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(please follow) the golden path

personne n'y croit

Publié le 20 Mai 2015 par F/.

personne n'y croit

Sortie aujourd'hui aux éditions Autrement de L'Atlas de la France Mystérieuse. J'y parle d'un peintre spirite, de maisons vaguement hantées, de gens qui ont vu des choses dans le ciel. J'y parle d'une presque-sainte et de René Guénon, d'un trésor nazi et d'un gentil fantôme. Je me suis bien amusé à écrire ce livre. La question n'est pas de savoir à quoi nous croyons (à cet égard, on peut se référer à la citation de Stephen Crane lue par Kevin Garvey Jr. dans le neuvième épisode de The Leftovers, la plus belle série de tous les temps so far : "“Man said to the universe : ‘Sir, I exist.’ ‘However,’ the universe replied, ‘the fact does not create in me a sense of obligation.) La question est de savoir comment et pourquoi nous croyons, quelles cicatrices les croyances laissent en nous, à quelle philosophie elles nous obligent.

Oh, et il faut que vous lisiez Puissions-nous être pardonnés et Le Paradis des animaux, vraiment, je me permets d'insister. A l'instar de Confiteor, pour ne citer que lui, ces deux textes constituent une réponse assez éloquente à la question : un livre peut-il sauver ?

Aujourd'hui, je mets la touche finale à Le Pays qui te ressemble, un roman jeunesse à paraître chez Albin Michel à la rentrée et qui, pour le coup, ne ressemble à rien de ce que j'ai pu écrire par le passé.

"– Donc, le moral est bon.

– Génial.

Une mésange bleue, qui picorait avec acharnement sur le rebord de la fenêtre, s’est redressée comme si elle attendait la chute de la blague. Derrière la vitre ruisselante, la coupole de la Sorbonne se découpait, plus grise qu’un rêve d’enterrement. Il pleuvait, ce soir-là. Dehors et à l’intérieur de moi, il pleuvait depuis des siècles."

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tu es ici

Publié le 12 Mai 2015 par F/.

