(please follow) the golden path

Publié le 19 Juillet 2014 par F/.

Tue-moi tue-moi ne me laisse pas crever de rien ne me laisse pas mourir sans que personne ne me touche par simple flocalisation ne me laisse pas finir à cause de rien je ne suis pas rien je mérite que tu me tues que tu me poignardes dans le dos que tu m’étrangles que tu m’assassines mais pas de mourir comme ça avec rien dans le dos avec rien en plus avec rien qui m’arrête dans mon élan et ma force je ne veux pas m’arrêter pour rien tue-moi je veux que tu me tues que tu m’assassines je n’ai aucun pouvoir sur ma mort je ne veux pas mourir par mourrissement je suis de la valeur à tuer je suis un élan qui ne s’arrête pas qui ne s’arrêtera pas si tu ne me tues pas dans mon élan mon combat est digne d’un assassinat je suis un combattant tue-moi que je puisse me défendre et te regarder dans les yeux te voir toi le garçon qui va avoir le dessus je me défendrai je perdrai je serai tué par toi qui vas me tuer pour ta raison parce que je suis un vaillant combattant dans son élan en trop [...]

Caisses, Christophe Tarkos, P.O.L.

 

Les martyrs ne sous-estiment pas le corps, ils le font élever sur la croix, en cela ils sont d'accord avec leurs adversaires.

Les aphorismes de Zürau, Franz Kafka, Gallimard.

 

 

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vers chez les morts : du nouveau

Publié le 16 Juillet 2014 par F/.

vers chez les morts : du nouveau

Petit point-route pour ceux que le sujet concerne : 1) Le projet ne s'appellera pas comme ça, rassurez-vous. 2) Le projet a a priori trouvé son éditeur - je révèlerai son nom quand j'aurai le contrat en mains, mais c'est un éditeur chez lequel j'ai déjà publié et en qui j'ai toute confiance. 3) Je contacterai bientôt tous les participants pour discuter avec eux, précisément, des modalités, avant de revenir vers eux pour des questions plus éditoriales, au cas par cas. En gros : je serai le seul à être payé (avance sur droits / mais il n'y aura pas de droits d'auteur pour moi, tout l'excédent sera reversé à une association qui reste à trouver - si certains d'entre vous ont des idées à ce sujet, d'ailleurs, ils peuvent se manifester dès maintenant ; nous pensons qu'il serait très intéressant de mettre en place un partenariat, logo contre pré-achats, par exemple), mais vous recevrez des exemplaires, évidemment, ainsi que des lettres-accord attestant votre participation à l'entreprise. Ceux que le principe dérange (no hard feelings) sont invités à se manifester dès maintenant afin que nous ne perdions pas de temps en échanges superflus. 4) Sur la question de l'anonymat : chacun fera comme il l'entend, je pense, vrai nom ou pseudonyme, mais je continue à plancher sur le sujet.

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sous la peau, au-dessus du reste

Publié le 8 Juillet 2014 par F/.

sous la peau, au-dessus du reste

Under the skin - Jonathan Glazer le répète en interview - est un film qui fonctionne comme un corps. Une transe lente et éminemment sensorielle qui s'adresse à l'inconscient par secousses électriques. Pas étonnant que certains spectateurs ne l'aient pas aimé. Ce n'est pas un film qui est fait pour être aimé (et il faut rendre hommage au courage de son réalisateur, qui ne recule jamais devant son projet), mais pour être vécu, et de préférence pas très bien. J'ai mal dormi cette nuit. Et j'ai aimé mal dormir. Ces images, cette plongée dans la nuit, c'était une chose merveilleuse et inouïe.

La peau est la barrière entre l'être et le réel. Scarlett Johansson (et quelle meilleure actrice pour incarner une extra-terrestre, une étrangère au monde, que cette femme que nous ne connaissons pas, ne comprenons pas, et qui ne nous comprend pas non plus ?) déambule dans un Glasgow hyper-réaliste peuplé de laideur et de pluie : "chez nous". Les scènes d'extérieur, où on la voit fendre la foule comme un rêve balloté par le sommeil, ont été tournées en caméras one-cam, qui la rendent invisible - parmi les aveugles. Scarlett, pâle, pulpeuse, paumée - une sorte de Béatrice Dalle grande époque / Blanche-Neige perdue dans la forêt des hommes - est là pour faire l'expérience du désir tandis qu'un double muet et phallique sillonne le pays à moto pour effacer ses traces. Scarlett jette son dévolu sur des hommes choisis au hasard, ceux qui veulent bien. Elle les attire dans l'ombre, puis dans le noir total. Ils la regardent. Et ils s'enfoncent. "I am dreaming", répète l'un d'eux, un monstre voyant, le seul assez lucide pour savoir que cette transe-là n'est plus l'affaire du monde extérieur. Oh, cette lente, sublime noyade. Cette désintégration - ce qui reste de nous lorsque nous nous soumettons au désir de l'autre.

