Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Publié le 25 Mars 2015 par F/.

Le lecteur assidu de ce blog à périodicité variable aura remarqué que la musique s'y fait rare ces derniers temps. Nul top de fin d'année (je vous aurais parlé du Eeh Ze de Kasabian, vous m'auriez jeté des pierres, j'aurais renchéri avec le Queen de Parfum Genius, et puis quoi ?), guère de chroniques d'albums - à vrai dire, mes goûts me portent plus vers des vieilleries 60's & 70's, dernièrement, le fait est que je ne me suis toujours par remis du Forge you own chains de D.R. Hooker - et puis est arrivé, un peu de nulle part, ce deuxième LP de Mini Mansions et là, paf, arrêt sur image. L'album parfait, c'est celui où toutes les chansons sont parfaites (Revoler des Beatles). L'album de la décennie, c'est le même avec une chanson dispensables (Doolittle des Pixies ou OK Computer de Radiohead). Le grand album, c'est celui-ci avec deux ou trois titres hum-bof : Arcade Fire sort régulièrement de grands albums. Et Mini Mansions tient là son premier bijou ciselé. Pardonnez le ton péremptoire de cette chronique, je ne suis plus habitué à argumenter et d'ailleurs, je commence à penser que c'est un peu vain, s'agissant de musique, s'agissant d'un poison censé gagner votre cœur, attendu que ma seule compétence en la matière est la réceptivité émotionnelle, et que mon critère principal ressemble à quelque chose du genre : si tu écoutes ça au casque, est-ce que le monde autour de toi devient plus beau, plus vaste - est-ce que tu le vois enfin tel qu'il est ? Le bassiste et chanteur de Mini Mansions n'est autre que Michael Shuman, bassiste de Queens of the stone age, groupe que je tiens en très haute estime. The Great Pretenders de Mini Mansions est beaucoup plus pop que les disques de QOTSA, mais j'aime l'idée qu'il vient du désert, du cabaret, d'un cerveau en partie bouffé au sable, aux lézards et au peep-show. On y trouve Alex Turner et Brian Wilson (oui : Brian Wilson) en guest, et ça devrait vous suffire à vous faire une idée de la dualité nécessairement étrange qui habite ce disque : d'un côté l'abrasif, le teigneux, le crooner revenu de Mars, de l'autre la voix des anges, le cerveau grillé du génial Wilson soumis à l'étude. Le tout saupoudré de synthés 80's comme des nappes de plastique fondu. Le tout suivant des circonvolutions mélodiques évidemment hors du commun. Album de l'année en cours, et vidéo ad hoc, lubrique et mortelle avec Turner en vieux mafieux, comme si Kubrick ne savait plus qu'il était mort et venait de trouver un dollar par terre.

commentaires

et ?

Publié le 23 Mars 2015 par F/.

et ?

Ceux qui ont voté FN n'ont aucune excuse. L'UMP c'est des fachos. Les Ecolos c'est juste lamentable. C'est à cause des dissensions à gauche. Je suis tellement déçu par le PS. "Ni, ni" ça revient à dire qu'on est pour. S'abstenir, c'est donner sa voix à l'extrême droite. Le PC, ah bon, ça existe encore ? Je ne vote pas "pour", je vote "contre". Je sais bien, mais est-ce qu'on a le choix ? La démocratie ça marchait parce qu'il y avait des esclaves. Je retournerai aux urnes quand ils seront moins cons. Dans extrême-gauche il y a extrême. Sérieusement, je me pose la question. Il faut entendre ce que disent les électeurs de Marine. C'est pas juste un droit c'est un devoir. Vous verrez quand ce sera vraiment l'extrême-droite au pouvoir. Le centrisme de toute façon c'est la droite. Bonjour les laquais de Solférino. Ah bon parce que Valls c'est mieux que Juppé ? Moi en tout cas je ne me ferai plus avoir. Je ne peux pas croire que tu ne sois pas allé voter. C'est facile quand on habite à Paris. Des gens sont morts pour obtenir ça. L'abstention au moins ça leur faire peur. Continue à te faire avoir. Si le FN passe advienne que pourra. Les mecs ils te voient voter ils se marrent. T'es de gauche et tu as Macron aux manettes. Je me suis fait avoir une fois, pas deux. Ce n'est pas ma faute si les gens sont cons. Le PS est un moindre mal. Il faut une 6e république, point. Marine Sarko au second tour moi je vais à la pêche. On aurait besoin d'une royauté. Et on critique les États-Unis. T'es sérieuse ? On n'a pas les mêmes chiffres. Les politiques ne contrôlent plus rien : c'est le CAC40 qui le pouvoir. A part légaliser le mariage gay et repousser l'âge de la retraite ils n'ont rien fait. Parce que Poutine, toi, ça te va ? La Terre va crever quoi qu'il arrive. J'en ai assez d'avoir mal au cul. Si déjà on comptabilisait les votes blancs ? Leur programme est sur leur site. Faut pas exagérer quand même. Syriza on en reparle dans 3 ans. N'empêche que tu as fait des gosses. La vérité c'est que je n'ai pas le temps de m'y intéresser. Je suis Charlie ça aura duré quatre jours. Advienne que pourra.