tu es ici

Ton frère est un ponte de la télé US, un connard de proportions cosmiques, et le produit fatal de ces deux données, à savoir : un psychopathe inénarrable. Un jour, il a un accident de voiture. Tue deux personnes - oups. S'enfonce dans un déni de titane à la mesure de son égo. Sa femme est paumée. Tu fais ce qu'il ne fallait pas faire. Ton frère tue sa femme à coups de lampe de chevet. Ta propre femme te quitte, elle n'attendait que ça. Ton avocat devient son avocat. Ta fac te vire en douceur - tu verras, c'est pour ton bien. Ton frère est transféré dans un HP pour gens absurdement fortunés où on te fait jouer au golf en t'expliquant que tu n'es coupable de rien. La vérité, semble-t-il, c'est que tout est ta faute à toi, ainsi que semble te le rappeler, fatigué et haineux, ce type au sourire chiffonné qui te regarde fixement dans le miroir. Tu dois gérer les enfants de ton frère, à présent, si intelligents et fragiles qu'ils te rendent presque malades de mélancolie et d'amour. Tu dois gérer la chienne de ton frère, sujette à des désordres intestinaux à répétition et dont les grands yeux humides sont comme un écho immuable à ton âcre désir de rédemption. Un jour, tu pleures par terre, roulé en boule dans un parc, sous les yeux d'un flic incrédule. Ta vie s'effondre. Nos vies s'effondrent et, quand elles ne s'effondrent pas, elles se préparent à l'effondrement. Il suffit d'un coup de pied, d'un coup de poing, d'un coup de volant. Il suffit d'un rien. Mourir est une solution. L'autre consiste à ramper en grognant vers la lumière. Être un homme. Une saloperie, une merveille. Puissions-nous être pardonnés ressemble à un guide. Comment ramper et ce que vous trouverez sur le chemin (de la merde, des diamants). C'est le livre le plus drôle que j'ai lu depuis bien, bien, longtemps. Le livre le plus triste aussi. Au détour d'une page, on y croise DeLillo, que le narrateur prend pour un clochard. Ce n'est pas un hasard. A.M. Homes, à laquelle on doit notamment deux bouquins aussi furieusement différents et foudroyants que Ce livre va vous sauver la vie et La Fin d'Alice, est la fille cachée du vieux Don et du plus vieux encore John Fante. L'intelligence suraiguë d'un côté et, de l'autre, cette capacité très rare à faire rire et pleurer, à vous montrer la vie pour ce qu'elle (une salope) et à vous la faire aimer. Son talent rugueux paraît sans limite. Sa capacité à gagner votre cœur ne dépend que de vous. Soyons explicite : Le Paradis des animaux de Poissant m'avait laissé sur le cul mais Puissions-nous être pardonnés est encore plus fort. Un livre d'une insupportable tendresse. Un livre qui raconte nos vies. Comment la souffrance nous malaxe et nous change. Comment nous sommes aveugles, comment nous perdons notre temps, comment nous serons sauvés. Une bonne moitié de la presse américaine est passée à côté de ce bijou. Pas Jeannette Winterson : "The great American novel for our time." Pas Salman Rushdie : "Flat-out amazing." La presse française, pour l'instant, reste muette. De stupeur ? On aimerait le croire. Je répète la question maintes fois posée en ces pages, une question dont l'écho se répercute encore et toujours. Où êtes-vous, les gens censés donner envie aux autres ? C'est quoi, pour vous, la littérature : si ce n'est pas de la lave, si ce n'est pas du sang ? Est-ce que ça vous arrive encore, de vous mettre à genoux devant un livre, de le serrer contre votre cœur, de dire merci à l'auteur, merci, merci : parce qu'il vous donne quelque chose que personne ne vous a jamais donné ? Est-ce que Emmanuel Todd, c'est important pour vos vies ? Est-ce que Douglas Kennedy, ça peut vous mettre un uppercut dans la face et souffler dessus ensuite avec la tendresse infinie d'une fée ? Est-ce que "sympa" est un mot dont ce monde a besoin ? Bah, ce n'est pas très grave. Je retourne dans ce livre. M'y construis une cabane. Creusez votre propre obscurité, ne cherchez pas la lumière : c'est vous.

Puissions-nous être pardonnés, A.M. Homes, Actes Sud, dans une superbe traduction de Yoann Gentric.

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cette fois ça y est : c'est la guerre

Publié le 6 Mai 2015 par F/.

cette fois ça y est : c'est la guerre

Je n'ai rien contre Vargas ou Ruffin, la vérité, c’est que je n'ai plus rien contre personne depuis quelque temps, mais force reste tout de même de constater que le petit Landerneau français, dès lors qu'on rêve au miracle d'un discernement littéraire généralisé, marche sur la tête plus souvent qu'à son tour : si ce milieu était une personne, pour être plus clair, ce serait un type sans cesse hilare, promenant en laisse un émeu borgne et incapable de se remémorer son propre nom. Faut-il le rappeler ? Nous évoluons dans cet univers étrange où Confiteor a vu le Médicis du meilleur roman étranger lui passer sous le nez, où Michel Onfray vend plus de livres en une journée que David James Poissant en dix, où les couvertures de romans en vente libre s'ornent désormais de chatons sur fond fluo et où des gens apparemment dotés d'un intellect s'avèrent capables de confondre une dissertation de 3e pompée sur Wikipedia avec une œuvre majeure. Un exemple plus récent (et il est d'autant plus amusant de l'évoquer que le roman de Jaume Cabré est cité en quatrième de couverture) : la sortie récente chez Belfond de A la guerre comme à la guerre ! , sixième roman d'Aleksandar Gatalica mais premier traduit en français, saluée, à quelques louables exceptions près, par un silence médiatique si assourdissant qu'on se demande si certains journalistes n'ont pas été payés pour ne pas en parler (autre explication possible : c'est un livre copieux avec plein de mots). Mais nous ne laissons pas aller à une snob mélancolie ; nous devrions être ravis de vivre dans un monde où de tels livres existent, dans un pays où de tels livres sont traduits.

