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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

demande à la poussière

Publié le 9 Septembre 2015 par F/.

demande à la poussière

Les déprimants mystères de la rentrée littéraire : pourquoi dix articles copiés/collés consacrés au même bouquin fadasse et mal écrit, tandis que tel autre, en comparaison, se voit comme frappé d'omerta ? La réponse est peut-être contenue dans la question. Une façon de dire que je n'ai pas lu grand-chose dans la presse à propos de Tout ce qui est solide se dissout dans l'air, premier roman de Darragh McKeon dont le titre, à l'image de celui d'un essai philosophique publié en 1982 par Marshall Berman, est emprunté - tout un programme - au Manifeste du parti communiste de qui-vous-savez.

McKeon n'est pas vieux. Tout ce qui est solide..., son premier roman né en partie, explique-t-il, de troublants souvenirs d'enfance (une histoire de réfugiés, tiens donc), tourne autour de la centrale de Tchernobyl tel un pilote d'hélicoptère à la fois affolé et sidéré par l'ampleur, l'"henaurmité" du sinistre. Il s'agit moins, ici, de circonscrire ce dernier que d'en prendre la mesure ou plus exactement : de mesurer à quel point, jusqu'à quel cœur enfoui, l'homme a été contaminé par les dérèglements de la machine. On suit quatre personnages, comme pris au hasard : Evgueni, petit pianiste prodige moscovite en butte à l'agressivité de ses pairs ; Maria, sa tante, ancienne journaliste qui, faute de mieux, travaille désormais à l'usine ; Grigori, l'ex-mari d'icelle, chirurgien de son état qui tente d'oublier le passé en travaillant d'arrache-pied ; et Artiom, l'enfant de la campagne, qui regarde les oies voler. Sauf que : "Juste après le premier tir, les oies s'égaillent dans les airs, mais alors que normalement elles devraient s'envoler d'un mouvement souple et rapide, assez bas sur l'horizon, elles s'élèvent et retombent au sol (...)" C'est la chute annonciatrice, le rouge du ciel comme un sang qui suinte, le silence à venir enfoui sous un silence plus lourd encore.

Tout ce qui est solide... est, tout à la fois, l'histoire de l'absolue faillite d'un système (les multiples exemples de l'impuissance bureaucratique qui gangrène les opérations de secours sont largement aussi effrayantes que les conséquences physiques de la catastrophe) et celle de quatre destins sinon brisés, du moins durement infléchis : avant l'explosion, pendant, et après - un "après" amputé, sali, nécessairement muté. L'imagination de McKeon, traversée par endroits de visions horrifiques (des chiens qu'on abat, des sauveteurs en bras de chemise, du sang qui s'écoule "sans plaie particulière", l'incommunicabilité élevée au rang de dogme fatal), fait, si l'on peut dire, merveille, l'auteur s'attachant, dans les premiers chapitres, à camper sérieusement ses personnages pour mieux les lâcher ensuite dans un insupportable tumulte. Quand tout va bien, lisais-je hier dans un article consacré aux conséquences de la crise économique, les gens se comportent comme des chacals. Mais quand le monde s'effondre, la plupart du temps, leur humanité se réveille et leur courage éclot telle une mystérieuse fleur d'airain. C'est dans la digne mansuétude témoignée à ses personnages que McKeon, à mes yeux, s'accomplit en tant qu'écrivain. Impossible - et il faut le prendre comme un compliment terrible - de ne pas penser en lisant son livre à La Supplication de Svetlana Alexievitch, ouvrage définitif en la matière d'ailleurs cité dans les remerciements. Parmi le chœur des affligés, des centaines de milliers d'affligés, McKeon reconnaît ses personnages et les suit avec une sorte de fatalisme éclairé : ce que nous pouvons opposer au Mal est bien faible ("il y a forcément un bouton à pousser, une série de codes à rentrer, une procédure..." s'affole un narrateur désincarné) mais c'est tout ce que nous avons. Tout ce qui est solide..., on l'aura compris, n'est pas ce qu'on appelle un feel-good book, sa lecture éprouvera les âmes les plus endurcies et pourtant, ici et là, l'idée d'une rédemption palpite, et le roman ne serait rien sans elle.

"Le passé exige qu'on lui soit fidèle", glisse Maria à son neveu à la fin du livre. Reconnaître le passé, dénicher, parmi les décombres, les mots pour le dire, regarder l'horreur en face et trouver, malgré le vent mauvais qui se lève, la force de continuer à vivre, c'est ce à quoi, comme les autres, elle s'applique. L'énergie non fissile de l'espoir : voilà, en définitive, de quoi vibre ce premier roman remarquable.

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