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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

quel jour nous serons demain (1)

Publié le 26 Mars 2017 par F/.

Et si vous voulez vraiment savoir à quoi ressembla la nuit la plus singulière de l’existence de Sarah Kowalski (existence météorique, me figuré-je avec mélancolie en pointant le nez hors du métro Buttes-Chaumont, à considérer les brachiosaures dont les cous dodécavertébrés, il y a 140 millions ans, se balançaient ici-même au-dessus des fougères arborescentes – et dire que ces pauvrets croyaient avoir l’éternité devant eux…), il vous faut me suivre comme si vous étiez mon ombre – mettons que vous l’êtes –, m’emboîter le pas nec spe, nec metu tandis que, la tête farcie de regrets et d’amour, mais quoi de neuf ?, je m’attaque au petit trot à l’escalier de la rue Manin menant au sanctuaire de la butte Bergeyre, sans perdre de vue qu’ayant tendance à prendre ses désirs pour des réalités, l’étudiante en Sciences de la Terre qui parle par ma bouche – séparée depuis trois semaines de sa dernière petit amie en date, et partageant désormais un 65m² à Bagnolet avec une agrégée de lettres de cinq ans son aînée –, éprouve à l’égard des réalités en question des sentiments, histoire de rester poli, pour le moins ambigus.

Qu’est-ce qu’une amie ? Quelqu’un dont vous avez bousillé la vie et qui vous aime encore. Un fantôme pour qui vous êtes prête à traverser la ville quand vous n’êtes plus capable de faire la différence entre votre fatigue et celle du ciel, une fille qui, dorénavant, sait vous faire souffrir avec juste la pointe d’innocence nécessaire et à qui vous êtes incapable d’en vouloir parce qu’au fond, ce besoin que vous avez de son pardon et que rien ne saurait assouvir, cet aiguillon cruel, c’est ce que vous préférez chez elle : Mathilde.

Rue Edgar Poe, une maison de briques rouges étroite et altière coiffée d’une terrasse dominant Paris.

Je lève les yeux. Lieu magique, la nuit est triste et tiède, un brin femelle, la pluie réveille des parfums dont j’ignorerai toujours le nom, les noces du silence et d’un été tropical qui refuse de mourir.

J’ai bu trois bières avant de venir ; l’amie du lycée que je n’avais pas vue depuis six mois a insisté pour tout payer. Puissantes et lourdes comme les battements d’un cœur pierreux, des basses martiales font vibrer les murs. Underworld, noté-je : le monde d’en bas.

Je frappe à la porte, enfonce le bouton de la sonnette, attends une minute, puis deux, jusqu’à ce qu’une main prolongée d’une cigarette finisse par apparaître à la fenêtre – hé, oh ! –, suivie d’une figure circonspecte, et des paroles inaudibles sont échangées et, bientôt, un garçon vient m’ouvrir, torse nu sous ce qui ressemble à un manteau de fourrure chouré dans une solderie.

— Tu vends des calendriers ?

— Non.

— Témoin de Jéhovah ?

— Pas que je sache.

— Tu as le mot de passe ?

— Le quoi ?

— C’est bien ça, fait le garçon en tournant les talons. Fais comme chez moi.

Qui est ce clown pré-pubère ? La vérité, c’est qu’il y a de bonnes chances pour que je ne connaisse personne, ici. Mathilde m’a prise au dépourvu quand elle m’a invité à ce – ce quoi, d’ailleurs ? Fête-t-on quelque chose de spécial ? –, à cette soirée, comme on dit, vraiment, elle ne m’a pas laissé en placer une, « je suis sûre que ça nous fera le plus grand bien à toutes les deux », et j’ai lâché un « d’accord » hâtif parce que je ne voulais pas entendre la suite et, à présent, je commence à me dire que la peine n’est pas du tout proportionnée au crime.

— Bichette !

La reine du bal dévale les marches : Mathilde le tourbillon dans une robe noire à paillettes trop glamour, queue de cheval virevoltante et sourire immaculé – épuisante de santé.

— Appelle-moi encore une fois comme ça et je fais demi-tour.

— C’est tellement génial que tu sois venue. Tu ne le sais pas encore mais c’est génial. Je te prends ton sac.

— J’adore ta maison.

— Mais tu l’as déjà vue, non ?

— Ta robe va très bien avec cette nuit.

— Ma petite flatteuse-amoureuse. Allez viens, je vais te présenter.

Elle m’empoigne le poignet, me hisse littéralement dans l’escalier – en montant, nous croisons un type enturbanné (« attends, c’était une soirée à thème ? – Non, non, c’est Patel ») –, et nous voilà déjà dans le salon, la pièce à tout faire et à tout vivre, trop vaste et trop exiguë, plongé dans un nuage de fumée et de pulsations sourdes.

Je me retourne pour dire quelque chose à Mathilde mais Mathilde a déjà disparu – sa queue de cheval flotte là-bas vers le bar, un type lui tient les poignets comme s’il essayait de la maîtriser, ah, ah, bonne chance amigo.

J’en suis réduite à jouer des coudes, c’est l’une de ces soirées-parcours d’obstacle, la plupart des convives ont des gobelets en plastique à la main et dansent quand même, tout cela est périlleux.

— On ne passe pas.

Une petite fille me barre l’entrée du couloir. Coiffée d’un béret qui semble dissimuler une calvitie. T-shirt orné d’une girafe, des bretelles, petit blouson de skaï, elle tient un grand livre cartonné serré contre elle.