De quoi s'agit-il ? D'une sorte de gigantesque et homérique canevas (soixante-dix-huit personnages fictifs ou réels, du Baron Rouge à l'avisée Kiki de Montparnasse ("elle n'avait pas de complaisance pour les idéalistes, mais n'aimait pas non plus les brutes") en passant par le soldat Cocteau, Trotski et un jeune caporal à moustache passablement énervé et in fine sauvé par un chien) conçu non pour circonscrire - mission impossible - mais pour infiltrer la Grande Guerre, la sentir de l'intérieur, en somme, à la manière d'un moustique qui, passant d'un corps à l'autre, prélèverait chaque fois un minuscule mais crucial tribut de liquide biologique vital. Car de sang, le sang qui coule, le sang qui gicle, le sang qui passe, les liens du sang, la soif, l'appel, il est avant tout question de cela dans ce millefeuille en forme de mausolée baroque. De sang et de théâtre, d'une scène crasseuse, d'un rideau noir - soixante millions de rôles principaux, neuf millions de morts, et le prix des meilleurs décors décerné à un dieu indolemment absent - les tranchées, un opéra, un village arménien, des cafés bruissant de rumeurs (la Coupole, la Rotonde, la Closerie & ailleurs, la caméra ne cesse de glisser, en fait, on croit la tenir et elle s'envole, emportée par une brusque rafale), des trains, des hôpitaux, des capitales, Apollinaire et ses souvenirs et ses camarades rats, des troufions, des batailles, des espions, des fantômes, des rêves, des mensonges et des mages, des lettres, des ratiocinations pathétiques, des révélations merveilleuses, des confessions en forme de jérémiades, des monstres de mer et la Mort, surtout, la Mort qui ricane et se cure le nez au milieu de tout ce barnum immense, terrible, bouillonnant, toute cette démence incommensurable, ce concert de voix au désespoir : la guerre et rien qu'elle, en 530 pages plus serrées qu’un café à l’arsenic. C'est émouvant, c'est grand, c'est fou, c'est souvent drôle et c'est tragique d'être si drôle, c'est impitoyablement documenté, et on devrait tous boire des bières avec Aleksandar en attendant qu'il épuise son kaléidoscopique sujet, c'est-à-dire jamais. Je ne sais pas trop ce que les gens lisent au lieu de lire A la guerre comme à la guerre !, au lieu de se souvenir d'où ils viennent et quels martèlements insensés faisaient vibrer le sol de leurs ancêtres il n’y pas si longtemps mais vraiment, il n’est pas trop tard pour les lauriers, faisons une fête à ce livre enchanteur et atroce, il est unique en son genre.

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animal on est mal

Publié le 30 Avril 2015 par F/.

animal on est mal

Il croit en un Dieu d'amour mais la religion des hommes le laisse sceptique, il aime les lamantins pour leur grâce de sirènes obèses, cite le grand Ron Carlson parmi ses auteurs favoris - trois raisons parmi d'autres de lui offrir un scotch si vous débarquez un jour en rêve dans le bar des raconteurs -, il a 33 ans, l'âge où certains meurent pour les autres, et lui se contente de brûler un peu (beaucoup) pour la littérature : David James Poisssant ? Une révélation, rien de moins. Le Paradis des animaux sort dans quelques jours chez Albin Michel, peu de temps après Toute la lumière que nous ne pouvons voir (autre bijou printanier fraîchement auréolé de son Pullitzer dont nous reparlerons ici très bientôt), et vous pouvez, vous devez l'acheter les yeux fermés : c'est un recueil d'une puissance considérable qui vous réconciliera avec la forme courte et la littérature du sud si tant est que vous étiez, quoi, fâchés ? - on ne sait jamais, un malentendu -, avec cette langue sèche et douce comme la main d'une sorcière, et cette cruelle empathie propre aux magiciens de la concision, ceux qui font tenir un monde en six pages, ceux qui n'ont besoin que de deux lignes pour camper une intrigue ou un personnage - "Quand Crystal l'a quitté, Cam a obtenu la garde de l'enfant, ce qui montre bien quel genre de mère elle était".

