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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

puni par où tu as péché

Publié le 22 Mars 2016 par F/.

puni par où tu as péché

Je ne sais pas combien la "petite ville" d'Akure comptait d'habitants dans les années 90 mais le dernier recensement en date - celui de 2006 - en évoque 588 000, et la lecture de Les pêcheurs, premier roman du trentenaire Chigozie Obioma qui nous arrive en avril auréolé d'un joli succès critique outre-Atlantique, convoque entre autres féériques atrocités (parce que c'est bien de cela qu'il est question, ici : le déploiement d'une authentique esthétique de la catastrophe, d'une empathie presque contrainte), convoque, disions-nous, des images d'urbanisation galopante et de désastre en devenir.

Autrefois vénéré à l'image d'un dieu, le sombre fleuve Omi-Ala grouillant de poissons souillés promène ses puants méandres aux abords de la ville. C'est là, sur ses rives boueuses, que le sorcier-vagabond Abulu, imprécateur dément qui viole les cadavres des femmes et porte sur lui la vermine tel un manteau grouillant de misère, chante la malédiction qui aura raison de la famille de Benjamin, le narrateur de cette fable terrible, shakespearienne par essence, africaine par le sang.

Ce qui commence comme une plaisante chronique familiale - quatre frères au caractère bien trempé aussi bagarreurs qu'inventifs, une mère trop aimante, un père idéaliste mais forcé de travailler au loin et de l'emprise duquel les jeunes garçons ne tardent pas à se défaire -, se mue peu à peu en un drame halluciné aux résonances quasi bibliques. L'aîné Ikenna, Ikenna le meneur, "lunatique, irascible, toujours en maraude", Ikenna le python périra bientôt assassiné par l'un de ses frères : voilà ce qu'annonce le prophète malgré lui, "lançant vers le ciel un regard d'égarement hystérique", avant un lapidaire "et tu mourras comme meurent les coqs". Dès lors, les nuées se contractent, tout paraît noir, inexorable, et le déferlement de violence qui ne tarde pas à s'abattre sur la famille de Benjamin rappelle que la vie est bien ce "conte plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien" cher au barde d'Avon, autant qu'il évoque, sans jamais en dire le nom, le sort du continent africain, livré corps et âme aux convulsions et à l'absurde. Profondément humain, émaillé de scènes d'une violence sidérante pour nous, petits Occidentaux timorés et protégés des mondes anciens, Les pêcheurs est un chant crépitant et tragique, une sorte de pendant civil au terrifiant Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala publié lui aussi chez l'Olivier en 2008. L'espoir y est aussi rare que l'or dans le limon mais, comme lui, il brille au moment où s'y attend le moins.

Puissant et vital.

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surtout, ne sois pas sage

Publié le 18 Mars 2016 par F/.

surtout, ne sois pas sage

"Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau."

Ted Hughes

"Elle est où maman ?" La mère des petits garçons est morte. Ils hument l'air vicié, perdus, avides d'après. Quelque chose ne tient plus. Le père, lui, fait ce que font tous les pères fichus, les fous d'absence qui tentent de retenir la douleur comme on filtrerait un torrent de ses doigts écartés : il devient fou, ou peu s'en faut. Survient Corbeau, un sacré phénomène, psychose incarnée qui débarque sans invitation aucune, un échalas qui voit loin, un saint sauveur et bourreau, une vaste et brinquebalante armoire de plumes noires qui crache sous la souffrance, brasse les affects, aide et brutalise, si terriblement drôle et vrai, "docteur ou fantôme, parfait stratagème". Corbeau est le deuil dont on ne sait que faire, le compagnon des jeux cruels, - grincement, sarcasme, illumination -, celui qui met les pieds sur la table, inquiète les garçons mais les aime à les croquer, ces chétifs, secoue le père en un tourbillon permanent pour qu'enfin il se déprenne de la mort, l'embrasse, la repousse, et accepte à la place son corolaire méchant : le temps.