Je fais mine de me tâter les poches.

— Attends. Tu prends les chèques-vacances ?

­— De quoi ? (Elle tapote son livre). C’est la suite du premier Alice.

— Ouah. Et tu l’as lu ?

— Pas besoin.

— Tiens donc. (Je m’accroupis pour mieux l’entendre. Des excités reprennent en chœur le « Ça, c’est vraiment toi » de Téléphone, une chanson sur laquelle personne ne danserait si l’alcool était interdit aux majeurs.) Et pourquoi ça ?

— Parce que je connais. Parce que je suis une reine, aussi.

— Cool.

— Et toi ?

— Moi quoi ?

— T’es une reine ? Ça t’arrive de te souvenir du futur ?

Ses petits yeux noirs me fixent avec un sérieux imperturbable.

— Je suis la reine du royaume de Nimportnawak.

— N’importe quoi.

— Exactement.

Elle plonge une main dans la poche de son blouson et en extirpe une mignonette de Jack Daniels. Oh, oh.

— C’est quoi, ça ?

— L’élixir.

— Qui te l’a donné ?

— Personne. Prends-le, princesse Nimportnawak.

— T’es sûre ? Je ne voudrais pas te priver.

— Je t’ai déjà dit : moi, j’ai pas-be-soin. Par contre, fais bien attention : tu ne dois boire rien d’autre ce soir.

— Sinon quoi ? La potion ne fait pas effet ?

— Prends.

Elle insiste, avec son truc. J’accepte en hochant la tête, puis me relève, mains sur les hanches. Il faudra tirer cette affaire au clair.

— Merci, mademoiselle. Je peux savoir comment tu t’appelles ?

Elle me pousse sans méchanceté, traverse la piste de danse improvisée en slalomant entre les danseurs bourrés avec un art consommé de l’esquive, et disparaît corps et biens.

Est-ce que tout ça a réellement eu lieu ? J’attrape une fille qui passe. Une petite blonde effarée, avec des cheveux mouillés et un air de chien battu.

— Tu la connais, la petite ?

— Hein ?

Merde, pas moyen de s’entendre, dans ce couloir. Je répète ma question mais la fille secoue la tête, me fait signe qu’elle doit monter sur la terrasse, je souris, namaste, cœur avec les doigts, au-revoir.

Je flaire mes aisselles. Je ferais bien un tour par la salle de bains mais je suis perdue, ici, et personne ne semble prêt à m’aider, ça doit faire partie du contrat – profession : exploratrice en chambre.

Des gens n’arrêtent pas de passer. L’Indien de tout à l’heure, regard vide et talonnettes, probablement sous substance. Une nana de 50 ans minimum, un chapeau melon à la main – Mathilde a peut-être oublié de me dire que c’était une soirée déguisée. Je fais des bises, répète des prénoms, reviens sur mes pas, un peu de silence ne me ferait pas de mal, « qu’est-ce que je fous là ? » est le thème du soir.

C’est moi ou la maison est plus grande dedans qu’au-dehors ? Le genre de piège non-euclidien qui peuple les romans des américains gothiques. Ne manque plus qu’une chouette clouée sur la porte de la grange. Sans me l’avouer, je cherche la petite leucémique anonyme. On me broie la main. On me tend des verres que je décline. On m’envoie à l’étage du dessous, « c’est toi, Sarah ? Y a Mathilde qui te cherche ! ». C’est sans doute vrai, mais je remonte. Je pourrais partir maintenant, qui le saurait ? Seulement, je ne m’y résous pas. J’ai le sentiment que je suis attendue.

De retour au deuxième, et au termes de pérégrinations glorieusement stériles (est-ce qu’on peut être à la fois assez stupide et sobre pour ouvrir à trois reprises la même porte en pensant à chaque coup tomber sur une pièce nouvelle ?), je finis par dénicher un petit sanctuaire au bout du deuxième couloir, un miracle sans fenêtre.

Le terme consacré est “bibliothèque”, mais j’ai l’impression que personne ne vient ici en temps normal. Les étagères ploient sous les bouquins usés, poussiéreux, un canapé disparaît sous les manteaux et les vestes et, sur le sofa du fond, un type à lunettes, un asiatique droit comme un i – il est archiviste, ou quoi ? – est occupé à consulter l’un après l’autre les numéros d’Actuel stratégiquement empilés sur la table basse.

C’est chouette de pouvoir parler sans crier. Je tends la main au type. « Thierry-François », annonce-t-il. Poli mais sans plus. Assez pour que je reste ici ? Tout en inspectant le dos des livres (Banians de J.J. Smith, Ivresse de la métempsychose sans auteur, ça existe, ça ?), je m’efforce, l’air de rien, de lui soutirer deux trois exclusivités, du genre « qui es-tu ». Il me répond sans cesser de tourner les pages, vite, vite, ne prend absolument pas le temps de lire, on dirait qu’il vérifie une théorie inédite, un truc qui va faire grand bruit.

Il ne m’en faut pas plus pour insister. Soupir du garçon. Il reboutonne sa chemise jusqu’au col. D’accord. Il est venu ici avec une amie, consent-il à me révéler (« juste une amie », précise-t-il dans la foulée, comme si c’était le plus important), apparemment – félicitations ! –, il connait encore moins de monde que moi ; ça n’a pas l’air de le tourmenter beaucoup.