La couverture évoque un personnage de Bret Easton Ellis si Bret Easton Ellis s'intéressait aux gens fauchés, s'il voulait montrer autre chose que l'homme vide. Poissant, lui, s'intéresse à tout le monde : les salauds, les meurtris, les assassins, les suicidés du cœur, les funambules pleins d'ivresse, les clowns ébahis, les cons, les pleins de grâce, un peu vous, un peu moi. Vous pleurerez, sans doute, j'espère bien que vous pleurerez, ce n'est pas si fréquent d'avoir envie de dire merci quand on se prend une série de coups de poings dans la gueule - un chien qu'il faut tuer, un fils qu'on ne connaît pas, des gens doués pour la perte et l'échec, vous méditerez sur d'autres malentendus, d'autres amours, la fragilité du mot "possible", sur cette frontière entre le bien et le mal, sur les contours de la mangrove quand tombe le rideau noir d'une nuit sans lune. Vous verrez ce que ça fait, tiens, quand un loup s'invite chez vous et demande des mocassins.

"Je lui tends les mocassins, et le loup se lève pour les enfiler. Ils sont trop grands, mais il serre les lacets jusqu'à ce qu'ils fassent comme des balles de tennis autour de ses pattes, à l'image de celles que Tyler mettait aux extrémités de son déambulateur après la perte de sa première jambe.

"C'est tout ce qu'il me reste de lui", dis-je.

Le loup ferme les yeux et baisse le museau, l'air sombre; comme pour dire à la fois : Je suis sincèrement désolé et Je les prends quand même.

Vous verrez ce que ça fait, et vous n'en saurez pas plus, pas ici en tout cas : la prose de David James Poissant est pure animalité, pur poison naturel - le plaisir physique et très concret de la littérature est là, condensé en 330 pages, je laisse à d'autres les analyses techniques et les savantes interprétations allégoriques, moi, quand King Kong arrive, je ne sors pas mon guide de la forêt illustré.

David James Poissant, Le Paradis des animaux, traduit par Michel Lederer pour la magnifique collection Terres d'Amérique de Francis Geffard chez Albin Michel.

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le bon coup de fouet

Publié le 21 Avril 2015 par F/.