La douleur porte un costume de plumes, petit bréviaire pour jour de grand vent magnifiquement traduit par Charles Recoursé, est l'un des plus beaux et de plus pertinents livres sur le deuil qu'il m'ait été donné de lire. Creuser la mort pour ne pas qu'elle vous creuse, pisser face au vent, hurler quand personne ne vous entend, tout cela est bon, tout cela est approuvé à 100% par le corbeau de Max Porter, un savant fou hérissé à la Poe qui sait l'essentiel mais ne peut pas le dire, ou alors en sifflant, en crachant, comme un psy hilare atteint du syndrome de la Tourette. Et cet homme qui se laisse envahir, ce papa pleurant paumé qui ne rêve qu'à l'avant, infoutu d'habiller ses gosses d'autre chose que de vide, c'est lui qui l'a invité en se raccrochant à ses travaux sur Ted Hughes et son chouette corbeau maudit - un oiseau qui, rappelle Anne Mounic, "n’est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité." Donc acte pour le volatile larger than death sans cesse en mouvement, d'une impertinence fondamentalement réconfortante, tout à la fois témoin et passeur, malédiction et bienfait, nécessité totale et vaine absurdité.

La douleur... , c'est une heure de lecture et de poésie en compagnie d'une voix qui vous sera immédiatement familière, vieille et terrible, une trouée dans la façade trop sage du langage de consolation qui ne dit plus rien : cette voix, c'est la nôtre, la vôtre, celle qu'on ne se souhaite pas mais qui nous sauvera peut-être un jour. Merci beaucoup, Corbeau.

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normal

Publié le 17 Mars 2016 par F/.

normal

Un petit bouquin que j'ai pris énormément de plaisir à écrire sort aujourd'hui en nos vertes contrées. Il est censé être marrant. Si votre petit neveu ne se gondole pas, je vous autorise à lui coller une tarte - car ainsi va la vie, mmmokay ? La baseline : " Et si vous croisiez au coin de la rue une des créatures magiques qui peuplent vos romans et films favoris ?" Le mot de l'éditeur : "Voici un ouvrage parfaitement loufoque, qui présente sous la forme d'un faux guide de survie mille conseils pour bien réagir à une quarantaine de situations improbables (improbables, bien sûr, c'est lui qui le dit ; à sa place, je serais moins péremptoire) " Quelques chapitres au hasard : "peut-on prêter sa salle de bains à une méduse ?", "mon petit frère est un extra-terrestre", "accompagner un nain chez le coiffeur", "bien se comporter avec une licorne", "quelle musique écouter avec un troll ?" ou "chouette, un dieu m'invite à déjeuner". C'est chez Nathan, ça coûte 10€90, c'est illustré par le grand Manu Boisteau et ça vous plaira si vous entretenez quelque contact que ce soit avec le monde sacré et terrifiant de l'enfance à partir de 8 ans.

Extrait : "Les doubles apparaissent en général dans les miroirs des salles de bains ; on peut aussi en rencontrer dans le bus ou au rayon cosmétique de certains hypermarchés, mais c’est plus rare. De prime abord, ils paraissent sympas et plutôt propres sur eux – exactement comme toi. Très vite, cependant, d’ennuyeuses complications surviennent. Le jeu préféré du double, en effet, consiste à te faire croire que c’est toi, son double. N’essaie pas de lui expliquer qu’il se trompe : il te rétorquera que c’est là un argument classique de double. Bref, tu ne t'en sortiras pas en discutaillant. Heureusement, il existe plusieurs parades faciles à mettre en œuvre."