Je finis par m’asseoir à côté de lui. En tout bien tout honneur. « Ça ne te dérange pas ? dis-je. Il est possible que je perde conscience, hein. Le nom de la personne à contacter est… »

Le regard du garçon s’allume d’un coup : comme si quelqu’un venait de tirer sur un cordon d’hôpital. « Non, mais punaise, tu n’as rien à boire ! », s’exclame-t-il d’une voix comiquement suraigüe, et il sort, tête baissée vers la cohue, et trente secondes plus tard, le revoici, un pauvre gobelet de Sangria à la main, un « il n’y avait plus que ça » en guise d’excuse.

Je le remercie, dépose soigneusement le gobelet sur le guéridon pour être bien sûre de l’oublier le moment venu et puis, contre toute attente, nous nous mettons à bavarder vraiment.

Nous évoquons Mathilde, d’abord, les circonstances dans lesquelles nous l’avons rencontrée, moi et ma triste histoire – ancienne, bien trop ancienne, me dis-je à présent que je la considère avec le recul qui convient –, lui via la fameuse “amie”, une copine de fac, enfin bref, et, graduellement, nous en venons à parler de lui, de son parcours agité et épique – débarqué à Dunkerque à l’âge de 3 ans avec sa mère veuve et deux tantes de Taïwan – mais lui-même n’a pas l’air très intéressé par ce qu’il raconte. Ce que je lui ai laissé entrevoir de notre relation passée, à Mathilde et à moi, semble grandement le perturber.

Il montre mon collier en toc.

— Alors, tu, euh…

— Dis-le.

Il remonte ses lunettes.

— Préfères les filles ?

— Préférait. Je ne sais pas. Chacun ses phases, tu vois ?

— Non.

Il se relève brusquement. Pointe le gobelet de sangria.

— N’oublie pas ça.

Sur quoi, et sans sommation, il tourne les talons, me laissant seule, sonnée, mais rassérénée, aussi, tant il est vrai qu’il commençait à m’épuiser.

A la seconde où je me lève à mon tour, toute la maison, le quartier, le monde, se trouve brusquement plongé dans le noir, et une clameur s’élève, suivi de jurons, de fous-rires, et je me laisse retomber sur le canapé – dans le Cheshire, mon sourire ferait un malheur.

« Tu veux savoir ce qui s’est passé après que tu m’as lâchement abandonnée ? » Question posée deux heures plus tard sur le toit à un Thierry-François hébété, tandis que l’averse tintinnabule avec détachement sur la table en fer forgé.

« Non » est ce qui se cache derrière son bredouillis.

« Tu ne veux pas savoir non plus comment s’appelle le type qui m’a embrassé ? Je t’ai vu nous suivre des yeux, petit malin. Si tu avais pu nous fusiller sur place. Les filles, ça ne te va pas, les garçons non plus. Tu es sûr que tu n’es pas protestant, des fois ? Philippe. Il s’appelle Philippe. Aussi sculpteur que toi et moi, soit dit en passant. Orfèvre en mots, surtout. Il bosse chez Sotheby’s. Redoutable, le mec. Tu lui montres un tableau, une chaise, une photo de ta grand-mère, il te donne le prix. Tout le monde dit qu’il ressemble à un acteur mais personne n’est fichu de savoir lequel. T’as une idée, toi ? »

Thierry-François étouffe un curieux hoquet en plaçant son poing devant sa bouche. « Je crois… que tu perds ton temps », finit-il par articuler.

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tout au fond

Publié le 14 Septembre 2016 par F/.

tout au fond

Aquarium ne sort que dans trois semaines. Vous avez le temps de prendre une longue, très longue inspiration. Le moment venu, ce roman vous arrachera le cœur et le laissera palpitant, tel un poisson jeté sur le pont d’un crasseux chalutier. Vous contemplerez votre cœur, sidéré, et vous vous souviendrez que, si un grand livre peut devenir un ami, il ne sera jamais de ceux qui vous disent ce que vous désirez entendre.

Caitlin a douze ans et habite avec sa mère dans un appartement de la banlieue de Seattle, près de Boeing Field. Sa passion ? L’aquarium de la ville. Elle aime s’y réfugier, s’abstraire du monde et du temps froid. Bientôt, elle rencontre un vieil homme (« Il était très vieux, du genre presque mort »), qui semble partager son intérêt pour les poissons. Doit-elle parler de lui à sa mère ?

Si Aquarium est une route – forcément descendante –, elle traverse les flammes et n’est bordée d’aucun panneau indicateur. En quatre romans, David Vann s’est fait une spécialité de ces livres étouffants et intenses, de ces tragédies aux accents bibliques qui entraînent leur lecteur vers les abysses sans jamais s’enquérir de son inconfort, de sa terreur éventuelle.

Jusqu’à présent, Vann ne parlait que de sa famille. L’horizon s’est, disons, élargi. Caitlin est la grâce. L’amour rayonnant, la lumière inaltérée, celle qui touche le fond, comme un doigt brûlant percuterait votre front. Il vous faudra concentrer tous vos espoirs sur cette petite, profiter à son image de chaque fugace éclaircie, coller votre front à la vitre et fermer les yeux pour mieux humer les profondeurs.

Ce livre est un livre sur le pardon. Si vous pensiez connaître le sens de ce mot, préparez-vous à réviser sérieusement votre jugement : préparez-vous à la honte et à la reconnaissance. Sheri est la mère de Caitlin. Plusieurs fois, vous voudrez la saisir par le bras et la tirer en arrière (une brutalité dont vous ne vous seriez jamais cru capable ; mais saura-t-on un jour de quoi on l’est ?). Plusieurs fois, vous voudrez hurler – pour couvrir ses cris, par exemple. Et ça ne donnera rien : elle ne vous entendra pas. Sans rire, gueulez tout ce que vous voulez. La puissance d’Aquarium réside dans votre impuissance même. Tout peut être dit parce que tout doit l’être, et vous n'y pouvez rien.