le bon coup de fouet

On a déjà tout écrit ou presque sur le nouvel album de Blur, le premier depuis 2003 et Think Tank, le premier avec Graham Coxon depuis 1999 et 13, & je ne suis ici pour vous convaincre de rien. Lors de l'été 1999 j'écoutais 13 quelque part à l'Ouest, c'était un album américain, foutraque et mélancolique qui m'allait bien au teint, ça sentait la fatigue, les ronces et les fissures. Depuis, je suis allé à Hong Kong, et ceux qui me suivent un peu ont compris que c'était devenu de façon assez inattendue ma ville préférée, pas la ville elle-même, bien sûr, mais l'image que j'ai réussi à m'en faire, ce mélange de grandiose et d'absurde, ce grouillement rassurant et terrible - la vie comme elle va, c'est-à-dire trop vite. Je suis béatement heureux que The Magic whip soit né à Hong Kong, y soit né deux fois, même, la première lors des bizarres séances d'enregistrement de 2013 consécutives à une tournée locale, la seconde lorsque Damon a compris qu'il lui faudrait revenir sur place il y a quelques mois pour mettre des mots sur la musique, heureux parce que tout ça me paraît faire sens - je pige cette ville, je vois ce son, parfait. Maintenant, est-ce que ce dernier album est bon ? La question est : aimez-vous Blur ? Voilà, vous avez votre réponse. Disons qu'on tient là l'un de ces come-back très rares qui, artistiquement, ne ressemblent jamais à un come-back - on ne peut soupçonner Albarn de courir après le fric (le prix des places au Zénith est d'ailleurs spectaculairement raisonnable, enfin, était), et il y avait tant de façons pour ce disque de ne pas exister -, disons que cet album aurait pu être enregistré en 1997 ou, mieux, en 2004, dans la foulée du précédent, si Graham Coxon n'était pas parti en vrille, si Damon ne s'était pas rabattu sur Gorillaz et l'Afrique et le reste et Alex James sur le fromage. The Magic whip est une sorte de best-of laidback majoritairement paisible, contemplatif, pop par endroits, coquin-ce-qu'il-faut, sans concession particulière, sans fanfare, sans bombinette punk mais équipé d'au moins deux tubes fédérateurs spécial concert (Lonesome Street, Ong-Ong), d'une chanson magnifique (My Terracotta Heart), d'une ballade ensoleillée (Ghost Ship), où chacun des quatre membres reprend sa place et retrouve son couvert comme si de rien n'était, comme si le temps était juste une blague. On les sent un peu éberlués, les gaillards, authentiquement surpris d'avoir accouché si facilement de cette bête improbable, et la patte rugueuse de Graham Coxon est bien là, posée comme celle d'un lion sur un morceau de bidoche, avec sa guitare comme mouche du coche. Par ailleurs, il faut se faire à l'idée que, contrairement aux Pixies ou à Radiohead, Blur est un groupe qui ne sortira jamais de "meilleur album" : c'est une affaire d'endurance, de régularité, une entreprise anglaise middle-class qui a parlé aux fillettes sautillantes de 20 ans circa 1992 et qui parle d'une autre façon aux quadras revenus de tout, le seul groupe qui n'a jamais su vraiment décevoir, saying : OK, votre vie ne ressemble pas vraiment au film que vous aviez écrit mais vous pouvez toujours compter sur nous pour la bande-son.

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london calling

Publié le 17 Avril 2015 par F/.

london calling

C'est l'histoire d'une femme qui prend le train chaque jour. 8h04, Ashbury-Euston. C'est l'été, l'air est moite. Rachel - elle s'appelle Rachel - observe les maisons de banlieue lorsque le train est à l'arrêt. L'une d'elle, tout particulièrement, attire son attention ; elle abrite une sorte de jeune couple idéal. Rachel regarde, imagine. Ce que sont ces gens, ce qu'ils font. Elle s'invente une histoire, comble les trous, embellit les détails. Jusqu'au jour où un autre homme arrive et enlace la jeune femme. Jusqu'au jour où la jeune femme disparaît. Rachel, c'est vous, c'est moi, Rachel, c'est l'ingénue ballotée, la curieuse jamais satisfaite, celle à qui l'on ment, celle qui veut savoir : une lectrice compulsive qui serait prête à tout pour entrer dans l'histoire.

J'ai commencé La Fille du train un soir, je l'ai fini le lendemain alors que j'avais autre chose à faire, je l'ai dévoré, à vrai dire, dans un état de fébrilité tout à fait anormale, comme le moine du Nom de la Rose qui ne peut s'empêcher de tourner les pages enduites de poison parce que sa curiosité est plus forte que sa raison. Le roman de Paula Hawkins est un piège, une mécanique redoutable dont on s'évertuera en vain à percer le secret. Il fait de vous un voyeur. Il fait de vous un grand lecteur malade. Aux États-Unis, depuis sa sortie il y a quelques semaines, il occupe la première place des ventes et ne laisse personne s'approcher. Deux millions d'exemplaires en ont déjà été écoulés, Spielberg a acheté les droits, etc. Tiendrait-on là le nouveau Gone Girl ? Il y aurait beaucoup à écrire, sans doute, sur ce que ce fulgurant succès révèle de la psyché occidentale. N'étant pas sociologue, je ne le ferai pas. Je ne sais qu'une chose. L'imagination est un petit carnivore insatiable que l'on peut rendre complètement cinglé en agitant devant sa cage des morceaux de viande de plus en plus appétissants. Puis en ne lui donnant plus rien. Plus en le gavant soudainement. Puis en lui retirant tout d'un coup. Que vous le vouliez ou non, ce carnivore fait partie de vous. En règle générale, il est difficile de prendre les blurbs du genre "si vous ouvrez ce livre, vous ne le refermerez plus avant de l'avoir terminé" au sérieux. Mais toute règle, on le sait, recèle une exception. Avec La Fille du train, Paula Hawkins invente le livre sadique. Le lecteur étant, par essence, un grand masochiste qui s'ignore, je peux vous promettre des heures d'un plaisir incomparablement coupable.

