idée de se pencher. Le cœur du livre, c'est Jeanette, petite bourgade de Louisiane frappée successivement par l'ouragan Katrina puis par la marée noire BP. Amputé d'un bras, accro à la bouteille et à l'OxyCotin, l'improbable Gus Lindquist arpente les marais enténébrés à la recherche du trésor du célèbre corsaire Jean Lafitte. Pour prix de ses efforts, il reçoit très vite un mail d'encouragement anonyme : TAPPROCHE PAS DES ILES, CONARD. Le ton est donné, le décor est planté, le reste, c'est l'art consommé du conteur, la moiteur du bayou, et les personnages, bien sûr : les frères Toup, jumeaux psychopathes spécialisés dans la culture de marijuana, Wes Trench, un ado qui tient son père pour responsable de la mort de sa mère lors du passage de l'ouragan, ou Brady Grimes, employé de BP chargé d'inciter les habitants de Jeannette à renoncer aux poursuites en échange d’un chèque. C'est féroce, c'est hilarant, ça prend aux tripes, c'est l'Amérique profonde, celle qui palpite et secrète des histoires. Comme le résume Lindquist : "Rien à foutre de New York."

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l'année 93

Publié le 11 Mai 2016 par F/.

l'année 93

Cette semaine marque pour moi le début d'une résidence de presque un an à La Courneuve. Régulièrement, je vais me rendre là-vas pour animer rencontres, débats et ateliers d'écriture auprès de nombreux publics (c'est l'une des raisons pour lesquelles je risque de me faire plus rare en salons cette année). Mon QG ? La magnifique médiathèque Aimé Césaire, construite sur le site de l'ancienne usine Mecano - lettres d'or et dentelles de métal - le long de la voie de chemin de fer (j'aime beaucoup l'avenue Victor Hugo, gentiment ombragée, qui mène à cet édifice, il y flotte un lancinant parfum de nostalgie - j'ai noté, par exemple, la présence d'un vieux café qui fait aussi hôtel, il faudrait un Modiano de banlieue pour chanter la mémoire de ces lieux irréels). La résidence va s'articuler autour de trois axes principaux : le football, avec l'arrivée de l'Euro et la sortie aujourd'hui d'un petit roman dédié à ce sport chez Rageot ; l'incitation à la lecture (je prépare un ouvrage autour de ce sujet) ; et un projet centré autour d'une gloire olympique locale oubliée, réservé aux adultes, car tournant autour de la problématique réalité / fiction. Nous prévoyons aussi des rencontres publiques, avec invités - je vous en dirai plus lorsque j'en saurai plus.

"Ainsi en est-il de la mort. On prétend que nous survivons dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés. Quand tous ceux qui nous ont aimés meurent à leur tour arrive le temps de la disparition essentielle. Ce qui subsiste de nous, à l’heure numérique, et si nous n’avons pas écrit nous-même, dans le vague et vain espoir de laisser des traces, ce sont des informations factuelles. L’état civil, des choses que nous avons faites ou dites, des lieux où nous avons été, des photos prises de nous, et qui nous échappent, et qui seront un jour tout ce qui restera, avant qu’il ne reste plus rien."

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le rêve d'après

Publié le 7 Mai 2016 par F/.

le rêve d'après

Dans le clip de radiohead réalisé par Paul Thomas Anderson pour accompagner le bien-nommé Daydreaming, un Thom Yorke lessivé et bouleversant de naturel ouvre porte sur porte avant de déboucher sur une montagne enneigée, à la fois refuge terminal et horizon indépassable. On ne sait jamais ce que dit une chanson, un poème. Au mieux peut-on le sentir et ce que je sens est ceci : arrive un moment où l'histoire s'achève, où la fin donne un sens à ce que nous avons vécu.

C'est dans le refuge d'une grotte - le ventre maternel devenu tombeau - que s'élaborent les rêves de l'après, les enfants de la mort que sont les mythes, projetés sur les murs telles des ombres. "Dreamers / they never learn / beyond the point / of no return" : les rêves de nos vies, eux, ne nous servent à rien, ne sont rien d'autre que des images d'agrément. Nous ouvrons des portes, débarquons dans des vies, découvrons des histoires nouvelles, mais il n'y a rien d'autre que nous, qui tentons d'articuler les formes, le conte plein de bruit et de fureur. "And it's too late." Et c'est la fin : par la mort, nous entrons dans le monde vrai, enfin, et comprenons quelle était le sens de notre vie. Le sens, c'est qu'il n'y en avait pas. Le sens, c'est que seule notre absence a un sens et dit quelque chose de ce que nous avons été. "This goes / beyond me / beyond you."

