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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

le Don

Publié le 18 Février 2016 par F/.

le Don

Il écrit comme on respire, en martelant les touches ; du moindre mot on ne saurait se passer. Je l'ai découvert il y a plus de vingt ans par l'entremise d'un professeur de littérature américaine dont tout le monde aimerait aujourd'hui connaître le nom et qui nous disait : je sais que c'est coefficient 1, les gars, mais lisez Mao II, sans rire, ça vous en apprendra plus sur le monde que tous les cours que vous suivez ici, finance, marketing, toutes ces joyeuses saloperies minérales & fécondes que lui, Don DeLillo, regarde onduler tels des serpents, et devinez qui est l'aigle ?

Je n'ai pas fait de commerce, jamais ; ça ressemblait à une blague, mais faites semblant de rire sans quoi vous êtes mort. Plus tard, en Californie, et parce que ce n'est pas un livre qu'on peut se contenter de lire, je me suis perdu dans Outremonde. Un marque-page l'atteste : un billet d'entrée pour le Hearst Castle daté du 13 août 1999. Ce roman, je l'ai chéri comme une Bible. DeLillo était un saint lointain, une prophétie en mouvement perpétuel, une flèche traversant l'air pur de la pensée et traînant tout le vingtième siècle à sa suite. Hier, j'avais ce gros volume sombre dans mon sac quand je suis monté au troisième étage de l'immeuble où DeLillo attendait l'heure de sa lecture avec son épouse, les adorables libraires de la Shakespeare and company, son éditrice française - qui, ô félicité, se trouve être aussi la mienne et sans laquelle je ne me serais jamais trouvé là - ainsi qu'une poignée d'autre chanceux au visage illuminé. Si Don DeLillo était aussi grand que ses livres, on ne pourrait le faire entrer nulle part. Mais voilà, il arrive que la réalité baisse sa garde et il se tenait là, pull gris, pantalon noir, 80 ans bientôt, et c'était absolument grandiose, et absolument normal.

Je me suis souvenu de mes 21 ans, de mes 27 ans, du choc ressenti à la lecture d'Americana, je me revoyais lisant tous ces livres dans un bus, dans un lit, un parc, une baignoire, j'essayais de comprendre ce pays convulsé et les règles du base-ball et ce que je fabriquais là (pour le base-ball, il me semble que c'est bon). Le reste ? Danser d'un pied sur l'autre, vingt ans de ma vie, je tripotais mon smartphone diabolique, honni, la femme de Don, très belle, très douce, m'a expliqué que Don détestait les photos, détestait le genre de territoire stérile qui leur tenait lieu d'écosystème, et j'ai tout de suite compris ça, et j'ai tout de suite su que je le savais déjà, et j'ai pris deux clichés en douce que je garderai pour moi, juré, que j'effacerai sans doute - de toute évidence, il m'était impossible de ne pas me livrer à ce sacrilège, moi qui, de façon très professionnelle, ai passé et passe toujours l'essentiel de mon temps à ne rien comprendre.

Nous sommes restés une heure dans ce vieil appartement idéal donnant sur Notre-Dame. J'ai parlé avec sa femme, surtout, c'est-à-dire deux minutes. Lui, je le regardais, je regardais son regard, la dignité très pure de son intelligence acérée, paisible, jamais désespérée. Parfois, il souriait. Ce qui veut dire : une lueur fugitive. Et toujours, ce regard, le monde, la naissance des mots en quelque secret bunker. Pour finir, nous sommes descendus, il a parlé en anglais devant une foule conquise, il a lu, une obscure magnificence, j'écoutais sa voix, je regardais sa femme le regarder, cette fois, et je me disais : tu es là, c'est une chose très rare, cet homme, cette intelligence, cette bonté. Et voilà la raison pour laquelle il sourit si rarement. Il regarde, comme personne, il regarde et il y a rarement de quoi sourire et il ne faut surtout pas le faire en ces moments où l'on peut. L'appréhension du monde par la littérature ressemble à un système quantique : si on se montre, si on fait l'écrivain, ça ne veut plus dire grand-chose.

Personne, depuis Kafka, ne s'est à ce point abstrait de ses livres tout en les habitant de façon si entière. L'art de la présence, l'art de l'invisibilité, c'est exactement la même chose et vous êtes, Mr. DeLillo, ce qui se rapproche le plus de l'homme invisible et présent. Plus tard, un petit mec apaisé, qui a lu deux pages de Zero K ("The wisest, richest, funniest, and most moving novel in years", vous ne savez qu'on ne vous ment pas) et en reste tremblant encore, repart dans un Paris glacé en serrant le bréviaire contre son cœur, la signature, et tout, partout, demeure si intensément possible qu'il a envie de remercier les pierres.

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