Ça sort dans deux semaines. Chez Sonatine évidemment.

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tout ça pour ça ?

Publié le 9 Avril 2015 par F/.

tout ça pour ça ?

Mad Men approche de son terme. Septième et ultime saison, clap de fin, les enfants disparaissent – bien sûr, je serai triste de quitter Don Draper mais mon chagrin sera à la mesure de la pitié que je n’aurai cessé d’éprouver à son endroit, à l’égard du miroir tordu fixé dans les chiottes de son âme, aussi, qui depuis le début ne renvoie rien d’autre qu’une grimace désabusée. Je ne comprends rien à ce que fabrique Don, pour être franc, son jargon et ses tactiques m’épuisent au-delà de la raison, je suis sûr qu’il ignore tout autant ce qui se trame, par ailleurs, et que cela participe grandement au succès de ce show, sans conteste l’un des plus déprimants qu’il nous ait jamais été donné de subir.

Le monde de la publicité n’est rien d’autre que celui de l’entropie, un territoire infertile truffé de symboles factices, un univers sens dessus dessous animé par un processus d’auto-dévoration permanente. Le travail, le travail inutile auquel vous vous livrez contre espèces, trace les frontières d’un enfer auquel vous espérez vaguement échapper en picolant et en baisant (activités auxquelles la majorité des personnages s’adonnent 24/24), ce jeu de survie ne faisant in fine qu’affoler le thermostat. Tout va de mal en pis dans Mad Men, on vous offre un ou deux suicides au début pour bien vous signifier que, hé-hé, il y avait effectivement des sorties à prendre et que vous ne les avez pas vues mais à présent, dans le temps suspendu du capitalisme totalitaire, de la morne domination de l’humain par le profit, ça n’en vaut plus réellement la peine.

Les femmes quittent les hommes, les hommes dénichent d’autres femmes, les femmes se rebellent, chacun essaie de s’en sortir à grands coups de costumes racés, de corsages arrogants et d’ultra-égotisme satisfait, Don s’efforce de plaquer sur sa tête des cheveux qui devraient à chaque seconde, à l’instar de ceux de Maldoror ou du Henry Spencer d’Eraserhead, se dresser d’effroi, Mad Men, en somme, raconte tout dès le titre : nulle part vous ne trouverez endroit plus sinistre, plus atrocement cinglé que le monde du fric et des pubards, celui où le talent d’un homme se mesure à sa capacité à vendre du vent tout en résistant à l’envie persistante de se tirer une balle dans la bouche. Mad Men, c’est American Psycho avant l’heure. Nul besoin de découper en rondelles des putes ou des clochards dans le vain espoir d’échapper au vide (de fait, nous sommes les putes et les clochards) : massacrer, c’est que nous faisons tous les jours de toutes les semaines de tous les ans du temps d’avant-la-mort dès lors que nous choisissons d’escamoter la question du sens. Ce n’est que lorsque vous passez dix ans à glander derrière un bureau, à prendre votre chapeau, à prendre des appels, à prendre un verre, à prendre votre secrétaire, que vous comprenez que le salut ne résidait qu’en vous mais que, hélas, vous êtes foutu depuis longtemps, au-delà de tout recours.