La beauté bariolée de ce roman qui, par endroits, évoque Faulkner et McCarthy, réside dans le fait que vous devez vous en remettre à sa voix : comme on saute d’une falaise, comme on s’enfonce dans la nuit.

Il est une main qui ne vous lâchera pas, pas même quand le monde sera devenu noir. C’est tout ce qu’on peut vous promettre. C’est déjà tellement.

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Jenny - chutes de roman

Publié le 29 Août 2016 par F/.

Jenny - chutes de roman

Comme un rêve, le camping-car s’enfonce dans la forêt et, pendant un long moment, tout reste suspendu dans une moite incertitude. Enfin, le complice se lève et se faufile à l’arrière. Joseph est groggy. Le complice le retourne sur le dos, lui tapote les joues. Bouche entrouverte, le pasteur essaie de parler, mais ce qui s'échappe d'entre ses lèvres n'est qu'une bouillie incompréhensible. « Merde. Qu’est-ce que tu lui as donné ?

— Méthoxyflurane. »

Brusquement, elle donne un vigoureux coup de volant, et le camping-car s'engage sur un chemin de traverse. Devant une bicoque à l'abandon — tôles, planches pourries —, ils s'arrêtent. Jenny tire le frein à main et respire à fond. Puis elle ouvre la portière, histoire de laisser entrer de l'air.

Ils sont seuls. Les arbres frémissent. Pistolet en main, Jenny rejoint le complice à l’arrière. Elle gifle le pasteur, sans méchanceté. Les yeux mi-clos, il se redresse, hébété. « Cindy ? »

— Je préfère croire que tu le fais exprès. » De la poche intérieure de sa veste, elle sort un tirage photo, l'agite sous son nez. Le pasteur plisse le front. Elle ne le quitte pas du regard.

« Ça y est, papy ? La mémoire te revient ? »

Il s’assied, cette fois, se tâte le visage, comme s’il craignait qu’un bout lui manque. « Écoutez... Si c’est de l’argent que vous voulez… »

Elle sourit. « Comme si tout s'achetait, hein. Même le silence. Même l’oubli.

— Cindy, si vous m'expliquiez ce qui se passe ? Quoi que ce soit, je suis certain que nous pouvons en discuter raisonnablement. »

Elle ricane. « Tu me sembles particulièrement doué pour te forcer à croire des choses, Joseph. Je suppose que c’est le métier qui veut ça.

— Cindy…

— Arrête avec "Cindy". »

Il la dévisage, incrédule. « Vous…

— Jenny. Jenny l’auto-stoppeuse. Tu revenais d’un voyage en Louisiane. Tu étais parti rendre visite à ton frère aîné. »

Le pistolet pend au bout de ses doigts. Le complice ferme les yeux. A-t-il besoin de se demander encore ce que lui réserve la vie auprès de cette femme ?

Soudain, sans réfléchir, il bondit, lui arrache l’arme des mains et la pointe sur elle — sur sa poitrine, tout tremblant de son audace. Jenny bat des paupières, très calme, souriante. Le pasteur semble réaliser ce qui se trame : péniblement, il descend de sa couchette. Mais Jenny ne s'écarte pas. Elle lui bloque le passage.

« Laisse-le partir. »

Elle secoue la tête. « Tire. Tu attends quoi ?

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du sang et des larmes

Publié le 26 Août 2016 par F/.

du sang et des larmes

Bonjour, je suis la rentrée littéraire. Une vieille chose obèse, à moitié folle mais notablement fortunée à laquelle, pour cette raison et une fois par an, on passe à peu près tout : ses éructations vulgaires, ses assertions gratuites, sa voix grave et éraillée, notoirement assommante. En fin de soirée, la rentrée littéraire monte sur la table, lève la jambe et exhibe ses pauvres jupons. On est censé applaudir en espérant - sans y croire une seconde - qu'il n'y aura pas de prochaine fois. En vérité, on n'est censé rien du tout. On peut, en toute candeur, pousser la porte d'une librairie (quand elle ne s'ouvre pas d'elle-même sur votre passage, toutes les portes de librairie devraient faire ça) et lire ce que les libraires ont écrit sur leurs petites fiches cartonnées, voire - audaces fortuna juvat - prendre un livre soi-même, le soupeser tel un fruit nouveau, en humer d'abord le grain et la substance avant, pure et simple extase, d'en tourner quelques pages, comme on garde en bouche un cru nouveau. Souvent, le premier contact dit tout et la connexion, si connexion il y a, s'établit d'elle-même. Un procédé narratif (jetez un œil au Anatomie d'un soldat de Harry Parker chez Bourgois, par exemple - l'histoire d'un jeune capitaine en convalescence racontée par 45 objets témoins du désastre), un projet, une sensibilité, une langue, surtout, quelque chose entre l'impatience et la douleur, le plaisir de l'urgence et l'appel de la sérénité.