On pourrait souhaiter que ce 9e album soit le dernier. Que Thom Yorke, qui sait que la gloire n'est rien, nous brise le cœur en pleine ascension. Il n'y a plus grand-chose à faire après ce qu'a déjà fait ce groupe, après ce qu'il nous a déjà dit sur l'aliénation, l'incommunicabilité et l'indicible, précisément. Jouer encore, peut-être - "we are just happy to serve" -, feindre, malgré la lassitude, de connaître ce qui vient. Il y a tant de gens prêts à croire que les créateurs savent quelque chose de plus qu'eux, qu'ils n'ont pas simplement un don pour dire qu'ils ne savent rien.

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no comment

Publié le 6 Mai 2016 par F/.

no comment

Ce silence sur la montagne, il ne le partagerait jamais. La tristesse qu'il avait éprouvée à voir le TER de sa fille s'éloigner, la veille au soir, la confusion qui l'avait envahi alors à l'idée qu'elle grandissait trop vite, que grandir était à la fois tuer chaque jour enfui et reléguer le bonheur ténu du présent au royaume brumeux de l'imprécision : il les garderait pour lui. Son opinion sur telle ou telle mesure, manifestation, tension soudaine ? Motus. De même, le secret serait gardé sur ce rêve dont l'articulation même lui échappait à mesure qu'il essayait de lui conférer un sens. Un projet de voyage, une angoisse incoercible, la magie ténue d'une marche vespérale, ce qu'il pensait de lui, des autres, des chiens, du réchauffement climatique : resteraient des énigmes pour tous. A quoi bon les livrer en pâture, leur refuser la grâce d'un basculement dans quelque chose d'invisible et de plus vaste ? Le plaisir d'un repas partagé en famille, le tourbillon habituel et sans fin des pensées - l'été arrive, c'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons tous, de quelle façon disparaîtrons-nous ?, merde, j'ai tellement de travail la semaine prochaine, les gens vieillissent, j'ai longtemps rêvé d'écrire quelque chose sur les oiseaux, mortifie ton ego - : tout cela, non seulement, ne méritait pas d'être soumis au regard d'autrui mais, plus simplement, ne pouvait l'être en termes susceptibles de rendre justice à l'un ou à l'autre. Et ne parlons pas de nos peurs. Nous ne voulons pas connaître celles des autres parce que nous ce sont les nôtres aussi. L'essentiel demeurerait enfoui, donc, scellé. Il pensait : nous sommes les gardiens des mystères primordiaux de nos vies sans importance. Mais de cela non plus, il ne s'ouvrirait pas.

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disparaître ici

Publié le 5 Mai 2016 par F/.

disparaître ici

Chaque jour, la liste des sujets qu’il était devenu impossible d’aborder sans se faire vilipender, vouer aux gémonies ou traiter de fasciste, quel que soit par ailleurs le camp que l’on avait choisi – le fait de ne pas en choisir ne vous attirant évidemment les bonnes grâces de personne –, cette liste, donc, ne cessait de s’allonger, et commençait à ressembler à une litanie d’erreurs attendant seulement d’être commises. Nuit debout, couchée, gauche ou de droite (comment ça, “droite” ?), pour ou contre la fessée consentante, vegan psychorigide ou carniste aux jouissances coupables, féministe pour les femmes contre les hommes qui n’étaient pas féministes par respect pour les femmes, il tremblait désormais à l’idée de donner son avis sur un résultat de handball, de publier une recette de clafoutis aux abricots ou de faire part de son désarroi quand une personnalité vaguement aimée venait à disparaître : car qui pouvait certifier que, sous le vernis d’apparente innocuité, ne se dissimulait pas une idéologie nauséabonde, d’autant plus pernicieuse que son propagateur même ignorait qu’il en était porteur ? Peut-être pourrait-il se féliciter du beau temps revenu (à condition que le beau temps revienne partout et tout de suite) ou mentionner, en passant, que son chien était mort, s’il n’insistait pas trop sur le fait que c’était « son » chien : a priori, il ne perdrait que deux ou trois amis. Bien sûr, il restait toujours la possibilité d’expliquer que l’on allait se « tenir à l’écart » des réseaux pendant quelque temps. Mais entre les rares émotifs vous assurant que plus rien ne serait pareil sans vous, et l’écrasante majorité invisible vous accablant d’un silence auquel vous pouviez trouver mille significations, même la retraite paraissait une option audacieuse. Au fond, mieux valait ne rien faire et ne surtout pas s’en justifier – tenter, en somme, une sorte de présence par l’absence. Si la manœuvre n’avait rien de glorieux, au moins ne vous assimilait-elle pas tout de suite au fils caché d’Hitler et de Staline.