Deux chansons radicales scandent la série, deux bornes sur la route : Tomorrow never knows des Beatles (« Lay down all thought, surrender to the void ») et, dans ce 8e épisode, le premier des derniers sur la route pavée d’or plombé, le très cruel et très beau Is that all there is de Peggy Lee. D’une voix suave, tantôt ânonnant, tantôt faussement enjouée – mais en vérité au 36e sous-sol du building béton et cristal –, Peggy se demande si elle a raté un truc. Elle évoque les quatre révélations fondamentales de l’existence : le feu, le cirque, l’amour, la mort et à chaque fois c’est la même rengaine. Quelle étape ai-je loupée ? Quelle blague ai-je mal comprise ? Voilà : le monde est une farce et vous en êtes la chute, le générique était clair. Vous tombiez ! eh bien vivez maintenant, continuez votre petit machin autocentré – c’est rigolo, et pour ce que ça changera…

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je me la raconte pour le 93

Publié le 9 Avril 2015 par F/.

je me la raconte pour le 93

Tu veux savoir pourquoi ce blog existe ? Je ne le sais pas moi-même. Tu veux savoir pourquoi chaque jour sans un post de l'ami Claro est un jour aussi utile qu'un bulletin de vote glissé dans une urne russe ? Rien ne nous interdit d'en parler. Dans le cadre du Festival Hors Limites de Seine-Saint-Denis par exemple. Si tu t'armes de quelques grammes de volonté et de RTT et de freestyle, si tu slalomes entre les microparticules, surfes entre les grèves, braves l'apathie et la malchance, opères une translation moléculaire toute en douceur vers la Salle de la recherche de la Bibliothèque de l'Université Paris 8 (détails ici), ça peut marcher, ça doit marcher, ça va le faire - sans compter que l'inoxydable/inestimable Catherine Dufour posera sans doute deux-trois questions délicieusement embarrassantes. See you there ?

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silence radio sur nos imaginaires

Publié le 3 Avril 2015 par F/.

silence radio sur nos imaginaires

(un appel relayé un peu partout ces jours-ci, et pas de raisons que ça s'arrête)

Au quinzième jour de la grève menée par les personnels de Radio France pour défendre une certaine idée de la radio publique dans notre pays, nous, auteurs de fictions radiophoniques, voulons dire notre soutien au mouvement engagé depuis le 19 mars.

Présentes sur France Culture et France Inter, ce qu’on appelait autrefois les « dramatiques radiophoniques », et qu’on nomme aujourd’hui simplement les fictions, connaissent une vie nouvelle depuis l’avènement du podcast. Le site des fictions de France Culture (fictions.franceculture.fr) permet l’écoute en accès libre et gratuit — même si certains voudraient oublier que cette gratuité a un coût — PERMET L’ÉCOUTE, cela va mieux en le criant, de ce qui est imaginé par des auteurs (de Marguerite Duras à Patrick Modiano), interprété par des comédiens (de Jeanne Moreau à Denis Podalydès) et mis en ondes par des réalisatrices et réalisateurs, assistantes et assistants, opératrices et opérateurs du son, bruiteuses et bruiteurs... Les termes longtemps masculins pour désigner ces métiers ne sont heureusement plus de mise aujourd'hui.

Les fictions radio nourrissent de manière profonde et discrète l’imaginaire d'une époque. Elles bruissent dans le poste au moment où on s’y attend le moins, font connaître de nouvelles plumes, entendre de nouvelles voix, sont un lieu inouï d’innovation narrative et sonore. Des centaines de milliers d’oreilles goûtent chaque semaine des textes inédits, des adaptations de romans, BD, classiques et contemporains, produits jour après jour par Radio France et reconnus dans le monde entier pour leur excellence (en 2014, deux fictions de France Culture ont reçu les prestigieux prix Europa et Italia).

Ces fenêtres ouvertes pour l’imaginaire des enfants, des adolescents et des adultes, ce creuset de voix qui rassemble tous les métiers de la radio, sont gravement menacés par les réformes en cours.

En rognant sur les moyens de la radio publique, l’État par défaut rend moins libre la parole portée par les ondes.

Notre temps de cerveau disponible y survivra sûrement.

Notre sensibilité et notre intelligence, beaucoup moins.

