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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

bordé d'or

Publié le 8 Mars 2015 par F/.

bordé d'or

Dans leur collection Souple, et pour une somme assez dérisoire eu égard à l'éblouissement qui attend le lecteur nouveau, les éditions Tristram rééditent ces jours-ci Histoires, un recueil de nouvelles d'Arno Schmidt publié initialement chez nous en 2000 chez le même éditeur. C'est une joie toujours immense de retrouver l’œuvre de cet Allemand iconoclaste et génial dont l'existence même, corrélée à une absence considérable de succès et de reconnaissance publique, pourrait fournir la matière de l'une de ces fables férocement hilarantes dont il détient le secret.

J'ai découvert Arno Schmidt dans les années 90, au temps où Christian Bourgois essayait d'attirer l'attention des critiques sur son cas, en vain, peu ou prou - et c'est peu dire que je ne m'en suis jamais remis, comme je ne me suis jamais remis de Pynchon. Je n'affirme pas cela à la légère : on se trouve ici en présence d'un écrivain tout à fait unique, quelque part entre Swift, Joyce et Karl Kraus, c'est-à-dire nulle part, c'est-à-dire là où tout écrivain devrait résider et crier, ce point aveugle à mi-chemin de la joie, de l'intelligence et de la colère. S'il faut s'en tenir à la comparaison avec l'auteur de Finnegans Wake (dont Schmidt, qui ne reculait devant aucune façon de ne pas gagner sa vie, se risqua à traduire des fragments), disons que notre homme, têtu, monstre d'érudition féru d'expérimentations absurdement fécondes, a posé les bases d'une écriture unique, apte à traduire "la dispersion et à la discontinuité caractérisant la pensée de l'individu contemporain" (j'emprunte la formule à Eric Dussert, du Matricule des anges). Je ne pourrais vous expliquer ici en quoi consiste le principe, pourtant reconnaissable entre mille, ni vous dire le plaisir sans pareil qu'on éprouve à ressentir ladite écriture, tant elle découle d'une sorte de sensualité cérébrale impossible à retranscrire. Posons simplement qu'il s'agit d'une expérience un rien déroutante (cinq minutes de désorientation initiale, il faut les passer, comme on franchirait un sas plein de singes hurleurs) mais dans le même temps - et c'est en cela que réside la redoutable beauté de la méthode - extrêmement naturelle. Arno Schmidt a trouvé un autre moyen de dire le monde. Personne ou presque n'a haussé un sourcil.

La majeure partie des histoires d'Histoires sont issues du recueil Trommler beim Zaren ("Tambour chez le tsar") publié en 1966. Je ne sais pas exactement quand elles ont été écrites (au moins dix ans auparavant, suggère dans sa postface feu Claude Riehl, traducteur légendaire) mais, à l'exception de deux dernières (et en particulier de Parasélène & yeux roses), elles ne portent pas encore la marque de cette folie rigoureuse, de cette langue enflammée, hachée, de cette légèreté précise, terrible et tourbillonnante dont Schmidt se fera bientôt le héraut ; pour autant, et à leur élégante manière, elles l'annoncent, susurrent en augures les étourdissantes fantaisies à venir. Comme telles, elles constituent en vérité une introduction idéale à l’œuvre de ce géant blasphématoire et insaisissable qui (gag) vécut la plus grande partie de sa vie dans un état de dénuement avancé, avant - c'était écrit - de croiser la route d'un mécène philologue éclairé. Si c'est la première fois que vous entendez parler d'Arno Schmidt, docteur ès séisme et illuminations, je vous envie. Pour 7€95, vous ouvrez une porte d'or.

La nuit était calme ; la lune décroissante illuminait la route ; nous filions sur nos vélos. ("Revêtement goudronné" est une invention plus utile que.) / (Il fallait, bien sûr, que ma démone en ait justement un rouge carmin, aux têtes de tubulure garnies de motifs de flammes jaunes & comme emballée dans de la gaze vaporeuse ; je le lui avais reproché mais en vain ; elle s'était trouvé une excuse : au "Vorhof" il n'y en aurait pas eu d'autre. Enfin, il n'y a rien à faire : le pacte est signé et je lui appartiens.)

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