Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

aveugles au monde

Publié le 16 Janvier 2015 par F/.

aveugles au monde

Petit échange avec les éditions Tristram, l'autre jour, qui me rappellent fort obligeamment l'existence du Tout le monde aime les américains de William T. Vollmann, livre dont, malgré l'admiration - et le mot est faible - que je porte à son auteur, j'avais omis de noter la sortie.

L'objet se trouve maintenant entre mes mains et, paume sur le cœur, je remercie l'éditeur pour cet envoi rapide. Je n'ai pas eu encore le temps de m'y plonger entièrement mais j'ai lu avec grande attention le chapitre éponyme sur le Yémen rédigé en 2002 presque un an jour pour jour après les attentats du 11 septembre, et je dois dire que Vollmann s'y révèle tel qu'en lui-même : un colosse lucide et méticuleux dont la sainteté, toute laïque, réside en une capacité d'empathie et de non-jugement absolument hors-normes (même si elle trouve parfois ses limites). Voilà certes un homme, ne peut-on s'empêcher de songer à la lecture de ce fascinant reportage, dont les lumières nous seraient plus qu'utiles en ces temps troublés, où notre pensée ressemble plus à un papillon de nuit perdu dans une lumière faussée au milieu de mille congénères aussi effarés que lui qu'à un pachyderme solitaire et patient. Vollmann pense comme un éléphant, lui : avec lenteur, mais sans jamais cesser d'avancer. Il est l'anti-Zemmour absolu : un homme de terrain et d'écoute, mû par l'amour de son prochain et tenaillé par une soif inextinguible de comprendre, soif qui, bien sûr, peut martyriser cet amour. A propos de son mentor : "Il m'inspira l'amour des musulmans, dont je n'ai jamais retrouvé nulle part dans le monde l'honnêteté, la sincérité et la générosité. Et c'est ainsi que, si je n'ai pas eu le malheur de perdre des amis le 11 septembre 2001, j'ai éprouvé de l'angoisse quand tout cela devint "eux ou nous", et quand notre camp et le leur commencèrent à mal agir." Plus loin, une discussion édifiante avec un Yéménite. "L'islam, affirme l'homme, n'accepte pas qu'on tue quelqu'un, sauf s'il en tue un autre" (une ligne de conduite, rappelons-le au passage, partagée par le gouvernement américain). "Dans ce cas, rétorque Vollmann, si un Palestinien tue un enfant israélien dans un attentat suicide, sera-t-il damné ?" L'homme hésite. "Nous ne pouvons pas le dire. Aucun musulman ne peut le dire. Dieu est le seul à pouvoir dire cela."

Au fil de la lecture, le malaise augmente, la sidération aussi : envers les autres, envers ce que nous semblons leur avoir fait. Les Yéménites de 2002 - la plupart de ceux que Vollmann interroge - sont surtout animés par une haine inextinguible des Juifs. Tuer semble une solution acceptable, sinon la seule. Tuer les Juifs et leurs amis : nous. Vollmann, qui sait que ce "nous" peut rester une abstraction, qui sait aussi que la haine, brusquement, peut exploser et déchiqueter les corps, déambule bravement dans les ruelles d'Aden et de Sanaa comme dans un songe poussiéreux issu des mille et une nuits, et contemple, impuissant, la manifestation religieuse d'un problème essentiellement politique, sinon historique. La grandeur côtoie l'abjection, ici ; l'effroi rôde, les gens vous sourient et/ou souhaitent votre disparition. Le Yemen : berceau du mal qui nous frappe aujourd'hui, auquel nous donnons tous les noms dans l'espoir qu'un seul convienne. Le Yemen dont nous ne savons rien. Les Américains devraient lire le Coran, suggère à demi-mots Vollmann : il ne s'agit pas tant de souscrire à une vision religieuse du monde que d'essayer de comprendre ce qui, dans nos agissements, a pu obscurcir cette vision. La nuit, le hurlement des muezzins qui appelle le peuple à la prière "ressemble étrangement à celui d'un loup." Nous devrions tous quitter le pays de nos certitudes et de notre confort pour d'autres contrées mouvantes et légèrement infernales, semble nous dire l'auteur, qui le fait pour nous, nous devrions tous tenter l'expérience - fût-elle fugitive - de l'altérité vraie. Vollmann, comme d'autres téméraires - il faut citer ici Pacôme Thiellement et son récent post Facebook ("A partir du moment où nous avons cru héroïque de cautionner les caricatures de Mahomet, nous avons signé notre arrêt de mort. Nous avons refusé d’admettre qu’en se foutant de la gueule du prophète, on humiliait les mecs d’ici qui y croyaient – c’est-à-dire essentiellement des pauvres, issus de l’immigration, sans débouchés, habitant dans des taudis de misère. Ce n’était pas leur croyance qu’il fallait attaquer, mais leurs conditions de vie.") mais j'en ai croisé quelques autres, ces derniers jours, est de ceux qui font bouger les lignes. Ma seule certitude, c'est que je n'en ai plus. Peut-être est-ce cela, devenir Charlie (pas au sens du journal, mais à celui du rassemblement dont nous avons été témoins, de cet appel spontané à l'espoir, à l'ouverture), comme on se fait, humblement, voyant, et non plus s'adonner, yeux grands fermés, aux délices simples de la pensée automatique : accepter enfin le monde dans sa terrible complexité, reconnaître cette complexité comme l'enjeu désormais permanent et vital de nos petites existences encore plus ou moins sécurisées.

Tout le monde aime les Américains, William T. Vollmann, éditions Tristram, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Mourlon - 24€.

Commenter cet article