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jean-philippe

Publié le 26 Février 2016 par F/.

jean-philippe

Tu te lèves très tôt ce matin parce que quelque chose en ton sommeil a dû te crier que tu étais vivant : contrairement à ton oncle, terrassé par un infarctus massif lundi dernier, fauché sur le trottoir, couché, à Épinal tandis que tu arpentais avec ton fils les salles de la Merveille. Tu peux méditer sur le fait que tu le connaissais peu, en définitive (bon sang, que s'est-il passé dans ta famille pour que les gens s'éloignent autant les uns des autres ? on dirait l'univers en expansion, sérieusement, chacun suivant sa course dans l'obscurité et le silence, il faudra que tu agisses sans tarder contre ce poison centrifuge.). Tu peux méditer, prendre de la hauteur, considérer tout ceci en termes cosmiques : ça ne le ramènera pas, pas plus que ça ne ramènera les années de ton enfance, suaves et mystérieuses, enkystées dans la gangue de ta mémoire. Il te reste des parties de cartes, une excursion au Luxembourg, une immersion dans des eaux ferrugineuses et ces mails étranges, dernièrement, peu de temps avant et après les attentats, ce mot où il t'assurait de sa "communion de pensée." Tu ne sais même pas s'il était croyant mais tu le supposes maintenant, à sa prosaïque manière, parce que c'est ce que nous sommes : croyants, nous pensons que cette histoire tristement bordée en apparence, et plutôt solitaire, et indéniablement bancale, ne s'arrête pas aux seules dimensions de notre esprit, qu'elle s'inscrit dans un schéma plus vaste dont le titre même nous demeure inconnu, ainsi que le sens, ainsi que la substance. Il avait signé "ton oncle", et c'était la première fois, à ta connaissance. Il reste ton oncle, une personne lointaine à laquelle il ne te sera plus possible de t'adresser, quand bien même l'idée t'en serait venue, mais dont l'oblitération physique te bouscule un peu plus vers la vie, le flot, ce qui reste quand le silence se tait. On l'enterre aujourd'hui, ou on le brûle, tu en saurais plus si la communication avait été meilleure, dans cette belle maison accrochée à la falaise, si l'on captait mieux, si l'on pouvait comprendre d'un coup, alors tu écris : ces mots dans un salon qui donne sur le ciel noir et la mer, en attendant que nuit s'ouvre comme un fruit.

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le Don

Publié le 18 Février 2016 par F/.

le Don

Il écrit comme on respire, en martelant les touches ; du moindre mot on ne saurait se passer. Je l'ai découvert il y a plus de vingt ans par l'entremise d'un professeur de littérature américaine dont tout le monde aimerait aujourd'hui connaître le nom et qui nous disait : je sais que c'est coefficient 1, les gars, mais lisez Mao II, sans rire, ça vous en apprendra plus sur le monde que tous les cours que vous suivez ici, finance, marketing, toutes ces joyeuses saloperies minérales & fécondes que lui, Don DeLillo, regarde onduler tels des serpents, et devinez qui est l'aigle ?

Je n'ai pas fait de commerce, jamais ; ça ressemblait à une blague, mais faites semblant de rire sans quoi vous êtes mort. Plus tard, en Californie, et parce que ce n'est pas un livre qu'on peut se contenter de lire, je me suis perdu dans Outremonde. Un marque-page l'atteste : un billet d'entrée pour le Hearst Castle daté du 13 août 1999. Ce roman, je l'ai chéri comme une Bible. DeLillo était un saint lointain, une prophétie en mouvement perpétuel, une flèche traversant l'air pur de la pensée et traînant tout le vingtième siècle à sa suite. Hier, j'avais ce gros volume sombre dans mon sac quand je suis monté au troisième étage de l'immeuble où DeLillo attendait l'heure de sa lecture avec son épouse, les adorables libraires de la Shakespeare and company, son éditrice française - qui, ô félicité, se trouve être aussi la mienne et sans laquelle je ne me serais jamais trouvé là - ainsi qu'une poignée d'autre chanceux au visage illuminé. Si Don DeLillo était aussi grand que ses livres, on ne pourrait le faire entrer nulle part. Mais voilà, il arrive que la réalité baisse sa garde et il se tenait là, pull gris, pantalon noir, 80 ans bientôt, et c'était absolument grandiose, et absolument normal.

