Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Films, littérature, etc.

autant en emporte

Publié le 3 Février 2016 par F/.

autant en emporte

Ceux qui me connaissent un peu savent l'affection profonde et toute particulière que je porte à Haruki Murakami, depuis la découverte (à une époque - les années 90 - où le secret était encore relativement bien gardé) de La Course au mouton sauvage, jusqu'au récent et sous-estimé L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Depuis Les Amants du spoutnik (1999 au Pays du Soleil Levant, 2003 en France), c'est chez Belfond que paraissent les livres du Japonais le plus occidental de la littérature contemporaine, et on se félicitera du fait que ses chiffres de vente atteignent maintenant, en nos contrées, des hauteurs plus conformes à son ahurissante notoriété nippone - ainsi qu'à son statut récurrent de nobélisable consensuel. L’œuvre, protéiforme mais d'une solide cohérence, distille depuis ses débuts le même parfum inimitable : celui d'une étrangeté radicale érigée en principe. Le calme est trompeur, chez Murakami, la sérénité est un leurre perpétuel et si les personnages, discrets, oui, jusqu'à la transparence, affichent un caractère d'immuable passivité, le monde autour tremble et convulse, quand il ne s'ouvre pas tout simplement en deux.

Écoute le chant du vent et Flipper, 1973, les deux premiers romans du maître, ont été écrits au tournant de son trentième anniversaire, à une époque où le jeune Murakami, assez mystérieusement, se savait écrivain mais attendait de le devenir. L'indicible énigme de cette vocation, évoquée dans la préface de ce volume inaugural, pourrait presque faire l'objet d'une nouvelle, tant tout ici est est à la fois singulier et normal, impossible et inévitable. Longtemps, l'auteur a refusé de voir ses romans reparaître, ou apparaître : ils lui semblaient maladroits et fragiles. Si l'on comprend la nature de cette réserve, l'on ne peut toutefois que saluer le tardif revirement par le truchement duquel ces deux textes (qui, avec La Course au mouton sauvage, forment une manière de trilogie informelle peuplée de personnages récurrents, au premier rang desquels, outre l'indolent narrateur, le savoureux et roué "Rat", implacable observateur du monde qui "dit les choses carrément") nous sont offerts aujourd'hui en français. On y découvre un auteur à la fois timide et sûr de sa force (l'éternelle dualité, principe intrinsèque chez Murakami), doté d'un sens de l'observation hors du commun, et jamais avare de hardiesses poétiques troublantes.

"On pouvait voir une succession de collines ondoyantes, tels des chats géants endormis, blottis dans l'ensoleillement du temps." Le temps qui dort : oui, c'est assez ça, Murakami, l'émerveillement cruel et las d'un été sans fin, d'un vernis se craquelant, un peu comme chez le Lynch de Blue Velvet. Et cependant, là où le paria américain se fait voyant, yeux écarquillés dans la nuit hurlante, le Japonais, pour sa part, oppose à "l'inconcevabilité" des choses un sourire de Bouddha, empli d'acceptation, de compassion pour ce qui est. Et ce qui est, chez Murakami, c'est la même chose que chez tout le monde, à savoir : les regrets, le cancer, l'amour impossible, l'incommunicabilité des âmes et une sorte de nostalgie si incurable qu'elle pourrait tout aussi bien se réduire à l'air que l'on respire. Peu d'histoire ici, mais des histoires à foison, des fables et un besoin illimité d'attendre, ainsi que l'intrusion d'une composante que l'auteur aura tendance à délaisser après La Ballade de l'impossible : celle d'une conscience politique, trahie par de fines allusions à un turbulent passé de révoltes estudiantines. Ceux qui voient en Murakami un sage plein de secrets qu'il suffirait de secouer tel un bonsaï à taille humaine pour les en faire tomber en seront pour leurs frais. Comme tous les grands artistes, l'homme pose mille et s'emploie bravement à ne jamais y répondre. Vers la fin d'Écoute le chant du vent, par exemple, il mentionne les textes d'un écrivain de science-fiction imaginaire. Dans l'un des textes d'icelui, qui prend la planète Mars pour cadre, un type au bout du rouleau se laisse descendre dans un puits gigantesque au fond duquel il croit trouver la mort. Quand il ressort, pourtant - par un autre puits -, le soleil s'est transformé en une "gigantesque masse orange". Un milliard et demi d'années se sont écoulées, et voici que le vent lui parle. "Qu'avez-vous appris ?" lui demande l'explorateur. A quoi le vent répond par un grand éclat de rire - à quoi l'explorateur répond en se tirant une balle dans la tête. Au temps pour la sagesse séculaire et la poésie vintage des cerisiers en fleurs.

