Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

20 ans, toutes ses dents

Publié le 12 Mai 2016 par F/.

20 ans, toutes ses dents

La collection Terres d'Amérique fête ces jours-ci ces vingt ans (le bruit court d'ailleurs que des auteurs américains convergent aujourd'hui vers Paris avec la ferme intention de lever leur verre à ce joyeux anniversaire.) Désireuses de marquer le coup, les éditions Albin Michel publient 20+1, une volumineuse anthologie de nouvelles réunissant, pour la modique somme de 14€, la fine fleur des auteurs maison. Ceux qui s'intéressent à la littérature américaine, ceux qui suivent ce blog, aussi - ou qui m'ont lu dans Chronicart - reconnaîtront bien sûr quelques noms : Joseph Boyden, Anthony Doerr, Ben Foutain, et mes deux chéris de ces dernières années, Karen Russel et David James Poissant, auxquels il convient d'ajouter la grande Louise Erdrich, Benjamin Percy, Craig Davidson, Dan Chaon, Sherman Alexie, etc. Cette simple recension suffit à donner une idée de l'excellence - et du niveau d'exigence - du catalogue Terres d'Amérique, un label créé et dirigé par l'incontournable Francis Geffard, par ailleurs organisateur du festival America qui se tient tous les deux ans à Vincennes. Terres d'Amérique est l'une des rares collections dont vous pouvez acheter tous les livres les yeux fermés (de façon très partisane, j'y ajouterais Lot 49 au Cherche-midi, le domaine américain dirigé par Marie-Catherine Vacher chez Actes Sud, et l'essentiel du catalogue Gallmeister). Il faut par ailleurs souligner la place exceptionnelle accordée par Francis Geffard aux recueils de nouvelles, domaine chroniquement négligé en France, pour la visibilité duquel il se bat avec une fougue inlassable, et la grande qualité des liens tissés avec la plupart de ses auteurs. Bref : joyeux anniversaire, Terres d'Amérique, et surtout longue vie.

Je profite de l'occasion pour revenir brièvement sur deux livres aux charmes desquels vous seriez bien inspirés de céder. Le formidable Une nuit d'été de Chris Adrian, pour commencer, paru en janvier dernier et traduit par l'irréprochable Nathalie Bru (celui-ci ne fait pas partie au sens strict de Terres d'Amérique , mais c'est tout de même Francis Geffard qui le publie) : une merveilleuse - et très libre - transposition de l'immortel chef-d’œuvre de Shakespeare dans le San Francisco contemporain. L'intrigue, je ne la dévoilerai pas ici : c'est une nuit où les humains peuvent voir, c'est terreur sourde & marivaudage, danses impies & sauvagerie joyeuse mais l'essentiel, d'une certaine façon, est ailleurs : jamais - j'ai bien écrit jamais - je n'ai lu une évocation aussi troublante et puissante, parce qu'inscrite, notamment, dans une authentique contemporanéité, de ce que pourrait être le peuple des fées. Sérieusement : on jurerait que Chris Adrien les a vues, qu'il sort tout juste de l'asile, et que la seule consigne que ses médecins ont pu lui donner, c'est "écris". Nuit d'été, il faut le souligner, et je m'en sens en partie responsable, moi qui n'ai pas pris la peine d'en parler lors de sa sortie, est un roman qui n'a pas du tout trouvé son public lors de sa sortie, comme si la presse, à la simple évocation du mot "fée", avait prudemment reculé dans l'ombre, craignant quelque sortilège. Tout ce que je vous demande aujourd'hui, c'est de vous fondre dans cette nuit, de donner une chance à ce bijou et, si vous l'aimez, de répandre la bonne nouvelle ici ou ailleurs - contrairement à une croyance répandue, la poussière de fée ne fait pas mal aux yeux. "Au sommet de la colline, juste au-delà du seuil des perceptions humaines ordinaires, une porte s'ouvrit dans la terre, laissant échapper une lumière aussi fine et chatoyant qu'un soleil automnal."

