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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

dark urbanism

Publié le 8 Août 2008 par F/.

http://www.jakarta.travel/wiki/images/3/3c/The_slums_are_vulnerable_to_flooding.jpg

Imaginez. Nous sommes en 2025 et vous habitez (« vivre » serait un peu exagéré) un bidonville à Kinshasa. Ou Bagdad, ou Lagos, ou Manille - quelle différence ? Vous faites partie des quatre milliards de personnes qui n'ont foncièrement pas de bol.

Le logement de 45m2 que vous partagez avec treize autres personnes est censé vous appartenir, mais vous êtes incapable de produire le moindre titre de propriété. Votre fenêtre donne sur une décharge où piaillent joyeusement vos enfants, le décor se résumant à un amoncellement d'excréments et de sacs plastiques emplis de fœtus. Horrible ? Oui, mais consolez-vous : statistiquement, vos petits trésors ne vivront pas assez vieux pour être traumatisés. A présent, ouvrez votre robinet. Tiens ! De la merde. Sortez sur le perron : de la merde encore, à perte de vue. En somme, la merde est l'élément qui définit votre vie. 

Certes, vous pourriez foutre le camp - et vous serez sans doute obligé de le faire le jour où un mafieux local mettra le feu à votre quartier en y faisant courir un chat enflammé - mais pour aller où ? « Ailleurs » est une abstraction protégée par des murs plus ou moins virtuels.

Un de ces quatre, vous serez peut-être tenté de vous passer une ceinture d'explosifs à la taille et de vous faire sauter au cœur des beaux quartiers. Ne soyez pas trop confiant toutefois : votre gouvernement a prévu le coup. Les nations compatissantes qui l'ont aidé à « moderniser » son économie lui ont également appris à former des squads d'intervention terriblement efficaces. Alors d'accord : il n'y a pas de fric ici pour restaurer votre système de protection sociale, ou quelque système que ce soit. Mais on en trouvera pour vous rayer de la carte si vous essayez de faire entendre votre voix.

http://www.marcuse.org/herbert/scholaractivists/scholarpix/mikedavis.gif

Pamphlet politique post-marxiste ou chronique réaliste d'un cauchemar annoncé ? Truffé de statistiques glaçantes, hérissé de visions apocalyptiques, Le pire des mondes possibles a fait grand bruit à sa sortie aux Etats-Unis.

Mike Davis, son auteur, n'en est pas à son coup d'essai. Né en 1946, ce théoricien de l'urbanisation est également un activiste politique aussi connu que contesté. Ses prises de position, développées notamment dans l'excellent City of Quartz (qui annonçait quasiment les émeutes de 1992 à L.A.), lui ont valu l'approbation d'un large public... et l'ire de nombreux collègues, qui lui reprochaient ses positionnements radicaux et son catastrophisme systématique. A l'instar de Michael Moore, Davis est accusé d'avoir monté certains témoignages de toutes pièces pour valider ses théories post-urbaines férocement anticapitalistes. Les mêmes critiques ont fondu sur lui quand Le pire de mondes... est paru. L'ouvrage ne serait-il qu'un fatras de prédictions alarmistes étayé de vagues élucubrations gauchissantes ? On serait presque tenté de le croire, tant la situation décrite (les bidonvilles sont en passe de devenir l'habitat numéro un dans le monde ; la faute en revient aux pays riches, et il est trop tard pour y changer quoi que ce soit) paraît absolument sans issue. « Tout n'est pas si noir, plaident les contempteurs de Davis, qui accusent ce dernier de passer sous silence les initiatives locales, et de déployer une idéologie anti-libérale foncièrement primaire. Le problème, comme le rappelle Jon Wiener dans un numéro de The Nation paru en février 1999 (L.A. Story : Backlash of the Boosters) est que les détracteurs les plus virulents de l'auteur sont également, et avant tout, de farouches partisans d'une politique d'urbanisation globale.

Et s'il est vrai que les méthodes d'investigation de Davis, qui mêlent allègrement recherches académiques et reportage semi gonzo, filtrent nécessairement le regard porté par ce dernier sur la cité postmoderne, le lecteur ne pourra que frémir à l'évocation du no future radical qui attend les métropoles du tiers-monde, et interroger la responsabilité des puissances dominantes dans la déréliction apparemment irréversible de leur tissu urbain synthétique.

http://blog2b.hosting.dotgee.net/blog/wp-content/uploads/Villes/new_delhi_bidonville.jpg

Si on connaît désormais les dégâts causés par le FMI, la perversité des politiques d'aides invasives et la mise au pas globalement tyrannique des nombreux pays concernés par une paupérisation urbaine endémique, on mesure moins le caractère pathogène des mesures imposées et leurs ubuesques conséquences, ainsi que le terrifiant désengagement des responsables.

Marché du travail déstructuré (micro-économie, stratégies de survie à court terme), épuisement du capital social : les bidonvilles sont le paradis de l'exploitation humaine et mettent en évidence ce que Davis appelle « l'opération de tri de l'humanité », symptôme terminal de la crise du capitalisme mondial. Que les terres promises des années 1960 - eldorados économiques en forme de mirages néo-libéraux - aient depuis longtemps cessé d'exister est une chose, semble dire Davis. Mais que les acteurs occidentaux de cette déconfiture orchestrent à présent eux-mêmes la faillite du système, trahissant une volonté délibérée de laisser « mourir » les pays pauvres et leurs gigantesques cités-dépotoirs, voilà le vrai scandale du 21e siècle, la véritable crise du capitalisme mondial.

Ici, l'ouvrage de David quitte la simple étude de terrain pour se muer en cri de guerre idéologique.

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Les solutions locales ne changeront rien, proclame encore Davis. Seul un profond changement des consciences occidentales pourrait favoriser un processus de guérison lequel, même s'il était enclenché aujourd'hui même (ce qui est loin d'être le cas) devrait s'étendre sur près de deux siècles pour porter pleinement ses fruits. 

En attendant donc, l'occident prépare la mise sous surveillance intensive des zones sinistrées. Un job compliqué, et assez dangereux. « L'urbanisation rapide des pays en voie de développement, écrit Troy Thomas, théoricien de l'aviation militaire, dans le numéro du printemps 2002 de l'Aerospace Power Journal, se traduit en un milieu de bataille de plus en plus difficile à comprendre parce qu'il est de moins en moins planifié » Plus loin, le capitaine déplore que les bidonvilles des périphéries du Tiers monde, qui grandissent sans cesse, soient organisés en « sous-systèmes informels, décentralisés, où il n'y a pas de schémas et où les points dont se servir comme leviers ne sont pas facilement repérables ».

Mais ne perdons pas le moral : notre sympathique ami est à peu près certain que le Pentagone, en investissant massivement dans la technologie et dans l'entraînement, peut vaincre toutes les difficultés. Un des « livres de recettes » de la Rand intitulé « Opérations aériennes en milieu urbain » fournit même un tableau utile pour calculer le seuil acceptable de « dommages collatéraux » (lire : enfants morts) causé par certaines contraintes politiques et opérationnelles.

Déjà entraînées en Irak, les unités spécialisées des armées américaines, pour ne citer qu'elles, sont prêtes à gérer ce qu'il faut bien appeler l'après tiers-monde, la guerre mondiale contre les pauvres : ce qui reste quand le pragmatisme aveugle a remplacé l'espoir. 

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D
ecology of fear poutre sévère aussi
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S
Il se trouve que j'ai ce bouquin dans ma bibliothèque mais je suis déjà sur City of quartz du même Davis. Un livre passionnant d'ailleurs.
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