Under the skin est traversée de fulgurances d'une beauté renversante et de scènes à la limite du soutenable. C'est un film qui questionne comme on arrache la peau pour voir palpiter le cœur. Jusqu'où ? Jusqu'où sommes-nous prêts à aller ? Et qu'est-ce qui nous retient, surtout ? Celle qui vient d'ailleurs ne connaît ni l'empathie, ni l'amour, ni le regret. Un peu la peur, sans doute. Le réflexe de se protéger du feu qu'on a soi-même allumé, jusqu'à ce que cela ne soit plus possible, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Mais ce qui l'intéresse avant tout, c'est le contact. Le sublime brûlant de cette seconde, de cette respiration.

La suite du processus ne résiste pas à la dégradation. La satisfaction. La concrétisation : le mal incompressible. Dans son rapport parfait à la femme, l'homme en désir n'est qu'un noyé, un aveugle, un pantin qui agite les bras et pour finir se dissout. Mais la plupart des hommes, nous le savons, se défendent, et restent hommes à cause de cela. Désespérés mais en vie.

Les vrais cinéphiles, dont je ne suis pas, vous expliqueront à quel point et dans quelle mesure Under the skin questionne la grammaire même du médium. Et, en effet, on a parfois la sensation de voir le premier film du monde, ou le premier film d'un autre monde. Ce goût de l'ailleurs et du jamais-vu érigé en principe tient le spectateur dans un état de veille permanent alors qu'il devrait en toute logique sombrer : la mise en scène devient un garde-fou.

Expérience sensorielle et intime, rêverie étouffante, pourvoyeuse d'états-limites intensément hypnagogiques, Under the skin est un joyau unique qui place son réalisateur dans un repli de dimension inconnu, quelque part entre Kubrick et Viola. Que vous le vouliez ou non, c'est un film qui inocule, qui dépose des secrets au creux de votre âme, et cette violence ressemble à la marque des chefs-d’œuvre.

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a day in the life

Publié le 30 Juin 2014 par F/.

a day in the life

6:25 : lever. Ma fille, 11 ans, est avachie sur le canapé. Elle regarde la saison 24 des Simpsons et éteint précipitamment pour faire croire qu'elle dort, reposant la télécommande devant son visage soi-disant endormi, mais je ne suis pas né de la dernière pluie. Un enfumage intéressant s'ensuit (en gros, "ce ne sont pas ces droïdes que vous cherchez.").

6:30 : mails, FB, rien de bien palpitant - le Costa Rica a battu la Grèce aux tirs aux buts, un Nigérian annonce que son pays va gagner 2-0 contre la France.

6:35 : lecture. Un texte pour Super 8 sur Kindle, il est question de JD Salinger (décidément) et d'une conspiration, mais l'écriture est banale. Ma fille remet les Simpsons, volume minimal.

7:22 : réveil de La Femme - "ah, déjà ?, dis-je, charmé. Le truc, c'est que j'aurais bien aimé prendre ma dou -" Trop tard : la salle de bains n'est plus accessible.

7:23 : petit-déjeuner de ma fille.

7:24 : fin du petit-déjeuner de ma fille.

7:29 : café.

7:35 : Réveil de mon fils, 9 ans, par ma fille, munie d'une oie en peluche qui parle allemand et cite les Inconnus ("j'ai beau être matinal, j'ai mal.") Pour finir, l'un des pingouins du fils est sauvagement kidnappé.

7:40 : Petit déjeuner roboratif de mon fils. Par ailleurs, ce salopard a encore une leçon d'anglais à mémoriser - oui, il aurait pu s'avancer.

7:41 : préparation de l'interview de Paul Harding. Je lis ce que les gens ont écrit à propos de son livre sur amazon.com, notamment. "As well-written as it is, it was just too relentless in grief that I can't say I like it and I'm not sure who I'd recommend it to."

