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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

surtout, ne sois pas sage

Publié le 18 Mars 2016 par F/.

surtout, ne sois pas sage

"Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau."

Ted Hughes

"Elle est où maman ?" La mère des petits garçons est morte. Ils hument l'air vicié, perdus, avides d'après. Quelque chose ne tient plus. Le père, lui, fait ce que font tous les pères fichus, les fous d'absence qui tentent de retenir la douleur comme on filtrerait un torrent de ses doigts écartés : il devient fou, ou peu s'en faut. Survient Corbeau, un sacré phénomène, psychose incarnée qui débarque sans invitation aucune, un échalas qui voit loin, un saint sauveur et bourreau, une vaste et brinquebalante armoire de plumes noires qui crache sous la souffrance, brasse les affects, aide et brutalise, si terriblement drôle et vrai, "docteur ou fantôme, parfait stratagème". Corbeau est le deuil dont on ne sait que faire, le compagnon des jeux cruels, - grincement, sarcasme, illumination -, celui qui met les pieds sur la table, inquiète les garçons mais les aime à les croquer, ces chétifs, secoue le père en un tourbillon permanent pour qu'enfin il se déprenne de la mort, l'embrasse, la repousse, et accepte à la place son corolaire méchant : le temps.

La douleur porte un costume de plumes, petit bréviaire pour jour de grand vent magnifiquement traduit par Charles Recoursé, est l'un des plus beaux et de plus pertinents livres sur le deuil qu'il m'ait été donné de lire. Creuser la mort pour ne pas qu'elle vous creuse, pisser face au vent, hurler quand personne ne vous entend, tout cela est bon, tout cela est approuvé à 100% par le corbeau de Max Porter, un savant fou hérissé à la Poe qui sait l'essentiel mais ne peut pas le dire, ou alors en sifflant, en crachant, comme un psy hilare atteint du syndrome de la Tourette. Et cet homme qui se laisse envahir, ce papa pleurant paumé qui ne rêve qu'à l'avant, infoutu d'habiller ses gosses d'autre chose que de vide, c'est lui qui l'a invité en se raccrochant à ses travaux sur Ted Hughes et son chouette corbeau maudit - un oiseau qui, rappelle Anne Mounic, "n’est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité." Donc acte pour le volatile larger than death sans cesse en mouvement, d'une impertinence fondamentalement réconfortante, tout à la fois témoin et passeur, malédiction et bienfait, nécessité totale et vaine absurdité.

La douleur... , c'est une heure de lecture et de poésie en compagnie d'une voix qui vous sera immédiatement familière, vieille et terrible, une trouée dans la façade trop sage du langage de consolation qui ne dit plus rien : cette voix, c'est la nôtre, la vôtre, celle qu'on ne se souhaite pas mais qui nous sauvera peut-être un jour. Merci beaucoup, Corbeau.

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