Je me suis souvenu de mes 21 ans, de mes 27 ans, du choc ressenti à la lecture d'Americana, je me revoyais lisant tous ces livres dans un bus, dans un lit, un parc, une baignoire, j'essayais de comprendre ce pays convulsé et les règles du base-ball et ce que je fabriquais là (pour le base-ball, il me semble que c'est bon). Le reste ? Danser d'un pied sur l'autre, vingt ans de ma vie, je tripotais mon smartphone diabolique, honni, la femme de Don, très belle, très douce, m'a expliqué que Don détestait les photos, détestait le genre de territoire stérile qui leur tenait lieu d'écosystème, et j'ai tout de suite compris ça, et j'ai tout de suite su que je le savais déjà, et j'ai pris deux clichés en douce que je garderai pour moi, juré, que j'effacerai sans doute - de toute évidence, il m'était impossible de ne pas me livrer à ce sacrilège, moi qui, de façon très professionnelle, ai passé et passe toujours l'essentiel de mon temps à ne rien comprendre.

Nous sommes restés une heure dans ce vieil appartement idéal donnant sur Notre-Dame. J'ai parlé avec sa femme, surtout, c'est-à-dire deux minutes. Lui, je le regardais, je regardais son regard, la dignité très pure de son intelligence acérée, paisible, jamais désespérée. Parfois, il souriait. Ce qui veut dire : une lueur fugitive. Et toujours, ce regard, le monde, la naissance des mots en quelque secret bunker. Pour finir, nous sommes descendus, il a parlé en anglais devant une foule conquise, il a lu, une obscure magnificence, j'écoutais sa voix, je regardais sa femme le regarder, cette fois, et je me disais : tu es là, c'est une chose très rare, cet homme, cette intelligence, cette bonté. Et voilà la raison pour laquelle il sourit si rarement. Il regarde, comme personne, il regarde et il y a rarement de quoi sourire et il ne faut surtout pas le faire en ces moments où l'on peut. L'appréhension du monde par la littérature ressemble à un système quantique : si on se montre, si on fait l'écrivain, ça ne veut plus dire grand-chose.

Personne, depuis Kafka, ne s'est à ce point abstrait de ses livres tout en les habitant de façon si entière. L'art de la présence, l'art de l'invisibilité, c'est exactement la même chose et vous êtes, Mr. DeLillo, ce qui se rapproche le plus de l'homme invisible et présent. Plus tard, un petit mec apaisé, qui a lu deux pages de Zero K ("The wisest, richest, funniest, and most moving novel in years", vous ne savez qu'on ne vous ment pas) et en reste tremblant encore, repart dans un Paris glacé en serrant le bréviaire contre son cœur, la signature, et tout, partout, demeure si intensément possible qu'il a envie de remercier les pierres.

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autant en emporte

Publié le 3 Février 2016 par F/.

autant en emporte

Ceux qui me connaissent un peu savent l'affection profonde et toute particulière que je porte à Haruki Murakami, depuis la découverte (à une époque - les années 90 - où le secret était encore relativement bien gardé) de La Course au mouton sauvage, jusqu'au récent et sous-estimé L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Depuis Les Amants du spoutnik (1999 au Pays du Soleil Levant, 2003 en France), c'est chez Belfond que paraissent les livres du Japonais le plus occidental de la littérature contemporaine, et on se félicitera du fait que ses chiffres de vente atteignent maintenant, en nos contrées, des hauteurs plus conformes à son ahurissante notoriété nippone - ainsi qu'à son statut récurrent de nobélisable consensuel. L’œuvre, protéiforme mais d'une solide cohérence, distille depuis ses débuts le même parfum inimitable : celui d'une étrangeté radicale érigée en principe. Le calme est trompeur, chez Murakami, la sérénité est un leurre perpétuel et si les personnages, discrets, oui, jusqu'à la transparence, affichent un caractère d'immuable passivité, le monde autour tremble et convulse, quand il ne s'ouvre pas tout simplement en deux.