Cajoleuse et brutale, la voix de Murakami souffle en nous comme un vent venue d'ailleurs, une idiosyncrasie d'autant plus vitale que son sens, en grande partie, nous échappe. "Vraiment, vous ne vous sentez pas seul ?" Le ton familier, les observations faussement innocentes, les petites vérités lâchées telles des bombes métaphysiques ; certes, l'auteur se cherche encore, mais les tâtonnements de ces deux textes ressemblent aux tortillements pleins de vigueur d'une chenille qui sait déjà ce qu'elle doit devenir, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : quelque chose en moi, écrit l'éternel jeune homme, et la merveilleuse possibilité de le faire grandir.

commentaires

ces gens-là sont mieux chez eux

Publié le 2 Février 2016 par F/.

ces gens-là sont mieux chez eux

Oscar Isaac n'est pas seulement le taciturne Nathan d'Ex Machina, l'idéaliste Abel Morales de A most violent year ou l'enthousiaste Poe Damaron de Star Wars VII : il est surtout, et peut-être avant tout, le Nick Wasicsko de cette formidable série qu'est Show me a hero, réalisée par Paul Haggis et écrite par David Simon, l'un de plus talentueux scénaristes actuellement en activité - l'un des très rares, aussi, à se piquer de réalité sociale. Car comme The Wire, Show me a hero est une mini-série éminemment politique, presque radicale en son apparente douceur. Elle devrait être montrée à tous ceux qui estiment (à l'instar, croient-ils, de Michel Rocard), qu'"on ne peut pas accueillir toute la misère du monde"... et qui oublient systématiquement de citer la fin de la phrase.

Nick Wasicsko, bref maire de Yonkers, New York, a réellement existé. Il voulait faire de la politique pour changer des choses (rires enregistrés). Entre 1987 et 1994, il s'est battu pour que des logements sociaux soient bâtis conformément à la loi ; nombre de ses coreligionnaires, pour leur part, préféraient payer des amendes astronomiques plutôt que voir débarquer sur les terres de leurs électeurs wasp des familles entières de fumeurs de crack. Ils ne croyaient pas - ne voulaient surtout pas croire - à la possibilité d'une intégration. Ce qu'ils croyaient était ceci : que la misère a une couleur, que la délinquance est un virus - que lorsque l'on vit dans un quartier de merde, il faut y rester pour toujours et s'efforcer de crever en silence parce que tout le monde ferait ça, voyons, c'est bien connu.

La situation politico-sociale de Yonkers, bien loin des rutilants gratte-ciel de Manhattan, est rendue ici dans toute sa kaléidoscopique complexité. Simon s'intéresse aux petits comme aux grands, au trivial comme au grandiose, aux butors infatués comme aux middle-classes en proie au doute - aux élans de grandeur comme aux basses manœuvres politicardes. La bande-son est duelle : du rap d'un côté - la colère de la rue -, et de l'autre Springsteen, indépassable working-class-héraut, deux scansions qu'en vérité rien n'oppose. "In the day we sweat it out on the streets of a runaway American dream / at night we ride through the mansions of glory in suicide machines" chantait Bruce dès 1975. Mais Fear of a black planet, de Public Ennemy, c'est 1990, pile au milieu de notre histoire, et la donne est nouvelle, les Noirs ne s'excusent plus, ou bien juste pour rire ("Excuse us for the news / You might not be amused / But did you know white comes from Black / No need to be confused".) Le titre, enfin, annonce clairement le programme de ces six épisodes descendant en spirale vers leur inévitable conclusion - mais là aussi, il faut connaître la fin de la citation de Scott Fitzgerald, qui est un spoiler à elle seule (je laisse ceux qui ne la connaissent pas la découvrir.) Show me a hero : l'envers du décor, le combat minimal d'un petit mec paumé dans un costume trop large pour lui, l'Amérique sans pitié et sans fard - you might no be amused.

