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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

liban (3)

Publié le 5 Novembre 2011 par F/.

Les réceptions de l’ambassadeur sont toujours un succès. Après une séance de non-signatures à la Librairie Orientale, nous dirigeons lestement nos pas vers le carré VIP de l’Institut Français où un monsieur à barbe blanche se fend d’un petit discours tandis que nous essayons de trouver un deuxième verre de vin sous l’œil ultra-méfiant d’un jeune garde du corps rongé par le stress. Je donne un coup de coude à Bruno. « T’es pas capable de courir au milieu en criant Allah Akbar. » Non, il n’est pas capable.

Ce matin, les élèves m’ont demandé ce que je pensais du Liban et des Libanais. C’est une question assurément complexe. Je veux dire, les Libanais font montre d’une gentillesse extrême en bien des circonstances. Qui n’a pas envie de prendre un Libanais dans ses bras afin de lui prodiguer un hug de bon aloi ? Mais le pays lui-même, franchement, c’est difficile à dire. Le climat est encore un peu tendu, on dirait. Hier soir, au crépuscule, j’ai pris des photos de mon quartier. Un type en treillis, mitraillette en bandoulière, s’avance. « No photos, Sir. » Je souris. « Je suis français. » Il ne sourit pas, montre un bâtiment lépreux que je comprends être un genre de commissariat. « No photos. » Ok, mec. Tu m’as eu. En vérité, je suis un agent du Mossad et je procède à quelques repérages en prévision des frappes chirurgicales de la semaine prochaine.

Plus tard, nous discutons (ce “nous”, pour ceux qui se poseraient la question, désigne l’excellent Bruno Gibert et moi-même) avec des filles de l’Institut Français qui, prises de pitié devant notre méconnaissance absolue des mœurs locales, nous ont fait venir dans un bar mexicain.

Il y a la Française qui est venue ici parce qu’elle « adore le bordel. » Il y a la Libanaise qui a vécu vingt ans à Paris et qui pensent que nous, les Français, sommes bourrés de préjugés à l’égard des Arabes en général, et des Musulmans en particulier. Elle nous demande ce que nous pensons de la couverture de Charlie Hebdo. « Tu es musulmane ? » Non, pas du tout, elle est chrétienne. Mais elle trouve qu’il ne faut pas trop de moquer des religions. « Elles font déjà très bien le travail toutes seules » marmonné-je dans les vestiges de mon mojito. Personne ne relève.

Il y a la Libanaise pure souche qui ne rêve que de se barrer, pour aller n’importe où ailleurs, France, Canada, Australie – de toute façon, il y a cinq fois plus de Libanais dans le reste du monde qu’au Liban lui-même. « J’aime ma famille, j’aime mes amis, j’aime mon pays mais la mentalité est trop chiante ici. » J’essaie de comprendre ce qu’elle entend par là. « Impossible d’avoir une discussion entre gens de confessions différentes, sinon on s’entretue. » Ah oui, un peu comme en France avec la politique, dis-je. Oui, sauf qu’ici, on ne s’entretue pas au sens figuré.

La Libanaise qui a vécu à Paris me pose des questions sur le mariage, l’engagement, le sacré. Elle s’est mise avec un Juif, il y a quelque temps. En France, bien sûr. Ça aurait pu tenir un peu si Israël n’avait pas bombardé le Liban en 2006. Elle secoue la tête. « Ça, et le fait que ses parents refusaient de me rencontrer. »

Ici, personne n’est vraiment en couple : l’affaire semble trop compliquée. Le Libanais mâle est écartelé entre son désir de modernité et les plats ancestraux de sa maman, qui se mettra en colère s’il se lève pour débarrasser son assiette. Les filles portent des jupes moulantes et des chemisiers moulants et boivent des coups et dansent comme des folles, mais elles s’efforcent aussi de rester vierges jusqu’au mariage. « En principe, nous confie l’une d’elle, ça se finit à l’arrière d’une voiture car tout est caché ici. Du coup c’est un peu sordide. »

Et pourtant, les gens viennent. Les gens tombent amoureux de ce pays. Une photographe rencontrée au salon nous confirme que ce chaos la séduit. « Quel bordel ! Les gens sont fous. J’adore. Il y a un truc à faire, ici. »Une autre, qui travaille dans la montagne, se fait fataliste. « Oh, moi, le Hezbollah me connaît de toute façon, ça me protège, personne ne m’enlèvera, je ne suis pas intéressante. »

« Monsieur, que pensez-vous du Liban et des Libanais ? » La question revient en boucle, et je botte inlassablement en touche – je ne sais pas, petit, je n’ai pas lu assez de livres, je suis le Philistin, le touriste au cœur candide, l’imbécile heureux qui débarque en terre conquise et ne connaît rien du monde et s’épanche en vingt minutes sur son blog tranquille et ne s’intéresse qu’à la localisation des Wifi hotspots.

Plus tard, un copain d’une organisatrice m’informe qu’il accueille des auteurs au Kurdistan. Si le cœur m’en dit. « Euh, c’est en Irak, non ? » Si. Mais le Kurdistan est très safe, me certifie-t-il. Même à Bagdad, ça se calme, il n’y a plus que trois cents morts par mois. Avant, c’était trois mille. »

Soupir. Je suis venu ici parce que j’écris des romans pour la jeunesse mais j’ai parfois l’impression de me balader dans un bouquin de William T. Vollmann.

 

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abdo sarkis 05/11/2011 18:13


nous etions tres heureux de vous rencontrer aujourd'hui et malgré tout on a eu le chance de lire Liban (3).


F/. 06/11/2011 08:25



Merci Abdo, tout le plaisir était pour moi et je garderai un souvenir ébloui de ces rencontres !



Jp 05/11/2011 09:21


Bon. C'est exactement ce que je pensais. Je ne regrette rien. Take care