Deuxième trésor : Les Maraudeurs de Tom Cooper. Celui-ci, superbement traduit par Pierre Demarty, s'est déjà vendu, en quelques jours, plus que Nuit d'été en quatre mois, et je ne sais pas si c'est à cause du bandeau-blurb de Stephen King ou de l'alligator sur le couverture, mais on s'en moque : c'est un sacré bon roman, âpre et intense comme on aime, sur lesquels les producteurs de Breaking Bad ont apparemment eu la bonne idée de se pencher. Le cœur du livre, c'est Jeanette, petite bourgade de Louisiane frappée successivement par l'ouragan Katrina puis par la marée noire BP. Amputé d'un bras, accro à la bouteille et à l'OxyCotin, l'improbable Gus Lindquist arpente les marais enténébrés à la recherche du trésor du célèbre corsaire Jean Lafitte. Pour prix de ses efforts, il reçoit très vite un mail d'encouragement anonyme : TAPPROCHE PAS DES ILES, CONARD. Le ton est donné, le décor est planté, le reste, c'est l'art consommé du conteur, la moiteur du bayou, et les personnages, bien sûr : les frères Toup, jumeaux psychopathes spécialisés dans la culture de marijuana, Wes Trench, un ado qui tient son père pour responsable de la mort de sa mère lors du passage de l'ouragan, ou Brady Grimes, employé de BP chargé d'inciter les habitants de Jeannette à renoncer aux poursuites en échange d’un chèque. C'est féroce, c'est hilarant, ça prend aux tripes, c'est l'Amérique profonde, celle qui palpite et secrète des histoires. Comme le résume Lindquist : "Rien à foutre de New York."

commentaires

l'année 93

Publié le 11 Mai 2016 par F/.

l'année 93

Cette semaine marque pour moi le début d'une résidence de presque un an à La Courneuve. Régulièrement, je vais me rendre là-vas pour animer rencontres, débats et ateliers d'écriture auprès de nombreux publics (c'est l'une des raisons pour lesquelles je risque de me faire plus rare en salons cette année). Mon QG ? La magnifique médiathèque Aimé Césaire, construite sur le site de l'ancienne usine Mecano - lettres d'or et dentelles de métal - le long de la voie de chemin de fer (j'aime beaucoup l'avenue Victor Hugo, gentiment ombragée, qui mène à cet édifice, il y flotte un lancinant parfum de nostalgie - j'ai noté, par exemple, la présence d'un vieux café qui fait aussi hôtel, il faudrait un Modiano de banlieue pour chanter la mémoire de ces lieux irréels). La résidence va s'articuler autour de trois axes principaux : le football, avec l'arrivée de l'Euro et la sortie aujourd'hui d'un petit roman dédié à ce sport chez Rageot ; l'incitation à la lecture (je prépare un ouvrage autour de ce sujet) ; et un projet centré autour d'une gloire olympique locale oubliée, réservé aux adultes, car tournant autour de la problématique réalité / fiction. Nous prévoyons aussi des rencontres publiques, avec invités - je vous en dirai plus lorsque j'en saurai plus.

"Ainsi en est-il de la mort. On prétend que nous survivons dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés. Quand tous ceux qui nous ont aimés meurent à leur tour arrive le temps de la disparition essentielle. Ce qui subsiste de nous, à l’heure numérique, et si nous n’avons pas écrit nous-même, dans le vague et vain espoir de laisser des traces, ce sont des informations factuelles. L’état civil, des choses que nous avons faites ou dites, des lieux où nous avons été, des photos prises de nous, et qui nous échappent, et qui seront un jour tout ce qui restera, avant qu’il ne reste plus rien."

commentaires

le rêve d'après

Publié le 7 Mai 2016 par F/.

le rêve d'après

Dans le clip de radiohead réalisé par Paul Thomas Anderson pour accompagner le bien-nommé Daydreaming, un Thom Yorke lessivé et bouleversant de naturel ouvre porte sur porte avant de déboucher sur une montagne enneigée, à la fois refuge terminal et horizon indépassable. On ne sait jamais ce que dit une chanson, un poème. Au mieux peut-on le sentir et ce que je sens est ceci : arrive un moment où l'histoire s'achève, où la fin donne un sens à ce que nous avons vécu.