commentaires

top romans 10 1/2

Publié le 23 Janvier 2016 par F/.

top romans 10 1/2

Le top 10 des romans, c'est comme les vœux : jusque fin janvier, on a le droit. Voici donc - et ne vous laissez pas intimider par l'ordre - ma liste telle que publiée sur le site de Chronicart, où vous en trouverez d'autres au moins aussi affriolantes :

A.M. Homes, Puissions-nous être pardonnés (Actes Sud)

J.K. Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard)

D.J. Poissant, Le Paradis des animaux (Albin Michel)

Richard Powers, Orfeo (Cherche-Midi)

D.F. Wallace, L’Infinie comédie (L’Olivier)

Kim Zupan, Les Arpenteurs (Gallmeister)

Javier Cercas, L’Imposteur (Actes Sud)

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1 & 2 (Grasset)

Darragh McKeon, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (Belfond)

Michael Malone, Le Parcours du combattant (Sonatine)

Une recension parcellaire et ridiculement incomplète en vérité puisque, mea culpa, j'avais omis, au moment de la rédiger, d'y faire figurer le faramineux Lila de Marilynne Robinson (Actes Sud), auteur dont nous reparlerons très bientôt en ce lieu-même pour chanter les louanges d'un essai à paraître.

commentaires

aladdin sane

Publié le 12 Janvier 2016 par F/.

aladdin sane

Tu as 8 ans. Tu as 43 ans. Tu aimerais bien comprendre pourquoi tu es si triste, pourquoi, comme des millions de personnes, tu as l'impression d'avoir perdu un membre de ta famille - si un membre de ta famille pouvait s'enfermer en tremblant dans un placard, le regard fou, et ne jamais en ressortir. A la mort de Lou Reed, tu as repris des pâtes. Tu seras bien triste quand Frank Black ne sera plus là, ce ne sera pas gai si tu survis à Damon Albarn ou à Thom Yorke, et tu préfères ne pas trop réfléchir au fait que Paul McCartney est encore de ce monde. Mais David Bowie, que tu n'as jamais vu en vrai, jouait dans ton salon avant même que tu t'intéresses à la musique. Ce matin, tu t'es soudain souvenu que tu te souvenais de tout. Que Bowie était à la fois le fantôme bienveillant qui habitait la B.O. de ta petite vie d'enfant timoré et celui qui a contribué à t'en extirper en usant de la manière forte. La première fois que tu as entendu Ashes to ashes chez des amis de tes parents, tu te rappelles ? C'est ton premier souvenir de lui. Les gens fumaient. C'était si triste. Plus tard, Bowie et la little china girl ont roulé enlacés sur la plage et quand elle a posé ce doigt sur sa bouche, cet ongle démesurément long, tu es devenu un peu cinglé, un peu plus voyant. "She said : sh-sh-shhh..." Est-ce qu'on peut se remettre de ça quand on a 11 ans, existe-t-il une célébration plus sublime de la démesure kitch de ces années absurdes et magiques ? Tu ne savais pas si c'était mieux d'être Prince ou David pendant les 80's à paillettes : maintenant, tu sais.

Plus tard, tu habites une banlieue maussade, tu te sens seul, tu n'es pas au mieux de ta forme, dirait-on, mais tu écoutes Space Oddity au casque, et tu découvres l'avant, le Bowie d'avant ta naissance, 22 ans !, qu'est-ce que vous faisiez, vous, à 22 ans ? - et brusquement, tu te figures que la musique est un paquet d'ondes et le temps un continent, et qu'il y a tout à écouter, tout à embrasser. Souviens-toi. Ce n'est pas compliqué. Tu as acheté Let's dance en single parce que tu n'as pas réussi à le voler au Monoprix. Tu louchais sur Deneuve dans Prédateurs mais lui, lui il était... Tu as lu Moi, Christiane F... et tu as vu le film, et tu as découvert Station to station, et alors toi aussi tu as vu Bowie en concert, les années Berlin, la trilogie, et tu as compris, avant de t'intéresser à Lynch pour de bon, que le sale était beau, que le triste se mariait follement à la grandeur, que la folie avait l'obligation d'être joyeuse : la langue des seringues et des trottoirs sales, des murs lépreux et du sexe triste apprise en restant blotti dans ton fauteuil. Tu es devenu quelqu'un d'autre quand tu as lu Burroughs, non ? Et quand tu as découvert que Bowie avait lu Burroughs, alors...