Ces temps-ci, je traîne pas mal dans les rayons de la librairie Delamain, en face de la Comédie française à Paris. J'y ai notamment reconnu le splendide Amour monstre de Katherine Dunn, entre Freaks, Swamplandia et Balzac, si l'on veut, finaliste en son temps (1989) du National Book Award. Contrairement à ce qu'annonce la 4e de couverture, hélas, Katherine Dunn ne "vit pas" à Portland. Elle est morte en mai dernier, d'un cancer du poumon peut-être dû à la clope qu'on la voit fumer sur l'une de ses photos les plus belles. Pour lui dire merci, c'est trop tard, mais on peut dire merci à l'éditeur, Oliver Gallmeister. Et puisqu'on parle de mort : je me demande si le N'essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, sidérante chronique scandinave des années sida, recevra en nos terres toute l'attention qu'il mérite. Si vous avez vu un jour le superbe The Normal Heart, diffusé en 2014 sur HBO, vous savez déjà à quoi peut ressembler ce genre de symphonie funèbre : un conte plein d'amour et de fureur, qui se termine invariablement dans une chambre d'hôpital trop claire avec le mot "pourquoi" peint au plafond en lettres de sang. L'auteur n'a pas pris de gants pour écrire ce terrible roman de presque 600 pages qui ressemble à une vague, et brille moins par son style que par son énergie désespérée, son invincible force de conviction : bientôt, tout ce que en quoi vous croyiez sera renversé par une lame de fond aveugle. En Suède (où, justement, son livre est devenu aussi une mini-série à succès), Gardell est une star du stand-up et de la littérature. Marié à un présentateur tout aussi célèbre, il a fait beaucoup, apparemment, pour la cause gay, et a même reçu un prix des mains de la princesse Victoria. How queer is that ? Mardi 6 septembre à 18h30, il sera à l'Arbre à lettres Bastille ; ça risque d'être quelque chose.

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grande fatigue

Publié le 25 Août 2016 par F/.

grande fatigue

« Such a serious thing we are doing, and no one really knows how to do it » est la phrase qui apparaît en ouverture du site de Catherine Lacey, l’auteur de Personne ne disparaît et, à vrai dire, on ne sait pas grand-chose d’autre : le site prétend qu’elle est basée à Chicago, le livre affirme qu’elle vit à Brooklyn, on connaît d’elle un cliché, notamment, où les cheveux rabattus par le vent masquent le visage et ne dévoilent qu’un œil (mais quel œil !), sans doute, une stratégie se niche dans cet art savant de ne pas être ou si peu.

Personne ne disparaît est avant tout l’affaire d’une écriture, d’une fatigue gouailleuse et navrée, parfaitement restituée par l’élégante traduction de Myriam Anderson, qui est aussi son éditrice.

La première phrase du roman évoque un Holden Caulfield adulte et femme qui aurait soudain décidé de mettre les voiles, un Holden Caulfield qui aurait compris qu’être Holden Caulfield ne marche pas : « Ça se peut qu’il y ait dans le monde des gens qui sachent lire dans les pensées des autres sans le vouloir, et si des gens comme ça existent, alors je suis à peu près sûre que mon mari est l’un d’eux. »

Elyria s’en va, donc, juste une fille de New York avec un sac à dos, elle plaque souvenirs, mère et mari, direction Wellington, Nouvelle-Zélande, au pays des moutons et des collines ordinaires qui l’arracheront un temps, espère-t-elle, à la douleur d’être elle-même. Sauf que – le titre nous avait mis en garde – ça non plus, ça ne marche pas, ou pas vraiment, ou pas comme elle l’aurait pensé. « T’as pas vingt-huit ans, lui glisse une gamine dans un car scolaire. T’as cent ans. »

Elyria se croit en quête. Elyria a trébuché sur le puzzle de sa vie et imagine que le vent remettra le monde en place. « Je n’ai pas envie de me sentir littéraire, dit-elle. Je veux juste me sentir utile. » En attendant, elle erre, se soumettant de bonne grâce aux règles tordues du hasard et des rencontres là où, pourtant, « il existe quatre mille façons d’être seule ». Elyria chemine au bord des routes, fait du stop, croise des vies, pense à la sienne, descend, se perd, s’obstine, mais l’île a une fin, le voyage use la destination (« peut-être que la détresse commence avec tout », lui a glissé l’homme qu’elle cherche, le poète inaccessible, déceptif par essence), la terre est ronde et tremble et notre esprit n’est qu’un cercle, un territoire circonscrit dont on distingue vite les limites. Et le yack est là, toujours : le mal intérieur par elle ainsi nommé, le souvenir incurable et familier, la malédiction de ce qui a été (une triste histoire de famille – mais en est-il une qui ne soit pas triste ?), et vous pouvez partir aussi loin que possible, vous ne sèmerez pas le yack : au mieux, vous le lasserez.

Peut-être que Personne ne disparaît est ceci, en définitive. La tentative d’épuisement d’un monde par la pensée et la parole, par le peu qui nous est donné pour vivre. La chronique, en somme, d’un échec annoncé.

Un sens aigu de l’observation, un humour désespéré et paisible pour répondre au calme agité de son âme, Elyria possède les mêmes armes que vous et moi pour perdre son combat mais elle les émousse avec grâce, c’est son style, le style inimitable, surtout, d’un grand auteur en devenir.

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sortir du bois

Publié le 24 Août 2016 par F/.

Le premier nom des Czars, groupe fondé à Denver en 1994 par l'imposant John Grant, était Titanic. Tout un programme. John, qui n’avait pas 30 ans, improvisait les paroles de ses premières chansons sur scène, ce qui rendait leur exécution quelque peu malaisée. Plus tard, il se décida à prendre l’entreprise un peu plus au sérieux.