Les auteurs de fiction pour l’avenir de la radio publique : Benjamin Abitan, Yan Allegret, Wladimir Anselme, Yann Apperry, Yacine Badday, Mariannick Bellot, Arno Bertina, Hélène Bleskine, Jean-Yves Bochet, Christophe Botti, May Bouhada, Geneviève Brisac, Alice Butaud, Nicole Caligaris, Claude Carré, Amandine Casadamont, Thomas Cheysson, Fabrice Colin, Sophie Couronne, François Cuel, Jean-Paul Curnier, Daniel Danis, Fejria Deliba, Philippe Dohy, Caroline de Kergariou, Gerty Dambury, Maryline Desbiolles, Marie Desplechin, Simone Douek, Sedef Ecer, Annie Ernaux, Amalia Escriva, Éric Faye, Nicolas Flesch, Hélène Frédérick, Claudine Galea, Michel Gendarme, Eugène Green, Dominique Gros, Katell Guillou, Célia Houdart, Israel Horovitz, Nancy Huston, Elias Jabre, France Jolly, Joël Jouanneau, Victoria Kaario, Pedro Kadivar, Camille Kohler, François Koltès, Nathalie Kuperman, Marc Kressmann, Carine Lacroix, Stéphane Lambert, Emmelene Landon, Jean Larriaga, Linda Lê, Bertrand Leclair, Alban Lefranc, Claire Le Luhern, Sophie Lemp, Kristel Le Pollotec, Sophie Loubière, Daniel Martin-Borret, Philippe Malone, Marcus Malte, Fabrice Melquiot, Stéphane Michaka, Manuela Morgaine, Émilie Mousset, Mariette Navarro, Mamadou Mahmoud N’Dongo, Tarik Noui, Jean-Pierre Ostende, Yves Pagès, Anouch Paré, Benoît Peeters, Sylvie Peju, François Perache, Emmanuelle Pireyre, Véronique Pittolo, Virginie Poitrasson, Martin Provost, Sonia Ristic, Christian Roux, François Schuiten, Pierre Senges, Jean-Pierre Siméon, Romain Slocombe, Elsa Solal, Anne Terral, Franck Thilliez, Pauline Thimonnier, Jean-Philippe Toussaint, Cécile Wajsbrot, Martin Winckler...

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tu m'étonnes

Publié le 31 Mars 2015 par F/.

tu m'étonnes

Lu dans dans un Aujourd'hui en France trouvé la semaine dernière dans un TGV Rennes-Paris, cette surprenante interview de Marion Maréchal-Le Pen : la jeune femme s'y révèle une lectrice exigeante, et bien plus ouverte qu'on pourrait le croire. "Un article caricatural et, pour tout dire, assez crétin, paru dans un hebdomadaire que je ne citerai pas, a récemment publié de moi un portrait à charge si outrancier qu'il en devenait risible, affirme entre autre la jeune femme. C'est si simple de ne voir en moi qu'une hystérique à peine majeure incapable d'ouvrir autre chose qu'un obscure livre d'Histoire maurassien ou une biographie de Drieu La Rochelle. La vérité, c'est que mes lectures n'ont rien à envier à celles de cette insupportable intelligentsia parisienne qui prétend constamment délivrer des certificats de bon goût." Pressée de citer des exemples, la jeune députée ne se défile pas et sort l'artillerie lourde. Parmi ses derniers coups de cœur, aux côtés du Gène égoïste de Dawkins et du Soumission de Houellebecq qu'elle en trouvé "un peu en-deçà des précédents", le Karoo de Steve Tesich, l'intégrale des Poèmes de Ginsberg parue chez Bourgois (et qui trône depuis peu dans ma propre bibliothèque) et la récente réédition de L'Homme de Kiev de Bernard Malamud. L'espèce humaine n'en finira jamais de me surprendre.

Autres livres préférés de célébrités, et autres belles surprises: Les Frères Karamazov (Martin Sheen), Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (Alec Baldwin), Crime et châtiment (Jim Carrey), 1984 (Mel Gibson), De sang-froid (Tom Hanks), Le Maître et Marguerite (Daniel Radcliffe) et... Harry Potter (Wayne Rooney).

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