Fleas the size of rats sucked on rats the size of cats
And ten thousand peoploids split into small tribes
Coverting the highest of the sterile skyscrapers
Like packs of dogs assaulting the glass fronts of Love-Me Avenue
Ripping and rewrapping mink and shiny silver fox, now legwarmers
Family badge of sapphire and cracked emerald
Any day now
The Year of th
e Diamond Dogs

Tu aimerais maintenant qu'on te répète que Bowie était surévalué. Tu aimerais qu'on te cite le nom de quelqu'un qui aurait plus peuplé ta vie et tes rêves et dit quoi faire, quoi lire, quoi voir, quoi attendre du monde. Et encore : tu es allé voir Lost Highway seul et tu as su qu'il y avait autre chose que tu voulais être, et que c'était deranged, et perdu sur la route aussi si possible, parce que les secrets voyagent. Tu as suivi l'agent Bowie dans Twin Peaks le film, et tu l'as vu disparaître, il a toujours été très fort pour ça. Quoi d'autre ? Tu écoutais Tin Machine dans la voiture de ta marraine avant de partir aux États-Unis. Tu découvrais 1. Outside pendant que tu faisais ton objection de conscience au Secours populaire. Tu regardais le clip de Jump the say et tu te demandais comment on peut être aussi beau, de cette beauté à la fois dérangeante et réconfortante parce que l'on sait qu'elle n'est pas de cette Terre. Tu as pleuré en écoutant Where are we now. Tu t'es arrêté de respirer en regardant le clip de Lazarus. Bowie aussi s'est arrêté, mais plus longtemps, vraiment plus, un dimanche. A présent, tu attends qu'il revienne. Lui, le héros. Lui, le déviant. Le prince lunaire. Le frimeur magnifique. Le passeur, l'affligé des derniers jours. Et ce courage. Ce courage. Tu attends qu'il revienne et qu'on te dise que ta jeunesse n'est pas morte.

commentaires

listes at last

Publié le 9 Janvier 2016 par F/.

listes at last

L'homme fait des listes : pour se rappeler, pour "être sûr", pour ordonnancer le réel. Au bonheur des listes, qui fait écho à Au bonheur des lettres, sorti un an plus tôt aux Éditions du Sous-sol, est un "beau livre" (les anglais préfèrent le terme "coffe table book", et moi aussi, tiens, tant il est vrai que ces ouvrages sont faits pour être effeuillés, partagés, qu'ils ne vivent que s'ils traînent quelque part) qui place le chroniqueur face à une embarrassante nécessité : établir une liste de listes. Ce qui intrigue, dans la méthode du compilateur en chef Shaun Usher, et ce qui fait notamment le sel de son ouvrage, c'est l'ordre, ou plutôt le non-ordre apparent (aucun souci chronologique, ni même thématique) dans lequel il présente ses découvertes. Ses choix promènent le lecteur, l'amènent d'un lieu à un autre, le secouent, l'interrogent, le font rire ou l'inquiètent. En ouverture, par exemple, on découvre un éloquent exemple de to-do-list signé Johnny Cash. A propos de cette manie, les psys semblent formels : "[en établissant une telle liste], nous nous débarrassons du poids exercé par notre surmoi, et des menaces de culpabilité qui pèsent en cas de non-respect du pacte passé avec nous-même". Dans la liste en dix points de Johnny figurent notamment "embrasser June" et "pisser" (on sent bien le poids du surmoi), ainsi que l'intriguant "s'inquiéter", qui laisse le champ libre aux spéculations les plus diverses. Mais la liste ne procède pas nécessairement de l'action à venir. Elle peut se cantonner à une stricte récapitulation (ainsi de l'inventaire de Perec, qui consigne tout ce qu'il a mangé en une année - à première vue, il n'était pas végétarien), prendre la forme d'une série d'injonctions moralisatrices (les recommandations du club anti-flirt : "pas de clin d’œil - une paupières qui palpite et c'est l'autre qui pleure"), présenter des souhaits, des achats, des synonymes (le délicieux lexique de la Prohibition recensant les termes désignant un état d'ébriété), des codes, des conseils, des prédictions... ou des nains - par exemple, les cinquante noms que Disney avait en tête pour Blanche-Neige. A ce stade, on en est à la page 50 ; le livre en compte 300 : autant d'invitations au voyage, d'hilarantes ou névrotiques recensions, d'exhortations absurdes ou de surprises enchanteresses, featuring Chrisse Hynde, Isaac Newton, Marilyn Monroe ou Albert Einstein.