commentaires

au programme

Publié le 16 Mars 2015 par F/.

au programme

Le contrat d'adaptation de La Brigade chimérique au cinéma a été signé ; celui de notre intronisation, à Serge Lehman et à moi, comme scénaristes, devrait l'être dans les jours qui viennent - nous allons nous mettre au boulot.

L'Atlas de la France merveilleuse sort en mai chez Autrement. C'est un bouquin assez rigolo divisé en 5 parties et 40 petits chapitres qui parle d'extra-terrestres, de fantômes, de monstres, d'illuminés et de trésors. Je vous en dirai plus bientôt.

Peu de temps après, avant les grandes vacances : L'Anti-guide de la 6e, chez Play Bac. Comme son nom le suggère, c'est un guide sans en être un - disons que nous avons essayé de construire un objet instructif mais marrant, explicatif mais pas moralisateur.

En septembre : Le pays qui te ressemble, chez Albin Michel. Un roman jeunesse qui parle de deuil, d'aventures et d'une chienne idiote.

Jenny, qui devait paraître au même moment, est repoussé. Probablement à début 2016 - on en saura plus dans les jours à venir.

Janvier 2016 : En attendant l'hiver, un roman chez Actes Sud (peut-être que le titre changera)(il sera notamment question de Kafka).

commentaires

they came from outer space

Publié le 14 Mars 2015 par F/.

they came from outer space

Vous les connaissez forcément : les invaders, ces petits envahisseurs pixelisés qui fleurissent au coin de nos rues, ponts & avenues dans les endroits les plus inaccessibles. Invader, leur quasi anonyme papa français, officie depuis plus de vingt ans dans l'illégalité la plus complète mais avec le soutien moral, on l'imagine, de nombreux artistes contemporains. Son premier petit monstre, fossilisé sur un mur près de Bastille, a aujourd'hui été recouvert d'enduit, mais son cœur bat encore en secret, on en est sûr. L'armée de ses frères, disséminée dans le monde entier, est forte à ce jour d'environ 3000 membres. On peut en trouver à Hong Kong, à New York, à Barcelone, à Perth et à Paris, bien sûr, ainsi que dans une quarantaine d'autres villes françaises. Mon préféré - et sans doute le plus mythique : celui du "D" de Hollywood, représenté ci-dessus (n'hésitez pas à grossir l'image). Autre curiosité, le plan d'attaque de Montpellier qui fait apparaître, sur la carte, une sorte de space invader géant évoquant assez irrésistiblement les pérégrinations de Stillman dans La Cité de verre de Paul Auster, en vérité. Plus de détails (cartes, photos) sur le site du bonhomme.

commentaires

ça change tout

Publié le 13 Mars 2015 par F/.

ça change tout

En trois pavés massifs - No Logo, La Stratégie du choc et Tout peut changer, Naomi Klein qui, en 2001, comptait un certain Thom Yorke parmi ses admirateurs - est passée de la critique d'une culture à celle, radicale et féroce, d'un système : le capitalisme. Tout simplement, et comme le rappelle la 4e de couverture de ce livre bleu comme un ciel d'antan, "notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre". J'en vois certains sourire, hausser les épaules, s'agacer. La démonstration est pourtant difficilement réfutable : le capitalisme, qui encourage une consommation croissante et continue comme si demain n'existait pas, qui considère l'environnement comme une contrainte devant être écartée, affirme la prédominance de l'humain sur toute chose. La Terre n'est pas d'accord ? Nous dompterons la Terre, et tant pis pour l'Arctique, tant pis pour le dauphin du Yang-Tsé et ses frères, tant pis pour les pauvres, tant pis pour nos enfants, si nous sommes assez débiles pour en faire.