8:10 : départ de La Femme. Consignes - certaines seront respectées.

8:15 : départ de mon fils. J'écris les questions de l'interview. Je les trouves convenues et empruntées, mais je me dis que j'improviserai si le mec est sympa, et je ne doute pas qu'il le sera.

8:30 : je lis de nouveau.

8:45 : départ de ma fille.

8 :46 : douche.

9:15 : départ en Vélib' pour Belleville et café avec le sémillant Serge L. en prévision d'un RV avec un producteur.

9:30 : pour une fois, je suis le premier au RV. Serge m'explique qu'il est dans une phase créatrice très féconde. Joie.

10:00 : RV avec le producteur (qui s'intéresse à la Brigade Chimérique). Pour rester prudent, disons que ça se passe très bien. Prochain RV fin août après signature des contrats.

12:00 : détour par Paris Store. J'achète du curry japonais, de la sauce sucrée, des bières, et aucun légume.

12:15 : retour au bercail en deux roues.

12:30 : déjeuner. Le cochon d'inde de ma fille (qui est en fait le mien, mais elle ne le sait pas) a l'air content de me voir. Il n'a pas mangé depuis 3h.

13:00 : lecture et sieste réglementaire de 15 minutes, j'ai beaucoup de mal à fonctionner sans ça.

13:30 : boulot sur un scénario de BD pour Delcourt - une adaptation d'une novella de l'ami RJ Ellory. Le cochon d'inde m'observe, perplexe. Mec, à quoi rime toute cette agitation ?

15:30 : départ pour Saint-Sulpice en métro, pour une fois. Pris dans ma lecture, je me goure de sens au changement. Dans les écouteurs : le dernier Kasabian, qui n'est pas vraiment à la hauteur de ses prédécesseurs.

16:00 : Interview de Paul Harding pour Chro(nicart) dans un hôtel près des jardins du Luxembourg. Il est question de deuil, de Mystères grecs, de science, de fantômes, de transcendance.

17:00 : retour au bercail, en vélo toujours. Je me dis que je n'ai rien foutu aujourd'hui mais puis-je m'en vouloir ? Un coup de fil inattendu me retarde.

18:00 : France-Nigéria, poussif, stressant. Même mon fils s'emmerde.

20:00 : soirée de pré-vacances chez Claro. Sont notamment présents : Paul Harding, son traducteur Pierre Demarty, Nicolas Richard (qui s'est occupé du nouveau Pynchon), Jérôme Dayre, libraire devant l'éternel. Au menu : makis maison, guacamole, vin rouge.

23:30 : retour à la maison à pied avec la Femme. Nous raccompagnons Jérôme - c'est la mafia du 12e. Algérie-Allemagne, petits frissons mais finalement non.

0:30 : coucher / ce soir, je ne lis pas.

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pendant ce temps dans le New Hampshire

Publié le 26 Juin 2014 par F/.

pendant ce temps dans le New Hampshire

Une tendance intéressante sur Facebook, ces derniers temps : celle de réclamer la mort des gens. Ça marche pour les grévistes et pour les amateurs de foot, par exemple - des criminels, vous en conviendrez, pour qui le châtiment se doit d'être à la hauteur du forfait. Il faudrait les pendre, lit-on. Leur tirer une balle. Leur arracher les tripes, les pousser d'une falaise. Hé, les mecs, il y a un truc qui existe en vrai et qui s'appelle les jeux vidéos. Vous devriez essayer.

Ou bien des livres ? Ça tombe bien, la rentrée littéraire s'annonce musclée. Pynchon, Vann, Palahniuk, des essais de Sebald, Hustvedt (dont on me chante les louanges) - j'ai tout ça à la maison, sur des tables, par terre, et d'autres merveilles dont je m'efforcerai de parler intelligemment dans le prochain numéro de Chro(nicart). Dernières pépites lues : La Mauvaise pente, de Chris Womersley, qui ressemble beaucoup à Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, en un peu plus, disons, humain - et Enon de Paul Harding, un bréviaire halluciné frappé d'un sceau de ténèbres : on y suit un certain Charlie Crosby dévasté par la mort de sa fille de 13 ans, trébuchant sans fin au milieu d'un cimetière, de sa vie - "quelques cerfs erraient sur les greens de golf à ma droite, et le marbre des pierres tombales était luminescent".

