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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

description d'un combat

Publié le 2 Octobre 2015 par F/.

description d'un combat

Il existe un mystère Karl Ove Knausgaard ; le savoir n'est pas en connaître la clé. J'ai évoqué ici, il y a quelque temps, le dernier roman d'Angot et l'ennui incoercible éprouvé à sa lecture. Rallier à ma cause ceux que Un homme amoureux laisseront a priori de marbre me paraît aussi vain et malaisé que de convaincre les admirateurs de la dame qu'ils se prosternent devant la mauvaise idole. Étrangement, j'ai tout de même envie d'essayer.

D'abord, le projet : six livres (Un homme amoureux est le deuxième à ce jour traduit en français), une hexalogie monumentale publiée en Norvège entre 2009 et 2011 et un titre de cycle aussi juste que provocateur, Min Kamp - oui, "mon combat" (les Allemands ne l'ont pas repris tel quel, on se demande bien pourquoi.). Le propos est largement autobiographique. Knausgaard, très clairement, raconte sa vie : son enfance dans La Mort d'un père, la rencontre avec la future mère de ses enfants dans ce deuxième opus. Le style est, disons, relativement neutre, et pas si indigent, en tout cas, que d'aucuns l'ont un peu vite affirmé ; le récit, lui, est lent, incroyablement détaillé (on sait tout des plats que l'auteur prépare, de la façon dont il change - mal - les couches de ses filles, de la violence du coup de foudre inaugural et des sentiments pour le moins contradictoires que lui inspirent ensuite sa compagne - fascinante maniaco-dépressive en stand-by - et l'amour en général, de la difficulté qu'il éprouve à jouer le jeu social sophistiqué et terriblement policé qui lui imposé en Suède, lui, le barbare, le Norvégien dans l'âme, du sacrifice permanent que représente à ses yeux le fait de se plier à des règles et de ne pas écrire sans cesse, de sa propension tragique, quasi kafkaïenne, à énoncer la vérité sans cesse, à se comporter selon les diktats d'icelle et à en subir sans broncher ou presque les conséquences chroniques - aliénation, crises permanentes, fureur des amis trahis, etc.). Il y a indéniablement - et de nombreux critiques l'ont souligné - quelque chose de proustien chez Knausgaard, dans l'acharnement méticuleux qu'il met moins à disséquer le réel qu'à littéralement l'épuiser. Mais, le siècle étant ce qu'il est, et l'auteur se définissant lui-même comme un membre de la classe moyenne, cette recherche du temps systématiquement perdu n'atteint que rarement au sublime, ou de façon très détournée. Car ce n'est qu'en raclant, avec une sorte de morgue fataliste, les bas-fonds d'une existence vouée à l'ennui et à la répétition, en la lardant ici et là de digressions philosophiques et métaphysiques, que l'auteur en révèle l'ironique grandeur. En deux mots ou presque : tout vaut la peine d'être vécu (et on insiste bien sur le mot "peine") mais seule la littérature est à même d'offrir une consolation supérieure. Un homme amoureux, c'est Houellebecq à Combray, c'est les Verdurin chez Ikea, c'est cocasse et terrible, terriblement chiant sur le papier, cocassement sublime en définitive.

Knausgaard a la beauté du diable ou d'un saint dostoïevskien voué à une mauvaise cause : la sienne. En Norvège, pays qui compte cinq millions d'âmes, il a vendu des centaines de milliers d'exemplaires de ses livres. Son œuvre, par ailleurs, est traduite dans une multitude de langues, et c'est partout le succès, partout sauf en France, apparemment, où la sauce commence tout juste à prendre (et il faut saluer ici le courage des éditions Denoël, qui se sont lancées sans filet dans cette étonnante aventure). Les États-Unis ont fait ce qu'ils savent faire le mieux : ils se sont pâmés et offusqués. Le succès, de fait, est constitutif de l'énigme Knausgaard : on voudrait offrir ce livre à tous ses amis mais on sait aussi que ce ne serait pas une très bonne idée (est-ce une bonne idée d'offrir une panthère ?). Pas plus qu'on ne peut raisonnablement l'expliquer, on est capable de dire en quoi ce livre (sur lequel O. Gallmeister, béni soit son nom, a attiré en premier mon attention, ajoutant que c'était le meilleur qu'il avait lu depuis des années), en quoi ce livre, donc, est authentiquement génial. Reprenons un peu. 1) L'autofiction en tant que genre et en tant que système m'arrache d'irrésistibles bâillements. 2) Knausgaard se moque du style - à moins que son style, justement, soit de s'en moquer (mais on sait qu'il a composé son cycle dans un état de hâte et de fièvre absolu, exerçant sur son entourage une force centrifuge). 3) La vie de l'auteur n'a rien d'exaltant (la chose la plus extraordinaire qui lui arrive, c'est l'accouchement de sa femme). 4) L'auteur n'a rien de sympathique. Conclusion ? Un homme amoureux est un roman qui semble avoir été composé au mépris complet de toutes les règles de narration et de bienséance communément admise. C'est peut-être, et je dis bien "peut-être", avec la personnalité hors-norme de son auteur (on voudrait écrire "coupable", comme on est coupable d'être né), ce qui en fait la valeur et la force. Knausgaard emmerde le monde. Un petit gamin norvégien peu sûr de lui, un adolescent sombrement introverti, un adulte resté dans l'enfance, sujet à des emportements de pacotille, à des caprices de diva. Mais au centre : un diamant brut. La volonté de l'homme buté, enferré dans ses contradictions existentielles, son combat permanent contre les limites du monde. "On ne peut rien faire pour toi, énonce Geir, l'ami fidèle au regard amusé et pénétrant. Je te plains. Mais je n'ai pas d'autre alternative que d'être spectateur d'une tragédie qui se déroule tout près de moi. Une tragédie, comme tu le sais, c'est quand ça se passe mal pour quelqu'un de bien. A l'inverse de la comédie, où ça se passe bien pour quelqu'un de pas bien." La tragédie d'un homme au sein de cette vaste comédie flottante qu'est la vie : on ne saurait mieux résumer le projet. Un homme amoureux est un roman terrassant, un livre d'un genre - en dépit des apparences - outrageusement novateur. Vous l'adorerez ou vous le refermerez au bout de trente pages. Dans les deux cas, ne venez pas vous plaindre.

Mon combat II - Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet, éditions Denoël, 784 pages, 26,90€.

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Nicole Giroud 18/11/2015 18:28

Votre description de Karl Ove Knausgaard et de ses écrits, outrageusement contradictoire et urticante, me plaît beaucoup. De là à le lire, je ne sais pas. Les nombrils au prurit soigneusement entretenu ne me tentent pas vraiment, mais si, en plus, le style n'est pas au rendez-vous sur presque 800 pages, cela frise le scapulaire.

F/. 18/11/2015 18:34

Lisez 30 pages en bibliothèque. Si vous n'êtes pas conquise, laissez tomber.

JS 02/10/2015 10:19

Bien que la matière ne soit à priori pas la même, que l'on ne soit supposément pas dans le "roman", la description que vous en faites me rappelle beaucoup celle que vous produisiez dans "la symphonie des spectres". Il ne s'agit pourtant pas de déliquescence, simplement des affres banales d'une vie, de la profondeur d'une intimité.

Cela fait plus envie qu'un Angot, assurément ... :)