Pendant que nous continuons à nous laisser endormir par des promesses jamais tenues, tandis que nous humons l'âcre parfum de catastrophes encore lointaines, alors qu'un vague et tenace sentiment d'impuissance nous berce (Benasayag le rappelait avec justesse : le contraire du capitalisme, c'est la joie), d'immenses conglomérats internationaux injectent des sommes délirantes dans l'élaboration et la promulgation d'un discours anti-environnementaliste visant à faire passer les écologistes au mieux pour de doux rêveurs, au pire pour de dangereux fascistes inféodés à Gaïa. Or, et contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, le modèle unique ne l'est pas, une solution est à portée de mains. Le problème, et les conglomérats l'ont bien compris, c'est qu'elle passe par une refonte complète du système, par la disparition de pans entiers de notre économie, par un reformatage hardi et radical de valeurs auxquels nous restons tous, à un degré ou à un autre, absurdement attachés.

Soyons honnête : la lecture des premiers longs chapitres de Tout peut changer s'avère remarquablement déprimante. L'hydre capitaliste est un monstre de science-fiction, invisible parfois, protéiforme par nature, remarquablement enjôleur. D'une certaine façon, il a déjà gagné une bataille (il suffit pour s'en convaincre - c'est un exemple, il en existe mille autres - d'observer année après année la fonte progressive du glacier du Mont-Blanc) et la guerre, si guerre il y a, entraînera de nombreux sacrifices matériels et idéologiques. Mais que se passera-t-il si nous ne sautons pas du train en marche ? Vers quel genre de muraille conceptuelle nous précipitons-nous à allure croissante, sous les vivats d'une foule en état d'hypnose avancée ? Cela, l'hydre s'abstient bien sûr de le préciser. Le futur, par définition, n'existe pas - n'existera jamais. Le futur n'est qu'une extension d'un présent idéal où les riches sont riches, surfent sur les dunes et vous emmerdent quand ils trouvent le temps. Et pourtant. Sur le site consacré à son livre, Naomi Klein ne se contente pas de collecter les éloges un peu affolés de ses coreligionnaires. Elle répertorie des solutions et des initiatives concrètes, déjà ébauchées à grands traits dans l'ouvrage.

Il est très difficile, dans un monde indexant le bonheur au profit comme si c'était là une chose parfaitement naturelle, de trouver le temps de se pencher sur les questions fondamentales posées par Naomi Klein. Un certain président nous l'a rappelé : plus vous bosserez, mieux ça se passera pour vous, vous, vous - et qu'est-ce qui pourrait compter d'autre ? Courez, travaillez, faites les soldes quand c'est les soldes ("Concerned (but powerless) / An empowered and informed member of society (pragmatism not idealism) / Will not cry in public") et arrêtez de vous poser des questions dont les réponses ne vous feront aucun bien. Dormez sous les tempêtes. Tenez-vous loin des côtes. Fabriquez-vous un abri.

"L'histoire a frappé à ta porte. Lui as-tu répondu ?" Tout peut changer est un ouvrage salvateur, un thriller existentiel dont vous êtes à la fois le tueur et la victime. Il me laisse désemparé, plein d'espoir, furieux contre le monde et contre moi-même, il me pousse aussi - et heureusement - à accomplir des choses dont je ne vous parlerai pas. En attendant, je vais faire mon possible pour interviewer Naomi Klein d'ici la fin du mois. To be continued.

commentaires

mc

Publié le 13 Mars 2015 par F/.

mc

C'est toujours un telle joie d'aller là-bas. De parler avec elle. Je ne m'en remets pas. D'abord, ce plaisir du rituel. Parce que d'abord je dois l'attendre. Même si elle est à l'heure, elle est en retard. Et c'est bon de patienter, de répéter ces choses. Un chat noir somnole sur le fauteuil réservé aux visiteurs. Le porte-bonheur de la maison, le félin le plus heureux du monde. Si on essayait de le faire déguerpir tout l'édifice tremblerait sur ses bases, alors surtout pas. J'examine les livres dans la vitrine. Des livres sur les jardins. Des livres sur des meurtres, sur des gens qui ne savent pas qui ils sont : on a fait le tour de la question mais on va faire le tour encore. Et tiens, la voici qui arrive, par le jardin, clac-clac. Volubile, précédée d'un rire et de gestes amples. Un soleil, me dis-je, et qui lit des histoires et parfois ce sont les tiennes. Elle est drôle : très. Si énergique. A l'ancienne et moderne. J'aime quand l'humilité tire l'intelligence par la main pour la faire monter sur les toits ; on voit loin. Un roman, ce n'est rien du tout et c'est pour ça que c'est si important. Ta vie concentrée dans ce rien. Elle rit de plus belle. La cigarette est partout. Son odeur, sa fausse rudesse. Elle a vécu, et ça se sent, ne pose pas de questions. Au mur, un portrait de DeLillo. Elle donne envie d'être rusé, de deviner, de tenter des choses. Elle descend dans ton livre et elle observe, amusée. Ici il faudrait mettre un coup de peinture. Et c'est quoi, ce cagibi ? Tu as des trucs à cacher ? Nous parlons théâtre. De ces moments où les personnages se souviennent qu'ils sont des personnages et commencent à se comporter comme tels. Les idiots. Et moi, l'idiot en chef. C'est la vie longue d'un roman. Mon merveilleux problème. Surtout, ne faites pas attention. Tiens, dit-elle en me tendant un livre. Celui-ci, lis-le.
D'accord.