[Aujourd'hui, devant vos yeux ébahis, je vais appeler P.O.L. pour tenter de comprendre pourquoi ils refusent de m'envoyer le Carrère (j'ai plusieurs idées à ce sujet, aucune n'est plaisante).]

Il y a quelque temps, à la maison, on s'est fait un mini-cycle Brad Anderson. The Machinist (son film le plus connu, un très joli truc para-lynchien mais tenu, tourné dans une Espagne transformée en Hollywood), The Call (Halle Berry, qui répond au 911, tente de localiser un tueur qui a déjà frappé par le passé - intéressant, mais la fin verse dans un grand-guignol convenu, on sent le producteur un peu nerveux, grinçant des dents) et Transsibérien, réalisé avec quatre centimes, très bien fichu (un couple dans le train, on leur refile une valise - ils auraient dû l'ouvrir). Autres films vus : Captain Phillips, le dernier Greengrass inspiré d'une histoire vraie (des pirates somaliens prennent le capitaine d'un bateau en otage), très prenant, alors que le pitch ne me disait rien, et Last days of summer de Jason Reitman, (trop ?) langoureusement filmé, tiré du roman Long Weekend de Joyce Maynard laquelle, transition habile, sera présente au Festival America en septembre - nous en reparlerons. Ce dont nous ne reparlerons pas, en revanche, c'est du fait que je connais surtout Joyce Maynard comme la "petite amie" de ce joyeux sociopathe de JD Salinger, une expérience racontée en long et en large dans le saisissant Et devant moi, le monde et, non, je n'embrayerai pas plus que ça sur le nouveau Beigbeder - la seule pensée que cet homme ait pu consacrer un roman à l'ermite de Cornish, fût-ce au travers de sa brève relation avec Oona O'Neill, me donnant envie de courir à poil dans les Rocheuses avec un sac en plastique sur la tête.

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tant que ça reste dans la famille

Publié le 11 Juin 2014 par F/.

tant que ça reste dans la famille

On ne mesure pas forcément l'importance du soutien que l'Argentine apporta aux anciens nazis après la guerre. Il ne s'agissait pas de fermer les yeux. Il s'agissait d'accueillir, d'aider, de protéger. A la fin des années 40, selon le chercheur argentin Uki Goñi, le recel de nazis par l’Argentine devint une véritable insititution. Le nouveau gouvernement de Peron désigna une anthropologue antisémite comme Commissaire à l’immigration et un supposé ancien agent de Ribbentrop comme son chef du renseignement. Nombreux, parmi les responsables nazis (et les collaborateurs français) ayant échappé au premier (et en définitive assez lâche) coup de filet, sont les dignitaires qui ont coulé en Argentine des jours heureux, durant des années voire des décennies. Le Médecin de famille, tiré du roman Wakolda de Lucía Puenzo (que je n'ai pas lu / mais je vais le faire), raconte l'histoire d'une famille argentine venue s'installer à Bariloche, au pied des Andes, cœur de la "Suisse argentine". Eva, la mère d'ascendance germanique, rouvre l'hôtel de ses parents sur les bords d'un splendide lac de montagne. Qui sont les Allemands qui habitent ici, travaillent ici, envoient leurs enfants dans des écoles allemandes ? C'est d'abord assez peu clair. Mais parmi eux : un médecin, qui propose à Lilith, leur (petite) fille de 12 ans, de tester un traitement expérimental pour pallier son défaut de croissance, et s'intéresse aussi de très près à la grossesse d'Eva, laquelle attend des jumeaux. La mollesse de la mise en scène et la fadeur relative du scénario, qui joue sur un symbolisme intéressant (le père fabrique des poupées, le bon docteur aimerait investir - il aime beaucoup les poupées, elles sont parfaites) mais trop partiellement exploité à mon goût, ternissent en partie l'intérêt que l'on peut porter au film, sorte de thriller sous anesthésie. Reste que l'histoire, tirée en partie de faits réels, est tout à fait sidérante ; et qui pourrait se risquer à verser dans le baroque et l'outrance pour décrire ce qui, déjà, dépasse l'entendement ? Il faudrait un géant aux épaules d'airain. Il faudrait une colère qui dépasse la colère. Le docteur, dont tout le monde aura sans doute deviné le nom, procède pour sa part avec calme et minutie, comme au bon vieux temps. Il est le Mal absolu, celui devant lequel le Bien se sent idiot et désarmé. "Nombreux étaient ceux qui continuaient de croire en lui, dit le roman, le soutenaient à distance, lui écrivaient des lettres dans lesquelles ils le traitaient en messie." Le fils d'un dieu banal et ricanant, en somme, dont rien ne semble pouvoir satisfaire les terribles appétits.