C'est dans le refuge d'une grotte - le ventre maternel devenu tombeau - que s'élaborent les rêves de l'après, les enfants de la mort que sont les mythes, projetés sur les murs telles des ombres. "Dreamers / they never learn / beyond the point / of no return" : les rêves de nos vies, eux, ne nous servent à rien, ne sont rien d'autre que des images d'agrément. Nous ouvrons des portes, débarquons dans des vies, découvrons des histoires nouvelles, mais il n'y a rien d'autre que nous, qui tentons d'articuler les formes, le conte plein de bruit et de fureur. "And it's too late." Et c'est la fin : par la mort, nous entrons dans le monde vrai, enfin, et comprenons quelle était le sens de notre vie. Le sens, c'est qu'il n'y en avait pas. Le sens, c'est que seule notre absence a un sens et dit quelque chose de ce que nous avons été. "This goes / beyond me / beyond you."

On pourrait souhaiter que ce 9e album soit le dernier. Que Thom Yorke, qui sait que la gloire n'est rien, nous brise le cœur en pleine ascension. Il n'y a plus grand-chose à faire après ce qu'a déjà fait ce groupe, après ce qu'il nous a déjà dit sur l'aliénation, l'incommunicabilité et l'indicible, précisément. Jouer encore, peut-être - "we are just happy to serve" -, feindre, malgré la lassitude, de connaître ce qui vient. Il y a tant de gens prêts à croire que les créateurs savent quelque chose de plus qu'eux, qu'ils n'ont pas simplement un don pour dire qu'ils ne savent rien.

commentaires

no comment

Publié le 6 Mai 2016 par F/.

no comment

Ce silence sur la montagne, il ne le partagerait jamais. La tristesse qu'il avait éprouvée à voir le TER de sa fille s'éloigner, la veille au soir, la confusion qui l'avait envahi alors à l'idée qu'elle grandissait trop vite, que grandir était à la fois tuer chaque jour enfui et reléguer le bonheur ténu du présent au royaume brumeux de l'imprécision : il les garderait pour lui. Son opinion sur telle ou telle mesure, manifestation, tension soudaine ? Motus. De même, le secret serait gardé sur ce rêve dont l'articulation même lui échappait à mesure qu'il essayait de lui conférer un sens. Un projet de voyage, une angoisse incoercible, la magie ténue d'une marche vespérale, ce qu'il pensait de lui, des autres, des chiens, du réchauffement climatique : resteraient des énigmes pour tous. A quoi bon les livrer en pâture, leur refuser la grâce d'un basculement dans quelque chose d'invisible et de plus vaste ? Le plaisir d'un repas partagé en famille, le tourbillon habituel et sans fin des pensées - l'été arrive, c'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons tous, de quelle façon disparaîtrons-nous ?, merde, j'ai tellement de travail la semaine prochaine, les gens vieillissent, j'ai longtemps rêvé d'écrire quelque chose sur les oiseaux, mortifie ton ego - : tout cela, non seulement, ne méritait pas d'être soumis au regard d'autrui mais, plus simplement, ne pouvait l'être en termes susceptibles de rendre justice à l'un ou à l'autre. Et ne parlons pas de nos peurs. Nous ne voulons pas connaître celles des autres parce que nous ce sont les nôtres aussi. L'essentiel demeurerait enfoui, donc, scellé. Il pensait : nous sommes les gardiens des mystères primordiaux de nos vies sans importance. Mais de cela non plus, il ne s'ouvrirait pas.

commentaires

disparaître ici

Publié le 5 Mai 2016 par F/.