Écoute le chant du vent et Flipper, 1973, les deux premiers romans du maître, ont été écrits au tournant de son trentième anniversaire, à une époque où le jeune Murakami, assez mystérieusement, se savait écrivain mais attendait de le devenir. L'indicible énigme de cette vocation, évoquée dans la préface de ce volume inaugural, pourrait presque faire l'objet d'une nouvelle, tant tout ici est est à la fois singulier et normal, impossible et inévitable. Longtemps, l'auteur a refusé de voir ses romans reparaître, ou apparaître : ils lui semblaient maladroits et fragiles. Si l'on comprend la nature de cette réserve, l'on ne peut toutefois que saluer le tardif revirement par le truchement duquel ces deux textes (qui, avec La Course au mouton sauvage, forment une manière de trilogie informelle peuplée de personnages récurrents, au premier rang desquels, outre l'indolent narrateur, le savoureux et roué "Rat", implacable observateur du monde qui "dit les choses carrément") nous sont offerts aujourd'hui en français. On y découvre un auteur à la fois timide et sûr de sa force (l'éternelle dualité, principe intrinsèque chez Murakami), doté d'un sens de l'observation hors du commun, et jamais avare de hardiesses poétiques troublantes.

"On pouvait voir une succession de collines ondoyantes, tels des chats géants endormis, blottis dans l'ensoleillement du temps." Le temps qui dort : oui, c'est assez ça, Murakami, l'émerveillement cruel et las d'un été sans fin, d'un vernis se craquelant, un peu comme chez le Lynch de Blue Velvet. Et cependant, là où le paria américain se fait voyant, yeux écarquillés dans la nuit hurlante, le Japonais, pour sa part, oppose à "l'inconcevabilité" des choses un sourire de Bouddha, empli d'acceptation, de compassion pour ce qui est. Et ce qui est, chez Murakami, c'est la même chose que chez tout le monde, à savoir : les regrets, le cancer, l'amour impossible, l'incommunicabilité des âmes et une sorte de nostalgie si incurable qu'elle pourrait tout aussi bien se réduire à l'air que l'on respire. Peu d'histoire ici, mais des histoires à foison, des fables et un besoin illimité d'attendre, ainsi que l'intrusion d'une composante que l'auteur aura tendance à délaisser après La Ballade de l'impossible : celle d'une conscience politique, trahie par de fines allusions à un turbulent passé de révoltes estudiantines. Ceux qui voient en Murakami un sage plein de secrets qu'il suffirait de secouer tel un bonsaï à taille humaine pour les en faire tomber en seront pour leurs frais. Comme tous les grands artistes, l'homme pose mille et s'emploie bravement à ne jamais y répondre. Vers la fin d'Écoute le chant du vent, par exemple, il mentionne les textes d'un écrivain de science-fiction imaginaire. Dans l'un des textes d'icelui, qui prend la planète Mars pour cadre, un type au bout du rouleau se laisse descendre dans un puits gigantesque au fond duquel il croit trouver la mort. Quand il ressort, pourtant - par un autre puits -, le soleil s'est transformé en une "gigantesque masse orange". Un milliard et demi d'années se sont écoulées, et voici que le vent lui parle. "Qu'avez-vous appris ?" lui demande l'explorateur. A quoi le vent répond par un grand éclat de rire - à quoi l'explorateur répond en se tirant une balle dans la tête. Au temps pour la sagesse séculaire et la poésie vintage des cerisiers en fleurs.

Cajoleuse et brutale, la voix de Murakami souffle en nous comme un vent venue d'ailleurs, une idiosyncrasie d'autant plus vitale que son sens, en grande partie, nous échappe. "Vraiment, vous ne vous sentez pas seul ?" Le ton familier, les observations faussement innocentes, les petites vérités lâchées telles des bombes métaphysiques ; certes, l'auteur se cherche encore, mais les tâtonnements de ces deux textes ressemblent aux tortillements pleins de vigueur d'une chenille qui sait déjà ce qu'elle doit devenir, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : quelque chose en moi, écrit l'éternel jeune homme, et la merveilleuse possibilité de le faire grandir.