commentaires

faut bien

Publié le 13 Mars 2015 par F/.

faut bien

Te souviens-tu de ton enfance ? Peut-être devrions-nous commencer à vivre pour nous-mêmes, me dit-elle. Non comme si le projecteur du monde était braqué sur notre face ravie d'hébétude mais comme si nous faisions partie d'un ensemble plus vaste qui ne requerrait de nous aucune pensée aiguë, aucun mouvement d'humeur spectaculaire. Le monde se fout de tes opinions politiques, de ta gentillesse, de ta cruauté navrée ; le monde se branle de ta tristesse soi-disant insondable, et tes selfies ne le font pas rire. Appelle au meurtre et, avec un peu de chance, tu le verras bâiller. Qu'espères-tu donc ? Que quelque chose t'attend ? Que l'espace est tout ouïe ? S'il te plaît : quand tu songes à l'effet papillon, souviens-toi qu'une simple tornade à l'autre bout du monde peut déclencher ici le plus merveilleux, le plus destructeur des battement d'ailes.

commentaires

un ami

Publié le 9 Mars 2015 par F/.

un ami

Écris, dis-tu

Puisque tu te crois fort

Griffonne en ardeur

L’un de ces petits machins yankees et

Oublie

Que tu n’es pas

Alcoolique au Kansas

Résigne-toi au tiède

Des vignettes infécondes

Le réseau

Réglé sur -

Ta solitude, so what

L’engourdissement

Les injonctions qui te sont faites

Avec le vent, pisse-les

Pas à être complice

Tu n'as

Pas à te battre

Moins à aimer encore

Et cependant tu t’y emploies

Parce que c’est ça qu’on appelle

Quoi déjà ?

D'accord, oublie mais pas trop

Attends de voir tu vois

Quand les mots s'écrouleront

De tes doigts

commentaires

états de grâce

Publié le 8 Mars 2015 par F/.

états de grâce

States of grace (traduction étrange même si joliment trouvée du titre originel Short Term 12) est sorti en France le 23 avril 2014 dans une indifférence quasi générale : il a fait 90 000 entrées, et le Figaroscope a bien aimé ; moi aussi. Le Short Term 12 en question est un foyer de réinsertion pour ados désaxés. Grace, qui y travaille, n'est pas au mieux de sa forme. Enceinte de Mason, son petit ami qui œuvre aussi sur place, elle revit à travers Jayden, une nouvelle pensionnaire en souffrance, les tourments d'une adolescence pas si ancienne. Aussi fragile à l'intérieur que forte devant ses ados, Grace s'efforce de dissocier l'intime du globalisant et, ce faisant, finit par péter gentiment les plombs. C'est frais, c'est drôle, c'est déchirant, c'est baigné par une lumière parfois douce, parfois crue (celle de Sylmar, dans la vallée de San Fernando) et ça lève un voile vaporeux sur une autre Amérique : hello la lose en douceur, salut les parias fatigués, bonjour les travailleurs sociaux qui croient en quelque chose et remontent des rues pavillonnaires à vélo en écoutant The Shivers. Les acteurs ressemblent à des amateurs, les pensionnaires ne sont pas des acteurs et je reste fasciné par la capacité des ados, déjà mise en valeur dans le très chouette The Myth of the American Sleepover, le premier film de David Robert Mitchell (It follows), que je vous recommande aussi, à paraître jouer en restant fondamentalement eux-mêmes. L'adolescence est une scène de théâtre intime où la colère se met en scène, se pare de masques et pour finir, oublie son nom. States of Grace, qui vibre d'amour et de rage impuissante, est un objet filmique aux modestes atours - budget : $ 1 million - fleurant bon les 90's, les festivals de cinéma indépendant et les accolades Rotten Tomatoes. Parfois emprunté, parfois didactique, il déploie in fine un faisceau d'énergies irrésistibles et radieuses. Dans la scène finale, sans raison apparente, un jeune rouquin en crise sort du centre en hurlant, comme il l'avait fait une heure plus tôt : personne ne peut lutter longtemps contre les âpres élans de la jeunesse.