disparaître ici

Chaque jour, la liste des sujets qu’il était devenu impossible d’aborder sans se faire vilipender, vouer aux gémonies ou traiter de fasciste, quel que soit par ailleurs le camp que l’on avait choisi – le fait de ne pas en choisir ne vous attirant évidemment les bonnes grâces de personne –, cette liste, donc, ne cessait de s’allonger, et commençait à ressembler à une litanie d’erreurs attendant seulement d’être commises. Nuit debout, couchée, gauche ou de droite (comment ça, “droite” ?), pour ou contre la fessée consentante, vegan psychorigide ou carniste aux jouissances coupables, féministe pour les femmes contre les hommes qui n’étaient pas féministes par respect pour les femmes, il tremblait désormais à l’idée de donner son avis sur un résultat de handball, de publier une recette de clafoutis aux abricots ou de faire part de son désarroi quand une personnalité vaguement aimée venait à disparaître : car qui pouvait certifier que, sous le vernis d’apparente innocuité, ne se dissimulait pas une idéologie nauséabonde, d’autant plus pernicieuse que son propagateur même ignorait qu’il en était porteur ? Peut-être pourrait-il se féliciter du beau temps revenu (à condition que le beau temps revienne partout et tout de suite) ou mentionner, en passant, que son chien était mort, s’il n’insistait pas trop sur le fait que c’était « son » chien : a priori, il ne perdrait que deux ou trois amis. Bien sûr, il restait toujours la possibilité d’expliquer que l’on allait se « tenir à l’écart » des réseaux pendant quelque temps. Mais entre les rares émotifs vous assurant que plus rien ne serait pareil sans vous, et l’écrasante majorité invisible vous accablant d’un silence auquel vous pouviez trouver mille significations, même la retraite paraissait une option audacieuse. Au fond, mieux valait ne rien faire et ne surtout pas s’en justifier – tenter, en somme, une sorte de présence par l’absence. Si la manœuvre n’avait rien de glorieux, au moins ne vous assimilait-elle pas tout de suite au fils caché d’Hitler et de Staline.

Perdu pour la suite, Hubert Giroud

commentaires

et tout se passe ailleurs

Publié le 4 Mai 2016 par F/.

et tout se passe ailleurs

Le Fils de Saul : une plongée en eaux résolument insolubles. Qu'est-ce que l'enfer ? Un endroit où tout se passe pour vous, par vous et à travers vous, malgré le fait que nous ne soyez, au sens strict, personne.

Saul est à Auschwitz. Une croix rouge est peinte dans son dos pour ne pas qu'on le confonde avec les autres, qui eux mourront aujourd'hui. Lui mourra plus tard - dans quelques mois si tout va bien. Saul fait partie des Sonderkommandos, ces Juifs chargés de prêter main forte à leurs bourreaux pour mettre en place la solution finale. Les petites mains incapables de trembler. Les regards vides.

Dès les premières minutes, Saul mène de nouveaux arrivants dans un vestiaire. On leur explique qu'ils vont prendre une douche. La porte de métal se referme. Il y a ces cris, on tambourine - derrière, ce n'est pas La Liste de Schindler et puis, au côté de ses comparses, pareillement hâve et muet, Saul ramasse les manteaux qui ne vêtiront plus personne. Plus tard, il faudra nettoyer la chambre à gaz. C'est insoutenable : rien de plus. C'est routinier. C'est ce qui se passe, poing final dans ta gueule.

Et ce qui se passe se passe à l'extérieur, en périphérie, et c'est évacué dès le commencement, et ça ne peut s'appeler que "ça". Une façon de dire : voici le pire. Il n'y a pas d'horizon d'attente à Auschwitz. Il y a maintenant, ce moment où vous êtes en vie, et il est inutile de se préoccuper du reste. Pas de demain, pas d'hier, des cris, des gémissements, des ordres, des coups. Tout se joue en périphérie. Tout est flou, étranger. Seule importe la trajectoire de la survie personnelle. C'est pourquoi la caméra suit à la trace cette croix rouge peinte dans le dos de Saul. Saul balloté, insulté, mis à genoux, mis à contribution ; on pointe des armes sur lui, on le menace, et puis finalement rien, il repart, rendu au flot noir de cette vie-là, de ce "ça" auquel on doit renoncer de donner un sens.