Les titres de Before… but longer ont été écrits, dit-on, dans des parcs de Londres, sur des bancs solitaires au bord de la Tamise. Si vous en avez l’occasion, écoutez Get used to it, immense et magnifique chanson sur la dépression, couronnée en fin de parcours par les chœurs angélico-morriconiens de Paula Frazer (Tarnation) : if this is what you want, then get used to destruction / If this is what you need, then get used to depression / ’cause there’s nobody here gonna sit around, and listen to your opinion / If this is what you want, then get used to being alone.

Six albums des Czars sont sortis, sans jamais rencontrer d’autre succès que l’estime d’une poignée de coreligionnaires et de quelques fans énamourés. Il faut signaler que le groupe ne s’est pas réellement séparé : les membres sont simplement partis les uns après les autres, laissant John Grant seul et étourdi tandis que le paquebot finissait de sombrer.

En 2010, l’homme se lance sous son propre nom dans une carrière solo. L’album Queen of Denmark, réalisé avec le concours des onctueux Midlake, est un succès critique de premier ordre. Un journaliste de Mojo s’extasie notamment : « If Queen of Denmark were only comprised of... self-lacerating ballads, it would still be a work of transcendent beauty, but the second half of the album finds Grant confronting romantic loss with astonishing depth of feeling. » Comme à son habitude, John décrit sa descente en enfer (alcool, dépression) avec une sorte de bonhommie déchirante.

Pale Green Ghosts, l’album suivant, est enregistré en Islande avec des membres du groupe Gus-Gus, curiosité électro-pop toujours en activité aujourd’hui. Sinéad O’Connor, fan de la première heure, assure certains chœurs. Pale Green Ghosts, qui fait référence aux somptueux oliviers de Bohème bordant une route du Colorado proche de la ville natale du chanteur, est avant tout un disque de survie, de résilience. Un an plus tôt, alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour la Suède, Grant reçoit un sms de l’un de ses boyfriends l’enjoignant, sur un ton funèbre, d’effectuer au plus vite un test VIH. Ce dernier se révèle positif. A la surprise générale, et sans la moindre préméditation, Grant raconte cette aventure sur scène à Londres en 2012, alors qu’il joue avec Hercules and love affair. C’est un géant fracassé équipé d’une révélation trop humaine et salvatrice. Un garçon qui sait désormais ce que rester debout veut dire.

Son troisième album, Grey Tickles, Black Pressure, est indéniablement l’un des grands disques de 2015. On y croise Tracey Thorn (Everything but the girl) et Amanda Palmer. On y découvre plusieurs chansons d’exception, parmi lesquelles : le titre éponyme, balade baroque et capiteuse dotée d’un pré-chorus tragi-comique (« And there are children who have cancer /And so all bets are off / Cause I can’t compete with that ») et Disappointing, ébouriffante love-song bear-friendly interprétée en duo avec la Tracey susmentionnée, et qui établit la liste des choses “décevantes”, quand on les compare à l’inimitable émoi du saisissement amoureux.

Francis Bacon, dolomites
Ballet dancers with or without tights
Central Park on an autumn day
Will always be stunning and never cliché

All these things they’re just disappointing
All these things they’re just disappointing compared to you
There’s nothing more beautiful than your smile as it conquers your face
There’s nothing more comforting than to know, know you exist in t
his time, in this place.

Aujourd’hui, John Grant semble suffisamment heureux pour continuer à composer et suffisamment malheureux pour continuer à nous lacérer le cœur avec le sourire. On ne voit pas ce qu’on pourrait lui demander d’autre.

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écrire ne tue pas assez

Publié le 15 Juin 2016 par F/.

écrire ne tue pas assez

Cher Monsieur M. est le huitième roman de l'écrivain néerlandais Herman Koch, le troisième à paraître en français. L'intérêt pour l’œuvre de Koch, ici ou ailleurs, a véritablement explosé en 2009 avec la sortie du Dîner, best-seller international qui mettait en scène - et à table - les parents de deux adolescents vraisemblablement coupables d'un meurtre. Le livre s'inspirait d'une histoire vraie ; c'est un détail d'importance. Cher Monsieur M. explore des thématiques similaires : culpabilité, mensonge et poids du passé. L'identité du narrateur est flottante ; parfois il sait tout, parfois non et, quand un "je" survient, on met toujours un peu de temps à saisir de qui il s'agit. Nullement fortuites, ces afféteries post-modernes font de Cher Monsieur M., en dépit de quelques longueurs, un joli monument de perversité narrative.

Les premières pages sont conformes à ce qu'annonce la quatrième de couverture. Un certain Herman - comme l'auteur - écrit à son écrivain de voisin des lettres acerbes dont on ignore même s'il les lui envoie. Il lui reproche tout : ses livres - médiocres -, sa femme - trop jeune, trop belle -, sa vie - décidément trop simple ; il ne sait pas encore à quel point il a à la fois tort et raison. Et puis, très vite, ce fascinant objet misanthropique se déploie, et les zones obscures, les angles morts du labyrinthe sont éclairés l'un après l'autre sans que l'on sache jamais ce qui nous est donné à voir. Il est question d'un meurtre, ou au moins d'une disparition, il est question d'hésitations et de mauvais choix, et la révélation finale, glaçante, déjoue comme il se doit toutes les attentes.