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ces gens-là sont mieux chez eux

Publié le 2 Février 2016 par F/.

ces gens-là sont mieux chez eux

Oscar Isaac n'est pas seulement le taciturne Nathan d'Ex Machina, l'idéaliste Abel Morales de A most violent year ou l'enthousiaste Poe Damaron de Star Wars VII : il est surtout, et peut-être avant tout, le Nick Wasicsko de cette formidable série qu'est Show me a hero, réalisée par Paul Haggis et écrite par David Simon, l'un de plus talentueux scénaristes actuellement en activité - l'un des très rares, aussi, à se piquer de réalité sociale. Car comme The Wire, Show me a hero est une mini-série éminemment politique, presque radicale en son apparente douceur. Elle devrait être montrée à tous ceux qui estiment (à l'instar, croient-ils, de Michel Rocard), qu'"on ne peut pas accueillir toute la misère du monde"... et qui oublient systématiquement de citer la fin de la phrase.

Nick Wasicsko, bref maire de Yonkers, New York, a réellement existé. Il voulait faire de la politique pour changer des choses (rires enregistrés). Entre 1987 et 1994, il s'est battu pour que des logements sociaux soient bâtis conformément à la loi ; nombre de ses coreligionnaires, pour leur part, préféraient payer des amendes astronomiques plutôt que voir débarquer sur les terres de leurs électeurs wasp des familles entières de fumeurs de crack. Ils ne croyaient pas - ne voulaient surtout pas croire - à la possibilité d'une intégration. Ce qu'ils croyaient était ceci : que la misère a une couleur, que la délinquance est un virus - que lorsque l'on vit dans un quartier de merde, il faut y rester pour toujours et s'efforcer de crever en silence parce que tout le monde ferait ça, voyons, c'est bien connu.

La situation politico-sociale de Yonkers, bien loin des rutilants gratte-ciel de Manhattan, est rendue ici dans toute sa kaléidoscopique complexité. Simon s'intéresse aux petits comme aux grands, au trivial comme au grandiose, aux butors infatués comme aux middle-classes en proie au doute - aux élans de grandeur comme aux basses manœuvres politicardes. La bande-son est duelle : du rap d'un côté - la colère de la rue -, et de l'autre Springsteen, indépassable working-class-héraut, deux scansions qu'en vérité rien n'oppose. "In the day we sweat it out on the streets of a runaway American dream / at night we ride through the mansions of glory in suicide machines" chantait Bruce dès 1975. Mais Fear of a black planet, de Public Ennemy, c'est 1990, pile au milieu de notre histoire, et la donne est nouvelle, les Noirs ne s'excusent plus, ou bien juste pour rire ("Excuse us for the news / You might not be amused / But did you know white comes from Black / No need to be confused".) Le titre, enfin, annonce clairement le programme de ces six épisodes descendant en spirale vers leur inévitable conclusion - mais là aussi, il faut connaître la fin de la citation de Scott Fitzgerald, qui est un spoiler à elle seule (je laisse ceux qui ne la connaissent pas la découvrir.) Show me a hero : l'envers du décor, le combat minimal d'un petit mec paumé dans un costume trop large pour lui, l'Amérique sans pitié et sans fard - you might no be amused.

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top romans 10 1/2

Publié le 23 Janvier 2016 par F/.

top romans 10 1/2

Le top 10 des romans, c'est comme les vœux : jusque fin janvier, on a le droit. Voici donc - et ne vous laissez pas intimider par l'ordre - ma liste telle que publiée sur le site de Chronicart, où vous en trouverez d'autres au moins aussi affriolantes :

A.M. Homes, Puissions-nous être pardonnés (Actes Sud)

J.K. Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard)

D.J. Poissant, Le Paradis des animaux (Albin Michel)

Richard Powers, Orfeo (Cherche-Midi)

D.F. Wallace, L’Infinie comédie (L’Olivier)

Kim Zupan, Les Arpenteurs (Gallmeister)

Javier Cercas, L’Imposteur (Actes Sud)

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1 & 2 (Grasset)

Darragh McKeon, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (Belfond)

Michael Malone, Le Parcours du combattant (Sonatine)

Une recension parcellaire et ridiculement incomplète en vérité puisque, mea culpa, j'avais omis, au moment de la rédiger, d'y faire figurer le faramineux Lila de Marilynne Robinson (Actes Sud), auteur dont nous reparlerons très bientôt en ce lieu-même pour chanter les louanges d'un essai à paraître.