Saul trouve un corps. Un jeune garçon qui vit encore après la chambre à gaz. Puis qui ne vit plus. Saul dit que c'est son fils. Cette chimère devient une obsession. Saul veut qu'un rabbin dise le kaddish pour son fils. C'est le surgissement du sens. C'est la direction soudaine de la fiction. C'est une possibilité et, donc, une impossibilité fondamentale. Saul cherche un rabbin. Les rabbins sont morts, ou sur le point de mourir, ou ce ne sont pas de vrais rabbins. Saul : perdu dans un univers de signes indéchiffrables, englué dans un monde mouvant, plein de bruit et de fureur et qui signifie tout, à savoir que le sens même est mort, à savoir que les directions n'ont plus à être suivies, seulement les directives.

Le regard de Saul exprime, au choix, une détermination à la limité de la démence, ou rien. Rien serait une bénédiction, un anti-nirvana absolu, l'extinction totale du désir obtenu au terme d'une extase inversée. Peut-être Saul a-t-il besoin de tuer ce dernier projet en lui pour accueillir enfin sereinement le désespoir absolu.

Le film de László Nemes travaille la question de la représentation de la Shoah. Question au sens de problème parce que, bien sûr, il n'y a pas de réponse. La caméra suit l'acteur et lui seulement. Le fond attendu est annihilé dans la scène inaugurale. Vous ne ressentirez pas de peine. Ce que vous ressentirez sera bien plus fort que ça, et vous serez incapable de donner un nom à "ça". Vous ne serez pas émus. Vous serez sidérés de ne pas l'être. Attendez-vous à des bousculades. A un tremblement intime. Tout le film est placé sous le signe du déplacement, de la question sans réponse. Le Fils de Saul parle à une partie de vous qui est bien plus lointaine que le cœur, bien plus sèche et bien plus noire : c'est l'intellect en vous qui est capable de concevoir la Shoah. Une partie que vous n'avez pas envie de connaître. Et un film que vous n'avez pas envie de voir. Et que vous devez voir pourtant parce que patiemment, inlassablement, son propos vous découpe, vous dissèque et vous dévore, mais que vous avez besoin de comprendre qu'il n'y a rien à comprendre.

commentaires

puni par où tu as péché

Publié le 22 Mars 2016 par F/.

puni par où tu as péché

Je ne sais pas combien la "petite ville" d'Akure comptait d'habitants dans les années 90 mais le dernier recensement en date - celui de 2006 - en évoque 588 000, et la lecture de Les pêcheurs, premier roman du trentenaire Chigozie Obioma qui nous arrive en avril auréolé d'un joli succès critique outre-Atlantique, convoque entre autres féériques atrocités (parce que c'est bien de cela qu'il est question, ici : le déploiement d'une authentique esthétique de la catastrophe, d'une empathie presque contrainte), convoque, disions-nous, des images d'urbanisation galopante et de désastre en devenir.

Autrefois vénéré à l'image d'un dieu, le sombre fleuve Omi-Ala grouillant de poissons souillés promène ses puants méandres aux abords de la ville. C'est là, sur ses rives boueuses, que le sorcier-vagabond Abulu, imprécateur dément qui viole les cadavres des femmes et porte sur lui la vermine tel un manteau grouillant de misère, chante la malédiction qui aura raison de la famille de Benjamin, le narrateur de cette fable terrible, shakespearienne par essence, africaine par le sang.