Perdu pour la suite, Hubert Giroud

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et tout se passe ailleurs

Publié le 4 Mai 2016 par F/.

et tout se passe ailleurs

Le Fils de Saul : une plongée en eaux résolument insolubles. Qu'est-ce que l'enfer ? Un endroit où tout se passe pour vous, par vous et à travers vous, malgré le fait que nous ne soyez, au sens strict, personne.

Saul est à Auschwitz. Une croix rouge est peinte dans son dos pour ne pas qu'on le confonde avec les autres, qui eux mourront aujourd'hui. Lui mourra plus tard - dans quelques mois si tout va bien. Saul fait partie des Sonderkommandos, ces Juifs chargés de prêter main forte à leurs bourreaux pour mettre en place la solution finale. Les petites mains incapables de trembler. Les regards vides.

Dès les premières minutes, Saul mène de nouveaux arrivants dans un vestiaire. On leur explique qu'ils vont prendre une douche. La porte de métal se referme. Il y a ces cris, on tambourine - derrière, ce n'est pas La Liste de Schindler et puis, au côté de ses comparses, pareillement hâve et muet, Saul ramasse les manteaux qui ne vêtiront plus personne. Plus tard, il faudra nettoyer la chambre à gaz. C'est insoutenable : rien de plus. C'est routinier. C'est ce qui se passe, poing final dans ta gueule.

Et ce qui se passe se passe à l'extérieur, en périphérie, et c'est évacué dès le commencement, et ça ne peut s'appeler que "ça". Une façon de dire : voici le pire. Il n'y a pas d'horizon d'attente à Auschwitz. Il y a maintenant, ce moment où vous êtes en vie, et il est inutile de se préoccuper du reste. Pas de demain, pas d'hier, des cris, des gémissements, des ordres, des coups. Tout se joue en périphérie. Tout est flou, étranger. Seule importe la trajectoire de la survie personnelle. C'est pourquoi la caméra suit à la trace cette croix rouge peinte dans le dos de Saul. Saul balloté, insulté, mis à genoux, mis à contribution ; on pointe des armes sur lui, on le menace, et puis finalement rien, il repart, rendu au flot noir de cette vie-là, de ce "ça" auquel on doit renoncer de donner un sens.

Saul trouve un corps. Un jeune garçon qui vit encore après la chambre à gaz. Puis qui ne vit plus. Saul dit que c'est son fils. Cette chimère devient une obsession. Saul veut qu'un rabbin dise le kaddish pour son fils. C'est le surgissement du sens. C'est la direction soudaine de la fiction. C'est une possibilité et, donc, une impossibilité fondamentale. Saul cherche un rabbin. Les rabbins sont morts, ou sur le point de mourir, ou ce ne sont pas de vrais rabbins. Saul : perdu dans un univers de signes indéchiffrables, englué dans un monde mouvant, plein de bruit et de fureur et qui signifie tout, à savoir que le sens même est mort, à savoir que les directions n'ont plus à être suivies, seulement les directives.

Le regard de Saul exprime, au choix, une détermination à la limité de la démence, ou rien. Rien serait une bénédiction, un anti-nirvana absolu, l'extinction totale du désir obtenu au terme d'une extase inversée. Peut-être Saul a-t-il besoin de tuer ce dernier projet en lui pour accueillir enfin sereinement le désespoir absolu.

Le film de László Nemes travaille la question de la représentation de la Shoah. Question au sens de problème parce que, bien sûr, il n'y a pas de réponse. La caméra suit l'acteur et lui seulement. Le fond attendu est annihilé dans la scène inaugurale. Vous ne ressentirez pas de peine. Ce que vous ressentirez sera bien plus fort que ça, et vous serez incapable de donner un nom à "ça". Vous ne serez pas émus. Vous serez sidérés de ne pas l'être. Attendez-vous à des bousculades. A un tremblement intime. Tout le film est placé sous le signe du déplacement, de la question sans réponse. Le Fils de Saul parle à une partie de vous qui est bien plus lointaine que le cœur, bien plus sèche et bien plus noire : c'est l'intellect en vous qui est capable de concevoir la Shoah. Une partie que vous n'avez pas envie de connaître. Et un film que vous n'avez pas envie de voir. Et que vous devez voir pourtant parce que patiemment, inlassablement, son propos vous découpe, vous dissèque et vous dévore, mais que vous avez besoin de comprendre qu'il n'y a rien à comprendre.

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