commentaires

la fine époque

Publié le 21 Novembre 2015 par F/.

la fine époque

Le problème des écrivains, quand on leur demande leur avis, c'est qu'ils le donnent. La semaine dernière, Le Monde a demandé à une vingtaine d'entre eux de dire "quelque chose" sur les attentats qui viennent d'endeuiller Paris. Le but, on l'imagine, est d'occuper le terrain, de ne pas laisser la parole à la barbarie. Jean Birnbaum, dans son éditorial, précise ainsi qu'il s'agit de "nommer l'innommable". Assurément, voilà une mission pour super-écrivain et il y a fort à parier 1) que Daesh ne se relèvera pas d'une telle riposte et 2) que les victimes et autres endeuillés se sentiront beaucoup mieux après avoir lu Le Monde. Entendons-nous bien : en soi, ce n'est pas la démarche qui me pose problème - après tout, ça ou autre chose... Ce qui me pose problème, c'est l'empressement avec lequel le quotidien s'est engouffré dans une brèche qui, sans doute, ne demandait pas à être comblée si hâtivement. Passé la juste colère et l'indignation légitime, en effet, on ne voit pas ce qui pourrait sortir de bon d'une telle précipitation, on ne voit pas ce qui pourrait sortir d'éclairant. La littérature ne peut-elle pas attendre ? Après les attentats du 11 septembre 2001, Libération avait sorti un hors-série donnant la parole à des auteurs américains et français ; il y avait de belles choses. Mais c'était cent jours après les évènements. Ici, l'écrivain sollicité, s'extirpant à grand peine d'un océan de confusion et d'affects, en est réduit, à quelques exceptions près (Jérôme Ferrari et Jean-Claude Milner, notamment, déployant une intelligence douce), à un rôle de composition, réduit à faire l'écrivain, justement - i.e. à plaquer sur l'innommable des slogans plus ou moins pertinents (et parfois franchement grotesques) comme on balbutierait des formules magiques devant un feu de forêt. Ainsi d'Olivier Rolin qui, après le "soyons sérieux" de rigueur, lâche assez rapidement les élastiques ("le djihadisme est sans doute une maladie de l'Islam, mais il entretient précisément avec cette religion le rapport incontestable qu'à une maladie au corps qu'elle dévore"). Ainsi de Scholastique Mukasonga qui, au terme d'une litanie d'éreintants "pourquoi ?" avoue qu'elle n'a pas de réponse. Ainsi de Laurent Mauvignier qui assure que nous allons "continuer à écrire des romans qui parleront d'amour, de solitude, de rien, de tout" (genre "n'essayez même pas de nous en empêcher.") Pour Christine Angot (qui pense, sans surprise, que les Eagles of Death Metal sont un groupe de métal), les terroristes détestent la musique parce que la musique c'est l'irréel et que là-dessus, ils n'ont aucune prise. Sérieusement, Christine ? Les terroristes ont peur de l'irréel ? Ailleurs, Agnès Desarthe nous recommande "d'être soi", Joyce Carol Oates, visiblement dérangée au milieu de sa sieste, nous assure qu'elle "pense à nous" et Frédéric Boyer, entre autres déclamations, nous certifie qu'il ne renoncera pas à sa passion du foot (punaise : exactement comme moi).