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aladdin sane

Publié le 12 Janvier 2016 par F/.

aladdin sane

Tu as 8 ans. Tu as 43 ans. Tu aimerais bien comprendre pourquoi tu es si triste, pourquoi, comme des millions de personnes, tu as l'impression d'avoir perdu un membre de ta famille - si un membre de ta famille pouvait s'enfermer en tremblant dans un placard, le regard fou, et ne jamais en ressortir. A la mort de Lou Reed, tu as repris des pâtes. Tu seras bien triste quand Frank Black ne sera plus là, ce ne sera pas gai si tu survis à Damon Albarn ou à Thom Yorke, et tu préfères ne pas trop réfléchir au fait que Paul McCartney est encore de ce monde. Mais David Bowie, que tu n'as jamais vu en vrai, jouait dans ton salon avant même que tu t'intéresses à la musique. Ce matin, tu t'es soudain souvenu que tu te souvenais de tout. Que Bowie était à la fois le fantôme bienveillant qui habitait la B.O. de ta petite vie d'enfant timoré et celui qui a contribué à t'en extirper en usant de la manière forte. La première fois que tu as entendu Ashes to ashes chez des amis de tes parents, tu te rappelles ? C'est ton premier souvenir de lui. Les gens fumaient. C'était si triste. Plus tard, Bowie et la little china girl ont roulé enlacés sur la plage et quand elle a posé ce doigt sur sa bouche, cet ongle démesurément long, tu es devenu un peu cinglé, un peu plus voyant. "She said : sh-sh-shhh..." Est-ce qu'on peut se remettre de ça quand on a 11 ans, existe-t-il une célébration plus sublime de la démesure kitch de ces années absurdes et magiques ? Tu ne savais pas si c'était mieux d'être Prince ou David pendant les 80's à paillettes : maintenant, tu sais.

Plus tard, tu habites une banlieue maussade, tu te sens seul, tu n'es pas au mieux de ta forme, dirait-on, mais tu écoutes Space Oddity au casque, et tu découvres l'avant, le Bowie d'avant ta naissance, 22 ans !, qu'est-ce que vous faisiez, vous, à 22 ans ? - et brusquement, tu te figures que la musique est un paquet d'ondes et le temps un continent, et qu'il y a tout à écouter, tout à embrasser. Souviens-toi. Ce n'est pas compliqué. Tu as acheté Let's dance en single parce que tu n'as pas réussi à le voler au Monoprix. Tu louchais sur Deneuve dans Prédateurs mais lui, lui il était... Tu as lu Moi, Christiane F... et tu as vu le film, et tu as découvert Station to station, et alors toi aussi tu as vu Bowie en concert, les années Berlin, la trilogie, et tu as compris, avant de t'intéresser à Lynch pour de bon, que le sale était beau, que le triste se mariait follement à la grandeur, que la folie avait l'obligation d'être joyeuse : la langue des seringues et des trottoirs sales, des murs lépreux et du sexe triste apprise en restant blotti dans ton fauteuil. Tu es devenu quelqu'un d'autre quand tu as lu Burroughs, non ? Et quand tu as découvert que Bowie avait lu Burroughs, alors...