On serait bien en peine de classer Cher Monsieur M. dans telle ou telle catégorie. Roman de (mauvaises) mœurs ? Thriller littéraire ? Pamphlet à peine voilé contre - faites votre choix - la veulerie du corps professoral, les romanciers, les adultes en général ? A l'époque du Dîner, certains critiques choqués avaient accusé Herman Koch d'écrire des livres pervers et de mettre en scène des personnages amoraux, ou à tout le moins dénués d'empathie. Ils pourraient reprocher la même chose à ce livre. Cette froideur apparente, pourtant, est bien ce qui fait le charme de cette petite mécanique délicieuse et grinçante, et l'on pourrait s'interroger à loisir sur la propension déraisonnable de certaines âmes contrites à vouloir chercher le bonheur - ou pire, une vérité réconfortante - dans des livres. Koch châtie bien, avec adresse et fermeté : les passages consacrés à la vie officieuse de l'écrivain - un catalogue raisonné de querelles larvées, d'humiliations permanentes et d'arrangements continuels avec le réel - sentent souvent le vécu. Leur drôlerie cruelle est à mettre au crédit d'un livre indéniablement dérangeant, qui questionne sans répit nos lâchetés et bassesses. Il faut aimer qu'un roman nous fasse du mal, débusque en nous l'enfant naïf, nous raconte les histoires que nous ne tenons pas à entendre - tout en nous délivrant des autres.

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20 ans, toutes ses dents

Publié le 12 Mai 2016 par F/.

20 ans, toutes ses dents

La collection Terres d'Amérique fête ces jours-ci ces vingt ans (le bruit court d'ailleurs que des auteurs américains convergent aujourd'hui vers Paris avec la ferme intention de lever leur verre à ce joyeux anniversaire.) Désireuses de marquer le coup, les éditions Albin Michel publient 20+1, une volumineuse anthologie de nouvelles réunissant, pour la modique somme de 14€, la fine fleur des auteurs maison. Ceux qui s'intéressent à la littérature américaine, ceux qui suivent ce blog, aussi - ou qui m'ont lu dans Chronicart - reconnaîtront bien sûr quelques noms : Joseph Boyden, Anthony Doerr, Ben Foutain, et mes deux chéris de ces dernières années, Karen Russel et David James Poissant, auxquels il convient d'ajouter la grande Louise Erdrich, Benjamin Percy, Craig Davidson, Dan Chaon, Sherman Alexie, etc. Cette simple recension suffit à donner une idée de l'excellence - et du niveau d'exigence - du catalogue Terres d'Amérique, un label créé et dirigé par l'incontournable Francis Geffard, par ailleurs organisateur du festival America qui se tient tous les deux ans à Vincennes. Terres d'Amérique est l'une des rares collections dont vous pouvez acheter tous les livres les yeux fermés (de façon très partisane, j'y ajouterais Lot 49 au Cherche-midi, le domaine américain dirigé par Marie-Catherine Vacher chez Actes Sud, et l'essentiel du catalogue Gallmeister). Il faut par ailleurs souligner la place exceptionnelle accordée par Francis Geffard aux recueils de nouvelles, domaine chroniquement négligé en France, pour la visibilité duquel il se bat avec une fougue inlassable, et la grande qualité des liens tissés avec la plupart de ses auteurs. Bref : joyeux anniversaire, Terres d'Amérique, et surtout longue vie.

Je profite de l'occasion pour revenir brièvement sur deux livres aux charmes desquels vous seriez bien inspirés de céder. Le formidable Une nuit d'été de Chris Adrian, pour commencer, paru en janvier dernier et traduit par l'irréprochable Nathalie Bru (celui-ci ne fait pas partie au sens strict de Terres d'Amérique , mais c'est tout de même Francis Geffard qui le publie) : une merveilleuse - et très libre - transposition de l'immortel chef-d’œuvre de Shakespeare dans le San Francisco contemporain. L'intrigue, je ne la dévoilerai pas ici : c'est une nuit où les humains peuvent voir, c'est terreur sourde & marivaudage, danses impies & sauvagerie joyeuse mais l'essentiel, d'une certaine façon, est ailleurs : jamais - j'ai bien écrit jamais - je n'ai lu une évocation aussi troublante et puissante, parce qu'inscrite, notamment, dans une authentique contemporanéité, de ce que pourrait être le peuple des fées. Sérieusement : on jurerait que Chris Adrien les a vues, qu'il sort tout juste de l'asile, et que la seule consigne que ses médecins ont pu lui donner, c'est "écris". Nuit d'été, il faut le souligner, et je m'en sens en partie responsable, moi qui n'ai pas pris la peine d'en parler lors de sa sortie, est un roman qui n'a pas du tout trouvé son public lors de sa sortie, comme si la presse, à la simple évocation du mot "fée", avait prudemment reculé dans l'ombre, craignant quelque sortilège. Tout ce que je vous demande aujourd'hui, c'est de vous fondre dans cette nuit, de donner une chance à ce bijou et, si vous l'aimez, de répandre la bonne nouvelle ici ou ailleurs - contrairement à une croyance répandue, la poussière de fée ne fait pas mal aux yeux. "Au sommet de la colline, juste au-delà du seuil des perceptions humaines ordinaires, une porte s'ouvrit dans la terre, laissant échapper une lumière aussi fine et chatoyant qu'un soleil automnal."