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le coeur nécessaire (à propos des années sida)

Publié le 8 Juin 2014 par F/.

le coeur nécessaire (à propos des années sida)

The Normal Heart est l'adaptation en téléfilm de la pièce du même nom écrite par Larry Kramer (qui signe aussi le scénario du film) en 1985. Le sujet ? La montée de l'épidémie de SIDA au début des années 80, la tentative de réaction de la communauté gay new-yorkaise et l'apathie dramatique des pouvoirs publics. Larry Kramer, qui a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Ned Weeks, fut l'un des cofondateurs de l'association Gay Men's Health Crisis, dont il fut viré à l'instar de son héros. Il créa par la suite Act Up et, si son style d'action peut prêter à controverse, je le tiens personnellement pour un héros authentique.

Les quadragénaires (et plus) qui me lisent se souviennent peut-être comment ils ont appris l'existence du SIDA, à une époque où on ne savait pas très bien, voire pas du tout, de quoi il s'agissait et où les journaux évoquaient un cancer gay en exhibant des photos de malades squelettiques et défigurés par les taches brunes du sarcome de Kaposi. Pour moi, deux noms signent la prise de conscience : Klaus Nomi et Hervé Guibert. Hélas, la liste est immense, et la maladie préleva un lourd tribut au sein de la communauté intellectuelle occidentale au détour des années 80 (pour vous faire une petite idée, voici une liste non exhaustive de victimes).

The Normal Heart, une production HBO, est un très beau téléfilm, éminemment politique. Nous parlons d'une époque où certaines personnes refusaient de toucher, d'embrasser, de soigner, de transporter ou d'inhumer les malades. Nous parlons d'une époque où nous racontait que, peut-être, le SIDA pouvait s'attraper en embrassant, en se piquant avec une seringue, en recevant des postillons, etc. Jean-Marie Le Pen, qui est toujours en vie, lui, merci bien, préconisait en toute simplicité la création de « sidatoriums » pour isoler les porteurs du VIH. Ah, cette passion pour les camps. Bref. Joué par Mark Ruffalo, Ned Weeks est un homme en colère, et on le comprend. La passivité totale de l'administration Reagan (personne ne sera étonné) et des organismes de santé publique, la timidité, pour ne pas parler de la peur, des associations gay (en gros : les militants avaient peur, en allant trop loin, de se faire encore plus mal voir), ont sans doute été la cause, au moins en creux, d'une kyrielle de décès qui auraient pu et dû être évités. Act Up a été la réponse de Kramer à cette peur. Certains continuent aujourd'hui de penser que c'est une association qui s'en prend mal. La vérité, c'est que la colère semble la seule réponse vitale à cette monstruosité qu'est le SIDA.

Déchirant, The Normal Heart voit monter la fureur de Ned Weeks, en même temps que la courbe des décès, au sein d'une communauté qui commence à peine à s'épanouir et ne veut pas entendre parler de prudence, de renoncement ou même de calme. En France, le débat aura pris d'autres formes, avec Guillaume Dustan et Didier Lestrade, notamment, ainsi que d'innombrables questionnements sur la notion de passivité étatique coupable, d'outing, de contamination volontaire, etc. En jeu, surtout : comment concilier l'exigence de survie avec l'affirmation sans équivoque d'une identité sexuelle. Et aussi, si l'on peut dire : comment en appeler à l'aide publique sans accuser l'état de meurtre. Comme toute œuvre sérieuse, The Normal Heart pose les questions et nous laisse les réponses. 2h10 absolument poignantes et justes.

Rappel à nos jeunes et/ou ignorants lecteurs : le VIH se transmet par voie sexuelle - rapports de pénétration anale ou vaginale non protégés. Si vous couchez avec quelqu'un dont vous ne connaissez pas le statut sérologique, ne vous compliquez pas la vie, et partez du principe qu'il est porteur. Vous êtes responsable de votre santé : vous, et personne d'autre. Le préservatif, n'en déplaise à certains, constitue une protection absolue, à condition de ne pas craquer (mais un préservatif qui craque est quelque chose qui se voit). Si cette tuile vous tombe dessus, vous pouvez bénéficier d'un traitement préventif (PEP) qui réduira considérablement vos risques d'infection en vous rendant dans les 24h aux Urgences les plus proches. Ne racontez pas de conneries à votre médecin si vous avez juste joué à touche-pipi car : 1) c'est un traitement qui coûte cher à la société et 2) vous allez le sentir passer.