Fleas the size of rats sucked on rats the size of cats
And ten thousand peoploids split into small tribes
Coverting the highest of the sterile skyscrapers
Like packs of dogs assaulting the glass fronts of Love-Me Avenue
Ripping and rewrapping mink and shiny silver fox, now legwarmers
Family badge of sapphire and cracked emerald
Any day now
The Year of th
e Diamond Dogs

Tu aimerais maintenant qu'on te répète que Bowie était surévalué. Tu aimerais qu'on te cite le nom de quelqu'un qui aurait plus peuplé ta vie et tes rêves et dit quoi faire, quoi lire, quoi voir, quoi attendre du monde. Et encore : tu es allé voir Lost Highway seul et tu as su qu'il y avait autre chose que tu voulais être, et que c'était deranged, et perdu sur la route aussi si possible, parce que les secrets voyagent. Tu as suivi l'agent Bowie dans Twin Peaks le film, et tu l'as vu disparaître, il a toujours été très fort pour ça. Quoi d'autre ? Tu écoutais Tin Machine dans la voiture de ta marraine avant de partir aux États-Unis. Tu découvrais 1. Outside pendant que tu faisais ton objection de conscience au Secours populaire. Tu regardais le clip de Jump the say et tu te demandais comment on peut être aussi beau, de cette beauté à la fois dérangeante et réconfortante parce que l'on sait qu'elle n'est pas de cette Terre. Tu as pleuré en écoutant Where are we now. Tu t'es arrêté de respirer en regardant le clip de Lazarus. Bowie aussi s'est arrêté, mais plus longtemps, vraiment plus, un dimanche. A présent, tu attends qu'il revienne. Lui, le héros. Lui, le déviant. Le prince lunaire. Le frimeur magnifique. Le passeur, l'affligé des derniers jours. Et ce courage. Ce courage. Tu attends qu'il revienne et qu'on te dise que ta jeunesse n'est pas morte.

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listes at last

Publié le 9 Janvier 2016 par F/.

listes at last

L'homme fait des listes : pour se rappeler, pour "être sûr", pour ordonnancer le réel. Au bonheur des listes, qui fait écho à Au bonheur des lettres, sorti un an plus tôt aux Éditions du Sous-sol, est un "beau livre" (les anglais préfèrent le terme "coffe table book", et moi aussi, tiens, tant il est vrai que ces ouvrages sont faits pour être effeuillés, partagés, qu'ils ne vivent que s'ils traînent quelque part) qui place le chroniqueur face à une embarrassante nécessité : établir une liste de listes. Ce qui intrigue, dans la méthode du compilateur en chef Shaun Usher, et ce qui fait notamment le sel de son ouvrage, c'est l'ordre, ou plutôt le non-ordre apparent (aucun souci chronologique, ni même thématique) dans lequel il présente ses découvertes. Ses choix promènent le lecteur, l'amènent d'un lieu à un autre, le secouent, l'interrogent, le font rire ou l'inquiètent. En ouverture, par exemple, on découvre un éloquent exemple de to-do-list signé Johnny Cash. A propos de cette manie, les psys semblent formels : "[en établissant une telle liste], nous nous débarrassons du poids exercé par notre surmoi, et des menaces de culpabilité qui pèsent en cas de non-respect du pacte passé avec nous-même". Dans la liste en dix points de Johnny figurent notamment "embrasser June" et "pisser" (on sent bien le poids du surmoi), ainsi que l'intriguant "s'inquiéter", qui laisse le champ libre aux spéculations les plus diverses. Mais la liste ne procède pas nécessairement de l'action à venir. Elle peut se cantonner à une stricte récapitulation (ainsi de l'inventaire de Perec, qui consigne tout ce qu'il a mangé en une année - à première vue, il n'était pas végétarien), prendre la forme d'une série d'injonctions moralisatrices (les recommandations du club anti-flirt : "pas de clin d’œil - une paupières qui palpite et c'est l'autre qui pleure"), présenter des souhaits, des achats, des synonymes (le délicieux lexique de la Prohibition recensant les termes désignant un état d'ébriété), des codes, des conseils, des prédictions... ou des nains - par exemple, les cinquante noms que Disney avait en tête pour Blanche-Neige. A ce stade, on en est à la page 50 ; le livre en compte 300 : autant d'invitations au voyage, d'hilarantes ou névrotiques recensions, d'exhortations absurdes ou de surprises enchanteresses, featuring Chrisse Hynde, Isaac Newton, Marilyn Monroe ou Albert Einstein.

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