Que des écrivains n'aient pas le temps d'être écrivains n'est pas un problème en soi, au contraire (mes roués contempteurs noteront que je me suis-moi même fendu d'une petite saillie lyrique pro-parisienne au quasi lendemain des évènements). Ce qui en est un, c'est de présenter, en une heure si tragique et complexe, la littérature instantanée, c'est-à-dire produite sur l'instant, comme un remède fiable et nécessaire : les mots contre les maux, tout de suite maintenant. Mais nous n'avons pas besoin que nos écrivains écrivent tout de suite maintenant sur le 13/11 - pas en tant qu'écrivains, en tout cas. Les consolations qu'offre la littérature, elles sont déjà là, innombrables, elles parlent de fuite ou de combat, d'amour ou de douleur, elles s'appellent Dostoïevski, Bolano, Kafka, elles s'appellent Beckett, Nabokov, DeLillo, McCarthy, chacun trouvera les siennes, ou cherchera ailleurs. Nos hérauts, nos héros, nos livres-viatiques, ne nous ont en vérité jamais quittés.

Que les écrivains d'aujourd'hui respirent un grand coup et qu'ils se remettent à écrire, bien sûr, ils le feront, nous le ferons, c'est (très relativement) important. Mais qu'ils n'essaient pas, cinq jours après, de nous expliquer ce qui se passe.

commentaires

le jour où j'ai eu tout

Publié le 20 Novembre 2015 par F/.

le jour où j'ai eu tout

Avec En forme de cœur, Amy Hempel avait déjà brisé le nôtre. Aux portes du royaume animal célèbre la primauté de l'instinct, l'absurdité de cette pesanteur que, par pure convention, l'on appelle "vie". Sa prose est de celles, très rares, auxquelles on s'abandonne avec un mélange d'inquiétude et de ravissement : comme on accepterait de partir en promenade sur un sentier de campagne avec un petit garçon impertinent et masqué, armé d'un couteau peut-être en plastique - et peut-être pas. Les nouvelles d'Amy, parfois longues d'une page à peine, on les reconnaît en général à leur première phrase : "Si c'est vrai, j'ai pensé, alors faut y aller." ou "Pour le prix d'un café par jour, mon amie Deborah a adopté un enfant." ou encore celle-ci : "Du côté le plus joli d'une rue pas jolie, entre "Dieu bénisse le généreux donateur" et son chien et "Merci, Seigneur, de m'avoir donné la vie" et son chien, un poivrot m'a embarquée dans la conversation suivante : "Mademoiselle, est-ce que je saigne ?"" Amy Hempel fait entrer la réalité dans une phrase, un jour à coups de pompe dans le cul, le lendemain en lui susurrant les plus beaux mots d'amour. On ne sait pas comment elle s'y prend, on ne comprendra jamais, et c'est cette ignorance qui rend notre joie si spéciale, notre plaisir si sauvage. Ses images bousculent et s'entrechoquent, Amy procède par zigzags brutaux, par chute inopinées, d'un détail fait une montagne et d'une montagne ne fait rien, elle écrit comme une aveugle qui aurait décidé de traverser une autoroute, non pour mourir mais pour vivre au contraire : sûre de son fait, certaine de se trouver toujours non pas là où ne l'attend pas mais sur le trottoir d'en face, précisément, avec ce sourire d'un autre monde qui pourrait se traduire par "eh bien quoi ?". Bref, c'est magique, ça ressortit à un mystère insondable et c'est chez Cambourakis, toujours.

commentaires

la v ie c on t i nu e

Publié le 17 Novembre 2015 par F/.

la v ie  c on    t       i        nu             e

Nulle part dans le Coran il n'est fait mention du nombre de jeunes femmes attendant le martyr au paradis (l'imam Al-Bayhaqi, spécialiste reconnu du hadîth, accordait 500 épouses, 4 000 vierges et 8 000 femmes mariées à chaque homme ; d'autres analystes se montrent plus mesurés), ni d'ailleurs de la plaisante rumeur selon laquelle ces énigmatiques créatures ne seraient réservés qu'aux martyrs en question - en vérité, il semblerait que tout musulman mâle y ait droit (pour les femmes, comme on dit sur Facebook, c'est plus "compliqué" : a priori, elle seraient réunis à leur époux dans l'au-delà, mais celles qui en ont eu plusieurs sur Terre pourraient choisit le meilleur).