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étoiles et autres catastrophes

Publié le 31 Mai 2014 par F/.

étoiles et autres catastrophes

Map to the stars, d'abord, le nouveau Cronenberg, avec Bruce Wagner au scénario, et ça se voit, et ça se vit. Pour ceux qui l'ignorent, Bruce Wagner, dont le premier roman est sorti chez Sonatine il y a quelques années (le deuxième arrive), est une sorte de Bret Easton Ellis un peu plus ample et un peu moins égotiste (et de fait, légèrement, très légèrement moins cruel) dont les talents de, disons, "chroniqueur acerbe du cauchemar hollywoodien" ne sont plus à démontrer. L'histoire de Map to the stars est absolument terrible. Sans rien en dévoiler, disons que c'est la dissection d'une malédiction, gravée dans les étoiles, i.e. dans le feu du ciel - une fable moraliste à l'inéluctable conclusion et portée part des interprétations sidérantes (Julianne Moore est grande, en star à l'éclat palissant, mais elle n'est pas la seule - Mia Wasikowska est terrible aussi, en fantôme vivant, et John Cusack en gourou sans âme, et Evan Bird, en petit enculé d'enfants-star, déçu parce que la fille qu'il vient voir à l'hôpital n'a pas le SIDA mais juste une maladie mortelle au nom trop compliqué). Comme d'habitude, le rire est la seule façon de se protéger de l'horreur, le problème étant qu'il la renforce du même coup. Ainsi de Havana Segrand, dansant de joie à l'annonce de la mort d'un enfant qui va lui permettre d'endosser le rôle de sa mère (eh ouais) au cinéma - une scène horrifique et parfaite, qui m'a cloué sur mon siège. Wagner habite la cruauté comme on ouvre les volets d'une maison en flammes, en chantant très fort. Nombreux, nombreux seront les spectateurs qui n'aimeront pas ce film, qui le trouveront creux, outré, et peut-être ridicule. Il faut souffrir d'un amour absolu pour L.A. et pour ce drame unique qui s'y rejoue chaque jour depuis les années 20 pour aimer Map to the stars, il faut trouver de la beauté au vide - ce film est un constat d'accident devant lequel les juges que nous sommes ne peuvent que hocher la tête, écœurés et fascinés. J'avais beaucoup aimé Cosmopolis déjà, et je tiens Cronenberg pour un très-grand - en fait, le snobinard en moi adore aussi l'idée qu'il soit de moins en moins compris, exactement comme B.E.E. De fait, le type invisible qui brandit les pancartes "pleurez", "riez", "ayez la trouille", etc. est un vrai psychopathe, ici - il mélange tout, il finira très mal. We are accidents waiting to happen - et nous sommes seuls sur la route.

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pour une retenue active

Publié le 26 Mai 2014 par F/.

Il semble que personne, dans mon entourage, ne soit en mesure de proposer une analyse circonstanciée et un tant soit peu dépassionnée du "séisme politique" que nous venons de connaître, et encore moins de proposer un semblant de solution. Suis-je étonné ? Un séisme, c'est quand la terre tremble. En vérité, c'est nous tous qui tremblons, même si nous ne savons pas exactement pourquoi. Et nous tremblons si fort que nos livres quittent nos mains et que les mots s'entrechoquent dans nos bouches. Est-ce que nous venons de découvrir quelque chose ? Non. Nous habitons absolument, et depuis toujours, un pays peuplé notamment de gens racistes, haineux ou suffisamment ignares, amnésiques, terrifiés, inconséquents ou paresseux pour voter pour un parti d'extrême-droite (alors même que celui-ci, dans un sidérant renversement de perspectives, envisage désormais d'attaquer en justice quiconque le taxera de la sorte ; on attend toujours les sanctions, à ce propos). Nous devons vivre avec ces gens. Nous devons vivre, aussi, avec l'idée d'un parti jadis aux limites extrêmes de la légalité démocratique, et dorénavant assez sûr de lui pour arriver en tête d'élections concernant une idée - l'Europe - qu'il rejette en bloc. Le Front National est une faction nihiliste : elle se délecte de sa propre existence mais ne peut visiblement supporter de vivre avec. On sait comment tout ça se termine, s'est toujours terminé. Le Mal est un expert du travestissement. Il est capable de se donner tous les rôles (actuellement, il est le jongleur qui manipule des quilles en flammes). Et, plutôt que de faire disparaître l'idée même du Bien (ce qui ne serait pas une mauvaise chose dans le contexte actuel, ce qui nous ferait grandir : on est en politique, pas sur un échiquier), il se pare de ses atours les plus grotesques, réussissant là où l'UMP n'en finit plus d'échouer. C'est le triomphe de l'audace idiote et de l'infantilisme nerveux. "Vous avez le droit d'être en colère", nous dit Marine Le Pen. "Vous avez le droit de casser tous vos jouets." Merci, maman.