Ce qui commence comme une plaisante chronique familiale - quatre frères au caractère bien trempé aussi bagarreurs qu'inventifs, une mère trop aimante, un père idéaliste mais forcé de travailler au loin et de l'emprise duquel les jeunes garçons ne tardent pas à se défaire -, se mue peu à peu en un drame halluciné aux résonances quasi bibliques. L'aîné Ikenna, Ikenna le meneur, "lunatique, irascible, toujours en maraude", Ikenna le python périra bientôt assassiné par l'un de ses frères : voilà ce qu'annonce le prophète malgré lui, "lançant vers le ciel un regard d'égarement hystérique", avant un lapidaire "et tu mourras comme meurent les coqs". Dès lors, les nuées se contractent, tout paraît noir, inexorable, et le déferlement de violence qui ne tarde pas à s'abattre sur la famille de Benjamin rappelle que la vie est bien ce "conte plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien" cher au barde d'Avon, autant qu'il évoque, sans jamais en dire le nom, le sort du continent africain, livré corps et âme aux convulsions et à l'absurde. Profondément humain, émaillé de scènes d'une violence sidérante pour nous, petits Occidentaux timorés et protégés des mondes anciens, Les pêcheurs est un chant crépitant et tragique, une sorte de pendant civil au terrifiant Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala publié lui aussi chez l'Olivier en 2008. L'espoir y est aussi rare que l'or dans le limon mais, comme lui, il brille au moment où s'y attend le moins.

Puissant et vital.

commentaires

surtout, ne sois pas sage

Publié le 18 Mars 2016 par F/.

surtout, ne sois pas sage

"Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau."

Ted Hughes

"Elle est où maman ?" La mère des petits garçons est morte. Ils hument l'air vicié, perdus, avides d'après. Quelque chose ne tient plus. Le père, lui, fait ce que font tous les pères fichus, les fous d'absence qui tentent de retenir la douleur comme on filtrerait un torrent de ses doigts écartés : il devient fou, ou peu s'en faut. Survient Corbeau, un sacré phénomène, psychose incarnée qui débarque sans invitation aucune, un échalas qui voit loin, un saint sauveur et bourreau, une vaste et brinquebalante armoire de plumes noires qui crache sous la souffrance, brasse les affects, aide et brutalise, si terriblement drôle et vrai, "docteur ou fantôme, parfait stratagème". Corbeau est le deuil dont on ne sait que faire, le compagnon des jeux cruels, - grincement, sarcasme, illumination -, celui qui met les pieds sur la table, inquiète les garçons mais les aime à les croquer, ces chétifs, secoue le père en un tourbillon permanent pour qu'enfin il se déprenne de la mort, l'embrasse, la repousse, et accepte à la place son corolaire méchant : le temps.

La douleur porte un costume de plumes, petit bréviaire pour jour de grand vent magnifiquement traduit par Charles Recoursé, est l'un des plus beaux et de plus pertinents livres sur le deuil qu'il m'ait été donné de lire. Creuser la mort pour ne pas qu'elle vous creuse, pisser face au vent, hurler quand personne ne vous entend, tout cela est bon, tout cela est approuvé à 100% par le corbeau de Max Porter, un savant fou hérissé à la Poe qui sait l'essentiel mais ne peut pas le dire, ou alors en sifflant, en crachant, comme un psy hilare atteint du syndrome de la Tourette. Et cet homme qui se laisse envahir, ce papa pleurant paumé qui ne rêve qu'à l'avant, infoutu d'habiller ses gosses d'autre chose que de vide, c'est lui qui l'a invité en se raccrochant à ses travaux sur Ted Hughes et son chouette corbeau maudit - un oiseau qui, rappelle Anne Mounic, "n’est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité." Donc acte pour le volatile larger than death sans cesse en mouvement, d'une impertinence fondamentalement réconfortante, tout à la fois témoin et passeur, malédiction et bienfait, nécessité totale et vaine absurdité.

La douleur... , c'est une heure de lecture et de poésie en compagnie d'une voix qui vous sera immédiatement familière, vieille et terrible, une trouée dans la façade trop sage du langage de consolation qui ne dit plus rien : cette voix, c'est la nôtre, la vôtre, celle qu'on ne se souhaite pas mais qui nous sauvera peut-être un jour. Merci beaucoup, Corbeau.

commentaires

normal

Publié le 17 Mars 2016 par F/.