Plus embarrassant : dans sa Lecture syro-araméenne du Coran, non traduite à ce jour, le philologue allemand Christoph Luxenberg postule que cette histoire de vierges pourrait n'être que le fruit - c'est le cas de le dire - d'une regrettable erreur de traduction. En se penchant sur l'équivalent syriaque de certain terme arabe, Luxenberg se demande si le mot "houri" ne signifierait pas en réalité raisins blancs, et non vierges aux grands yeux comme on le pensait jusqu'alors. Alors certes, le Chablis au verre, en terrasse à Paris, ce n'est pas spécialement donné. Mais quand même : tout cela ne serait-il pas un peu excessif ?

***

Merci aux bonnes âmes dont le seul commentaire aux récents évènements s'est borné, dès les premières heures, à déclarer qu'elles "savaient que [ça] allait forcément arriver un jour ou l'autre" de nous fournir un peu plus de précisions pour la prochaine fois - du type lieu, date et signalement des tueurs, par exemple.

***

Parfois (samedi matin, 8h) vous ouvrez un livre au hasard comme on tire le Yi King, et on dirait que la réalité, très irritée, s'est levée soudainement de son siège en velours pour venir vous gifler en vous tenant par les cheveux.

"A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris ; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent avec rumeur.

Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir."

Les Illuminés, Nerval.

***

Ces gens, au-delà des fidèles et des proches, que vous ne connaissez pas, ou si peu, ou de si loin, ces gens à qui vous n'avez pas parlé depuis des lustres, ces gens dont vous ignoriez parfois qu'ils possédaient votre numéro de téléphone parce que vous, vous n'avez pas ou plus le leur - ces gens que vous avez failli oublier et qui, au cœur de la nuit, ou le lendemain, ou un peu plus tard, vous écrivent pour vous dire qu'ils sont là, et vous demandent s'ils peuvent aider, et vous assurent qu'ils vous serrent contre leur cœur - et en cet instant, vous savez que c'est rigoureusement vrai : merci, vraiment.

commentaires

toujours paris

Publié le 15 Novembre 2015 par F/.

toujours paris

"Paris, capitale des abominations et de la perversion", nous dit Daesh. On a bien compris : la ville-lumière, les musées innombrables, les salles de concert, les cinés, les stades, les restaurants, les bars, les boîtes - tous ces lieux où l'on réfléchit, où l'on discute, où l'on s'éclate, où l'on s'aime, où l'on rit, ou l'on s'éblouit, toutes ces marches que l'on dévale en chantant la nuit, tous ces métros en retard contre lesquels on peste, ces ruelles pouilleuses, ces pavés luisant, ces marchés trendy, ces placettes secrètes - toute cette mosaïque multicolore dont personne ne peut se réclamer à 100% mais qui accueille chacun avec un mélange d'indifférence et de bonté, toute cette merveille de crasse, de splendeurs, de nuits glauques, de néons blafards, d'élégants lampadaires, de pentes et de platitudes, de banalité et de beauté, de tapage et de silence, de pollution et d'azur, cet éternel creuset bouillonnant, ce chaudron tranquille peuplé sans raison et sans calcul - blacks, hipsters, blancs, putes, chrétiens, alcoolos, ouvriers, musulmans, jeunes relous et vieux râleurs, mondains, hindous, saltimbanques, gros bourges et menues minettes, athées, frimeurs, français, pas français, non déclarés, chômeurs, rebeus, gamins, petites choses et gros trucs, indiens, touristes, banlieusards, militants, juifs, ringards, asiatiques, clodos, businessmen, provinciaux, vieilles malignes & jeunes fous, hétéros, sympathisants, bandits, LGBT, piliers de bar, figures de mode, oubliés, geeks, naufragés, vieux beaux, adoptés, chiens, chiennes et bestiaux en tout genre - où le FN ne dépasse pas 10%, tout ce que nous sommes, nos sourires secrets, notre joie d'être ici, le vieux serpent de la Seine, les fantômes du passé, les clochers, mosquées, synagogues, nos rêves idiots, nos querelles stériles, nos manifs, nos silences, nos jurons, nos mains tendues : tout ça, vous n'aimez pas, vous ne supportez pas, vous aimeriez mieux mourir et parfois, c'est ce que vous faites. Mais deux jours après vos meurtres et vos suicides, deux jours après la terreur et les larmes, l'incompréhension, les câlins, l'horreur sourde, les discussions de vingt heures, la monstruosité du choc, deux jours seulement après être tombés à genoux nous sommes là, debout, dehors, dans la rue, dans les parcs, aux terrasses des cafés, pleins de fleurs, de bougies et de larmes, de sourires timides, le deuil au ventre, la tête à l'envers, la jeunesse en étendard, quels que soient nos âges, deux jours après nous sommes là, bravaches et meurtris, mais plus abominables et pervers que jamais, vous pouvez en être certains, et à votre haine nous opposons la solidarité, à votre folie nous opposons l'amour, nous n'avons pas besoin de défiler, pas besoin de crier, nous sommes capables de pleurer seuls, de ruminer, de nous raccrocher les uns aux autres, vous n'avez toujours pas compris ça ? Au bout de deux jours nous nous engueulons parce que c'est dans notre nature, parce que nous avons le droit de le faire mais ne vous y trompez pas, nous savons être seuls ensemble, nous savons ouvrir une porte, donner notre fric, ouvrir un livre, jucher un enfant sur nos épaules, nous savons avoir peur et sortir pourtant, nous savons nous souler et restez sobres, l'espoir marche avec nous, le feu, l'amour secret, nous connaissons les règles de la compassion, nous savons être trois millions et dix fois plus s'il le faut, vous n'obtiendrez rien de nous, vous ne détruirez jamais l'esprit de cette ville, son histoire, nous ne sommes jamais aussi chiants que quand on nous fait chier, aussi intenses que lorsqu'on veut nous condamner à la terreur, aussi unis que lorsqu'on veut nous séparer, nous sommes Paris, sans hashtag, sans drapeau et sans Dieu ou avec, je bois à votre paradis qui n'existe pas, je lui préfère mille fois l'enfer ici-bas.