Ne nous y trompons pas. Nous avons affaire à un adversaire redoutable, qui n'hésitera jamais à utiliser nos veuleries et nos stupidités contre nous. Ce qui me surprend, dans les commentaires lus ça et là hier soir et ce matin, c'est le nombre de personnes envisageant du coup d'aller vivre "ailleurs". Voilà bien l'exemple d'égotisme le plus navrant que l'on puisse proposer, et l'opposition la plus faible. "C'est très important de voter, et ceux qui ne le font pas font le lit du FN, mais si les fachos gagnent, moi, je mets les voiles " : alors c'est ça, l'idée ? Les élections Kinder Suprise ? Si le jouet démocratique ne me plaît pas, je le jette sous un camion ? J'avoue que ça m'échappe. Quand ça sent mauvais chez moi, j'ouvre les fenêtres : je ne quitte pas la maison. Quand la nuit arrive, je me couche et j'attends qu'elle passe - ou mieux : je parle dans la nuit, je parle avec d'autres gens qui attendent le jour, et entendent faire de ce jour un jour bon. Et donc, vous allez aller où ? Dans le pays merveilleux où les gens sont plus intelligents que votre tonton ou que votre voisine de pallier ? J'ai dû noter son nom quelque part, moi aussi, mais j'ai perdu le papier.

Le problème, avec les idées du FN - et on l'a bien vu au moment de l'affaire Dieudonné - est qu'elles sont d'une bêtise abyssale mais qu'elles ne peuvent se combattre qu'avec mesure, calme et patience - toutes vertus dont elles prennent grand soin de nous désarmer. "Les électeurs du FN sont des fachos, des connards patentés, il faut les tabasser, leur faire fermer leur gueule, etc." : j'ai lu ça en toutes lettres sur Facebook hier soir, sur des murs de gens a priori de gauche. Mais chers amis en colère, à votre tour, et terrifiés, vous aussi : nous valons mieux que ça. Respirons un grand coup : l'odeur nauséabonde ne nous empêche pas encore de le faire. Et puis ramassons nos livres et nos idées, si nous en avons, humons l'odeur de la pensée, de l'attente, préparons les conditions de l'espoir - nos petits poings serrés n'intéressent personne. Fomentons des fêtes, parlons à des inconnus, éteignons M6, utilisons les réseaux avec parcimonie, comme passerelles et non comme champs de bataille, et sortons de nous-mêmes. Ce qui est fait est fait, mais en quelle mesure sommes-nous changés, nous ? En quelle mesure avons-nous compris quelque chose ?

"Le problème, écrit Hakim Bey dans un texte que je relis souvent et que j'échoue chroniquement à mettre en pratique (ce qui n'est pas une très bonne raison pour cesser d'essayer), n’est pas que trop de choses ont été révélées, mais que chaque révélation se trouve un sponsor, un directeur général, un mensuel mielleux, un clone de Judas & un peuple de remplacement. On ne peut devenir malade de trop de savoir, mais nous pouvons souffrir de la virtualisation du savoir, de ce qu’il s’éloigne de nous & de ce qu’il est remplacé par un substitut ou simulacre bizarre et terne, les mêmes informations, certes, mais mortes à présent, comme des légumes de supermarché ; pas d’ « aura ». Notre malaise surgit de cela : nous n’entendons pas le langage mais l’écho, ou plutôt la reproduction à l’infini du langage, son reflet par-dessus toute une série de reflets de lui-même, encore plus auto-référentiel & corrompu. Les perspectives vertigineuses du paysage informatif de la réalité virtuelle nous donnent la nausée parce qu’elles ne contiennent aucun espace caché, aucune opacité privilégiée."