normal

Un petit bouquin que j'ai pris énormément de plaisir à écrire sort aujourd'hui en nos vertes contrées. Il est censé être marrant. Si votre petit neveu ne se gondole pas, je vous autorise à lui coller une tarte - car ainsi va la vie, mmmokay ? La baseline : " Et si vous croisiez au coin de la rue une des créatures magiques qui peuplent vos romans et films favoris ?" Le mot de l'éditeur : "Voici un ouvrage parfaitement loufoque, qui présente sous la forme d'un faux guide de survie mille conseils pour bien réagir à une quarantaine de situations improbables (improbables, bien sûr, c'est lui qui le dit ; à sa place, je serais moins péremptoire) " Quelques chapitres au hasard : "peut-on prêter sa salle de bains à une méduse ?", "mon petit frère est un extra-terrestre", "accompagner un nain chez le coiffeur", "bien se comporter avec une licorne", "quelle musique écouter avec un troll ?" ou "chouette, un dieu m'invite à déjeuner". C'est chez Nathan, ça coûte 10€90, c'est illustré par le grand Manu Boisteau et ça vous plaira si vous entretenez quelque contact que ce soit avec le monde sacré et terrifiant de l'enfance à partir de 8 ans.

Extrait : "Les doubles apparaissent en général dans les miroirs des salles de bains ; on peut aussi en rencontrer dans le bus ou au rayon cosmétique de certains hypermarchés, mais c’est plus rare. De prime abord, ils paraissent sympas et plutôt propres sur eux – exactement comme toi. Très vite, cependant, d’ennuyeuses complications surviennent. Le jeu préféré du double, en effet, consiste à te faire croire que c’est toi, son double. N’essaie pas de lui expliquer qu’il se trompe : il te rétorquera que c’est là un argument classique de double. Bref, tu ne t'en sortiras pas en discutaillant. Heureusement, il existe plusieurs parades faciles à mettre en œuvre."

commentaires

jean-philippe

Publié le 26 Février 2016 par F/.

jean-philippe

Tu te lèves très tôt ce matin parce que quelque chose en ton sommeil a dû te crier que tu étais vivant : contrairement à ton oncle, terrassé par un infarctus massif lundi dernier, fauché sur le trottoir, couché, à Épinal tandis que tu arpentais avec ton fils les salles de la Merveille. Tu peux méditer sur le fait que tu le connaissais peu, en définitive (bon sang, que s'est-il passé dans ta famille pour que les gens s'éloignent autant les uns des autres ? on dirait l'univers en expansion, sérieusement, chacun suivant sa course dans l'obscurité et le silence, il faudra que tu agisses sans tarder contre ce poison centrifuge.). Tu peux méditer, prendre de la hauteur, considérer tout ceci en termes cosmiques : ça ne le ramènera pas, pas plus que ça ne ramènera les années de ton enfance, suaves et mystérieuses, enkystées dans la gangue de ta mémoire. Il te reste des parties de cartes, une excursion au Luxembourg, une immersion dans des eaux ferrugineuses et ces mails étranges, dernièrement, peu de temps avant et après les attentats, ce mot où il t'assurait de sa "communion de pensée." Tu ne sais même pas s'il était croyant mais tu le supposes maintenant, à sa prosaïque manière, parce que c'est ce que nous sommes : croyants, nous pensons que cette histoire tristement bordée en apparence, et plutôt solitaire, et indéniablement bancale, ne s'arrête pas aux seules dimensions de notre esprit, qu'elle s'inscrit dans un schéma plus vaste dont le titre même nous demeure inconnu, ainsi que le sens, ainsi que la substance. Il avait signé "ton oncle", et c'était la première fois, à ta connaissance. Il reste ton oncle, une personne lointaine à laquelle il ne te sera plus possible de t'adresser, quand bien même l'idée t'en serait venue, mais dont l'oblitération physique te bouscule un peu plus vers la vie, le flot, ce qui reste quand le silence se tait. On l'enterre aujourd'hui, ou on le brûle, tu en saurais plus si la communication avait été meilleure, dans cette belle maison accrochée à la falaise, si l'on captait mieux, si l'on pouvait comprendre d'un coup, alors tu écris : ces mots dans un salon qui donne sur le ciel noir et la mer, en attendant que nuit s'ouvre comme un fruit.

commentaires
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>