commentaires

bordé d'or

Publié le 8 Mars 2015 par F/.

bordé d'or

Dans leur collection Souple, et pour une somme assez dérisoire eu égard à l'éblouissement qui attend le lecteur nouveau, les éditions Tristram rééditent ces jours-ci Histoires, un recueil de nouvelles d'Arno Schmidt publié initialement chez nous en 2000 chez le même éditeur. C'est une joie toujours immense de retrouver l’œuvre de cet Allemand iconoclaste et génial dont l'existence même, corrélée à une absence considérable de succès et de reconnaissance publique, pourrait fournir la matière de l'une de ces fables férocement hilarantes dont il détient le secret.

J'ai découvert Arno Schmidt dans les années 90, au temps où Christian Bourgois essayait d'attirer l'attention des critiques sur son cas, en vain, peu ou prou - et c'est peu dire que je ne m'en suis jamais remis, comme je ne me suis jamais remis de Pynchon. Je n'affirme pas cela à la légère : on se trouve ici en présence d'un écrivain tout à fait unique, quelque part entre Swift, Joyce et Karl Kraus, c'est-à-dire nulle part, c'est-à-dire là où tout écrivain devrait résider et crier, ce point aveugle à mi-chemin de la joie, de l'intelligence et de la colère. S'il faut s'en tenir à la comparaison avec l'auteur de Finnegans Wake (dont Schmidt, qui ne reculait devant aucune façon de ne pas gagner sa vie, se risqua à traduire des fragments), disons que notre homme, têtu, monstre d'érudition féru d'expérimentations absurdement fécondes, a posé les bases d'une écriture unique, apte à traduire "la dispersion et à la discontinuité caractérisant la pensée de l'individu contemporain" (j'emprunte la formule à Eric Dussert, du Matricule des anges). Je ne pourrais vous expliquer ici en quoi consiste le principe, pourtant reconnaissable entre mille, ni vous dire le plaisir sans pareil qu'on éprouve à ressentir ladite écriture, tant elle découle d'une sorte de sensualité cérébrale impossible à retranscrire. Posons simplement qu'il s'agit d'une expérience un rien déroutante (cinq minutes de désorientation initiale, il faut les passer, comme on franchirait un sas plein de singes hurleurs) mais dans le même temps - et c'est en cela que réside la redoutable beauté de la méthode - extrêmement naturelle. Arno Schmidt a trouvé un autre moyen de dire le monde. Personne ou presque n'a haussé un sourcil.

La majeure partie des histoires d'Histoires sont issues du recueil Trommler beim Zaren ("Tambour chez le tsar") publié en 1966. Je ne sais pas exactement quand elles ont été écrites (au moins dix ans auparavant, suggère dans sa postface feu Claude Riehl, traducteur légendaire) mais, à l'exception de deux dernières (et en particulier de Parasélène & yeux roses), elles ne portent pas encore la marque de cette folie rigoureuse, de cette langue enflammée, hachée, de cette légèreté précise, terrible et tourbillonnante dont Schmidt se fera bientôt le héraut ; pour autant, et à leur élégante manière, elles l'annoncent, susurrent en augures les étourdissantes fantaisies à venir. Comme telles, elles constituent en vérité une introduction idéale à l’œuvre de ce géant blasphématoire et insaisissable qui (gag) vécut la plus grande partie de sa vie dans un état de dénuement avancé, avant - c'était écrit - de croiser la route d'un mécène philologue éclairé. Si c'est la première fois que vous entendez parler d'Arno Schmidt, docteur ès séisme et illuminations, je vous envie. Pour 7€95, vous ouvrez une porte d'or.

La nuit était calme ; la lune décroissante illuminait la route ; nous filions sur nos vélos. ("Revêtement goudronné" est une invention plus utile que.) / (Il fallait, bien sûr, que ma démone en ait justement un rouge carmin, aux têtes de tubulure garnies de motifs de flammes jaunes & comme emballée dans de la gaze vaporeuse ; je le lui avais reproché mais en vain ; elle s'était trouvé une excuse : au "Vorhof" il n'y en aurait pas eu d'autre. Enfin, il n'y a rien à faire : le pacte est signé et je lui appartiens.)

commentaires

Afficher plus d'articles

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>