Marine Le Pen ne se taira pas, - ses électeurs non plus -, mais nous pouvons créer un monde où son existence deviendra superflue, anachronique, idiote. C'est très long, et horriblement difficile, c'est l'affaire de notre vie, l'une des affaires en tout cas, mais ce n'est pas en quittant la France et en nous consolant avec l'idée d'une fuite sans fin que nous parviendrons au moindre succès. Nous cherchons un second souffle. Nous ne pouvons pas cesser de le chercher.

"La situation est telle, nous dit le Yi-King ailleurs, que les forces hostiles avancent, favorisées par l'époque. Dans ce cas la retraite est l'attitude correcte, et c'est précisément par elle que l'on parvient au succès. [...] Elle ne doit pas être confondue avec la fuite qui est un simple sauve-qui-peut. La retraite est un signe de force. On ne doit pas laisser passer le bon moment tant qu'on demeure en possession de sa force et de sa position. On sait alors interpréter en temps voulu les signes de l'époque et se préparer à une retraite provisoire au lieu d'engager un combat désespéré à la vie ou à la mort. Ainsi l'on n'abandonne pas purement et simplement le champ de bataille à l'adversaire, mais on lui rend l'avance difficile en manifestant encore de la résistance en des points isolés. De cette manière on prépare déjà la contre-offensive dans la retraite. Comprendre la loi d'une telle retraite active n'est pas aisé. La signification que recèle un tel moment est importante."

pour une retenue active
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des mots et des notes

Publié le 21 Mai 2014 par F/.

Je serai demain, et pour trois jours, aux Imaginales d’Épinal. L'occasion de croiser des copains, de saluer des lecteurs, et de revoir un documentaliste messin chez qui j'ai eu la chance de faire une rencontre assez extraordinaire la semaine dernière (il se reconnaîtra)(il s'appelle Yannick). De façon générale, le rythme de mes interventions en collèges, lycées et médiathèques devrait enfin se calmer pour 2013-2014 - j'en aurai encore fait une quarantaine cette année, sans compter celles de La Réunion et, de façon globale, j'ai l'impression que le niveau grimpe (ou alors, je deviens très indulgent). Cela fait maintenant plusieurs années que je me dis qu'il serait opportun de publier un petit billet expliquant ce qu'est, de mon point de vue, une rencontre réussie - un billet qui livrerait quelques conseils aussi, pour ce que vaut mon expérience. Je vais essayer de faire ça prochainement.

Nombreux projets éditoriaux à l'horizon mais je ne peux en évoquer aucun à ce stade. Septembre verra néanmoins la sortie d'un livre assez à part dans ma bibliographie, consacré à l'entrée en sixième. Je vous en dirai plus quand je serai autorisé à le faire et, surtout, que j'aurai des choses à montrer. Pour le reste, je suis actuellement plongé - le terme est approprié s'il décrit une descente en apnée effectuée d'une traite ; quelques phrases comme des comètes, des heures de méditation - dans les Aphorismes de Zürau de Kafka, écrits, ou plutôt composés, lâchés comme des rêves multicéphales pendant le séjour de l'écrivain chez sa sœur Ottla - huit mois presque paisibles, loin de Prague, loin de la guerre, au sein d'un petit village de Bohème. C'est absolument sublime, et ça enfonce une bonne partie de TOUT ce qui a été publié par la suite, mais là n'est pas la question. Les Aphorismes se vivent ; ils sont comme des lumières inversées dans un monde sans cesse mouvant, celui du combat et des signes tronqués. "Deux règles pour commencer ta vie : réduire toujours plus ton cercle et vérifier à chaque fois que tu n'es pas caché à l'extérieur de ton cercle."

Le Salad Days de Mac DeMarco, branleur et parfois kinksien, évoque les premières heures de Beck, soit une certaine langueur laidback teintée de malice et de joie naïve. Un seul reproche (à part le fait que ce garçon ne révolutionnera jamais rien, mais ça ira très bien comme ça) : sa brièveté. A part ça, et puisqu'on parle des Kinks, je réécoute en boucle le Odessey and Oracle des Zombies, gemme pop discrète et merveilleuse - l'une des plus belles des sixties, qui n'en manque pourtant pas. Indéboulonnable.

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