commentaires

à la grimace

Publié le 13 Novembre 2015 par F/.

à la grimace

Donc : écrire contre un régime, c'est faire souffler entre les lignes le vent du rire et le souffle du grotesque, dire l'inquiétude sourde que font grandir, dans le tréfonds des âmes, les appétits d'un potentat ogresque, d'un régime que rien ne saurait rassasier -, c'est rappeler que le Mal, certains le craignent et le décrivent mais d'autres vivent avec, et malgré lui : ici, les Russes. Avec Soupe de Cheval, sidérante novella initialement publiée en 2007 dans le recueil Pir ("Festin"), Sorokine, dont les livres ont été, il y a quelques années, déchirés en place publique par les Jeunesses poutiniennes, renoue avec la tradition post-gogolienne d'un certain récit court - hénaurme et effaré, bien sûr, mais aussi sans recours. Croisé dans un train, un certain Bourmistrov rémunère grassement une jeune femme, Olia, pour la regarder manger, simplement. A l'étonnement vite lassé de celle qui avale, l'homme oppose une série de grognements orgasmiques qui vont crescendo : "oh noooon !", beugle-t-il chaque fois, proche de défaillir. La nourriture devient étrange : hachée menue, d'abord, puis de plus en plus rare, éparse, tandis que le cérémoniel du repas lui-même gagne en solennité absurde. Un jour, Olia se marie et décide d'arrêter les frais. De manger pour elle-même, quoi. Elle se rend compte alors qu'elle n'est plus capable d'avaler quoi que ce soit.

"Ne crains rien, Petit Chaperon rouge." Fable éminemment moderne autant qu'étonnamment classique (le contexte mis à part - mais le contexte fait tout -, elle pourrait avoir été écrite il y a un siècle), Soupe de Cheval révèle tout sans rien dire : notre troublant besoin de soumission, le vide que les méchants font naître en nous, leurs appétits impossibles à rassasier (ils essaieront quand même), le plaisant miroir que nous leur tendons lorsque, à notre corps défendant, nous acceptons de nous prêter à leurs rituels faussement anodins - Pacôme Thiellement, dans un article paru en février 2015, explique tout cela bien mieux que moi. Quant à Sorokine, désormais suivi par les éditions de l'Olivier, il reste le trublion au regard pétillant et à la plume acérée que les Poutine de tout poil ont appris à haïr plutôt qu'à mépriser. Rien que pour cela, il faut acheter son livre.

commentaires
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>