Deuxième trésor : Les Maraudeurs de Tom Cooper. Celui-ci, superbement traduit par Pierre Demarty, s'est déjà vendu, en quelques jours, plus que Nuit d'été en quatre mois, et je ne sais pas si c'est à cause du bandeau-blurb de Stephen King ou de l'alligator sur le couverture, mais on s'en moque : c'est un sacré bon roman, âpre et intense comme on aime, sur lesquels les producteurs de Breaking Bad ont apparemment eu la bonne idée de se pencher. Le cœur du livre, c'est Jeanette, petite bourgade de Louisiane frappée successivement par l'ouragan Katrina puis par la marée noire BP. Amputé d'un bras, accro à la bouteille et à l'OxyCotin, l'improbable Gus Lindquist arpente les marais enténébrés à la recherche du trésor du célèbre corsaire Jean Lafitte. Pour prix de ses efforts, il reçoit très vite un mail d'encouragement anonyme : TAPPROCHE PAS DES ILES, CONARD. Le ton est donné, le décor est planté, le reste, c'est l'art consommé du conteur, la moiteur du bayou, et les personnages, bien sûr : les frères Toup, jumeaux psychopathes spécialisés dans la culture de marijuana, Wes Trench, un ado qui tient son père pour responsable de la mort de sa mère lors du passage de l'ouragan, ou Brady Grimes, employé de BP chargé d'inciter les habitants de Jeannette à renoncer aux poursuites en échange d’un chèque. C'est féroce, c'est hilarant, ça prend aux tripes, c'est l'Amérique profonde, celle qui palpite et secrète des histoires. Comme le résume Lindquist : "Rien à foutre de New York."

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l'année 93

Publié le 11 Mai 2016 par F/.

l'année 93

Cette semaine marque pour moi le début d'une résidence de presque un an à La Courneuve. Régulièrement, je vais me rendre là-vas pour animer rencontres, débats et ateliers d'écriture auprès de nombreux publics (c'est l'une des raisons pour lesquelles je risque de me faire plus rare en salons cette année). Mon QG ? La magnifique médiathèque Aimé Césaire, construite sur le site de l'ancienne usine Mecano - lettres d'or et dentelles de métal - le long de la voie de chemin de fer (j'aime beaucoup l'avenue Victor Hugo, gentiment ombragée, qui mène à cet édifice, il y flotte un lancinant parfum de nostalgie - j'ai noté, par exemple, la présence d'un vieux café qui fait aussi hôtel, il faudrait un Modiano de banlieue pour chanter la mémoire de ces lieux irréels). La résidence va s'articuler autour de trois axes principaux : le football, avec l'arrivée de l'Euro et la sortie aujourd'hui d'un petit roman dédié à ce sport chez Rageot ; l'incitation à la lecture (je prépare un ouvrage autour de ce sujet) ; et un projet centré autour d'une gloire olympique locale oubliée, réservé aux adultes, car tournant autour de la problématique réalité / fiction. Nous prévoyons aussi des rencontres publiques, avec invités - je vous en dirai plus lorsque j'en saurai plus.

"Ainsi en est-il de la mort. On prétend que nous survivons dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés. Quand tous ceux qui nous ont aimés meurent à leur tour arrive le temps de la disparition essentielle. Ce qui subsiste de nous, à l’heure numérique, et si nous n’avons pas écrit nous-même, dans le vague et vain espoir de laisser des traces, ce sont des informations factuelles. L’état civil, des choses que nous avons faites ou dites, des lieux où nous avons été, des photos prises de nous, et qui nous échappent, et qui seront un jour tout ce qui restera, avant qu’il ne reste plus rien."

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le rêve d'après

Publié le 7 Mai 2016 par F/.

le rêve d'après

Dans le clip de radiohead réalisé par Paul Thomas Anderson pour accompagner le bien-nommé Daydreaming, un Thom Yorke lessivé et bouleversant de naturel ouvre porte sur porte avant de déboucher sur une montagne enneigée, à la fois refuge terminal et horizon indépassable. On ne sait jamais ce que dit une chanson, un poème. Au mieux peut-on le sentir et ce que je sens est ceci : arrive un moment où l'histoire s'achève, où la fin donne un sens à ce que nous avons vécu.

C'est dans le refuge d'une grotte - le ventre maternel devenu tombeau - que s'élaborent les rêves de l'après, les enfants de la mort que sont les mythes, projetés sur les murs telles des ombres. "Dreamers / they never learn / beyond the point / of no return" : les rêves de nos vies, eux, ne nous servent à rien, ne sont rien d'autre que des images d'agrément. Nous ouvrons des portes, débarquons dans des vies, découvrons des histoires nouvelles, mais il n'y a rien d'autre que nous, qui tentons d'articuler les formes, le conte plein de bruit et de fureur. "And it's too late." Et c'est la fin : par la mort, nous entrons dans le monde vrai, enfin, et comprenons quelle était le sens de notre vie. Le sens, c'est qu'il n'y en avait pas. Le sens, c'est que seule notre absence a un sens et dit quelque chose de ce que nous avons été. "This goes / beyond me / beyond you."

On pourrait souhaiter que ce 9e album soit le dernier. Que Thom Yorke, qui sait que la gloire n'est rien, nous brise le cœur en pleine ascension. Il n'y a plus grand-chose à faire après ce qu'a déjà fait ce groupe, après ce qu'il nous a déjà dit sur l'aliénation, l'incommunicabilité et l'indicible, précisément. Jouer encore, peut-être - "we are just happy to serve" -, feindre, malgré la lassitude, de connaître ce qui vient. Il y a tant de gens prêts à croire que les créateurs savent quelque chose de plus qu'eux, qu'ils n'ont pas simplement un don pour dire qu'ils ne savent rien.

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