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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

et tout se passe ailleurs

Publié le 4 Mai 2016 par F/.

et tout se passe ailleurs

Le Fils de Saul : une plongée en eaux résolument insolubles. Qu'est-ce que l'enfer ? Un endroit où tout se passe pour vous, par vous et à travers vous, malgré le fait que nous ne soyez, au sens strict, personne.

Saul est à Auschwitz. Une croix rouge est peinte dans son dos pour ne pas qu'on le confonde avec les autres, qui eux mourront aujourd'hui. Lui mourra plus tard - dans quelques mois si tout va bien. Saul fait partie des Sonderkommandos, ces Juifs chargés de prêter main forte à leurs bourreaux pour mettre en place la solution finale. Les petites mains incapables de trembler. Les regards vides.

Dès les premières minutes, Saul mène de nouveaux arrivants dans un vestiaire. On leur explique qu'ils vont prendre une douche. La porte de métal se referme. Il y a ces cris, on tambourine - derrière, ce n'est pas La Liste de Schindler et puis, au côté de ses comparses, pareillement hâve et muet, Saul ramasse les manteaux qui ne vêtiront plus personne. Plus tard, il faudra nettoyer la chambre à gaz. C'est insoutenable : rien de plus. C'est routinier. C'est ce qui se passe, poing final dans ta gueule.

Et ce qui se passe se passe à l'extérieur, en périphérie, et c'est évacué dès le commencement, et ça ne peut s'appeler que "ça". Une façon de dire : voici le pire. Il n'y a pas d'horizon d'attente à Auschwitz. Il y a maintenant, ce moment où vous êtes en vie, et il est inutile de se préoccuper du reste. Pas de demain, pas d'hier, des cris, des gémissements, des ordres, des coups. Tout se joue en périphérie. Tout est flou, étranger. Seule importe la trajectoire de la survie personnelle. C'est pourquoi la caméra suit à la trace cette croix rouge peinte dans le dos de Saul. Saul balloté, insulté, mis à genoux, mis à contribution ; on pointe des armes sur lui, on le menace, et puis finalement rien, il repart, rendu au flot noir de cette vie-là, de ce "ça" auquel on doit renoncer de donner un sens.

Saul trouve un corps. Un jeune garçon qui vit encore après la chambre à gaz. Puis qui ne vit plus. Saul dit que c'est son fils. Cette chimère devient une obsession. Saul veut qu'un rabbin dise le kaddish pour son fils. C'est le surgissement du sens. C'est la direction soudaine de la fiction. C'est une possibilité et, donc, une impossibilité fondamentale. Saul cherche un rabbin. Les rabbins sont morts, ou sur le point de mourir, ou ce ne sont pas de vrais rabbins. Saul : perdu dans un univers de signes indéchiffrables, englué dans un monde mouvant, plein de bruit et de fureur et qui signifie tout, à savoir que le sens même est mort, à savoir que les directions n'ont plus à être suivies, seulement les directives.

Le regard de Saul exprime, au choix, une détermination à la limité de la démence, ou rien. Rien serait une bénédiction, un anti-nirvana absolu, l'extinction totale du désir obtenu au terme d'une extase inversée. Peut-être Saul a-t-il besoin de tuer ce dernier projet en lui pour accueillir enfin sereinement le désespoir absolu.

Le film de László Nemes travaille la question de la représentation de la Shoah. Question au sens de problème parce que, bien sûr, il n'y a pas de réponse. La caméra suit l'acteur et lui seulement. Le fond attendu est annihilé dans la scène inaugurale. Vous ne ressentirez pas de peine. Ce que vous ressentirez sera bien plus fort que ça, et vous serez incapable de donner un nom à "ça". Vous ne serez pas émus. Vous serez sidérés de ne pas l'être. Attendez-vous à des bousculades. A un tremblement intime. Tout le film est placé sous le signe du déplacement, de la question sans réponse. Le Fils de Saul parle à une partie de vous qui est bien plus lointaine que le cœur, bien plus sèche et bien plus noire : c'est l'intellect en vous qui est capable de concevoir la Shoah. Une partie que vous n'avez pas envie de connaître. Et un film que vous n'avez pas envie de voir. Et que vous devez voir pourtant parce que patiemment, inlassablement, son propos vous découpe, vous dissèque et vous dévore, mais que vous avez besoin de comprendre qu'il n'y a rien à comprendre.

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Marcel Trucmuche 05/05/2016 10:42

A propos du mot "Shoah", je vous propose la lecture de cet article :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2005/02/19/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah-par-henri-meschonnic_398817_3232.html

Ce film m'a laissé aussi un très intense sentiment. On y perd la notion du temps, de l'espace, le libre-arbitre et la servilité de Saul sont eux aussi effroyablement mêlés ; on y ressent donc un profond bouleversement. La quête de Saul (soul) questionne sur ce qui survivrait à cet enfer, l'âme, même hypothétique, comme si le pari de Pascal avait ici l'enjeu de la survie physique et mentale.


Merci pour votre blog !

F/. 06/05/2016 09:40

Merci à vous !