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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

liban (4)

Publié le 6 Novembre 2011 par F/.

Avant-dernier jour d’exploration. J’arrive au salon le cœur léger mais Blandine, notre chère accompagnatrice, me met en garde. « Il y a des gens qui ont lu ton blog ici. Ils ne sont pas très contents. Ils vont t’en parler. »

Je déglutis. « Tu ne rentreras jamais en France, me glisse Bruno, hilare. » Ah, ah, very funny. Intérieurement, j’aiguise mes arguments. Je suis Français. Je suis un homme libre. Je dis ce que je pense quand je le pense. Dieu ? C’est Dieu qui pose problème ? Une abstraction, une invention, un nuage, Grand-papa-personne ? Ils vont voir de quel bois je me chauffe.

En vérité, les élèves et les professeurs ne sont pas fâchés : juste un peu perplexes. « Vous avez l’air de quelqu’un d’ouvert, disent-ils, de tolérant. Ce n’est pas toujours l’impression que donne votre blog. »

Décontenancé, j’essaie d’expliquer le contexte : je couche mes notes sous word en vingt minutes, je ne me relis pas, je copie/colle sur Overblog dès que s’ouvre une fenêtre wifi, c’est un combat, c’est un pari, c’est n’importe quoi. « Je ne juge pas le Liban, dis-je encore. Comment pourrais-je ? Je ne suis ici que depuis quatre jours. » Les professeurs opinent, apparemment satisfaits. Oui, j’ai dit que Beyrouth était plutôt moche. Est-ce un problème ? La plupart des villes sont moches. La laideur me plaît pas mal, cette laideur-là, toute faite de contrastes, d’histoires, d’hésitations, de tristesse. C’est une laideur urbaine qui recèle des trésors. C’est plus intéressant que le boulevard Hausmann. Quant à la coolitude affichée des pères maronites, elle me sied, tout simplement. Et puis je ne fais que répéter ce que des gens me disent. Au fond, je ne sais rien, on ne sait rien sur rien, la seule certitude est celle-ci : l’étranger est pétri de préjugés, d’images toutes faites, l’unique parade est de se laisser envahir par l’âme du pays, et cela prend du temps, et ce temps, je ne l’ai pas. Ces récits de voyage, c’est pour rire, ajouté-je. Je n’invente rien, mais je sélectionne.

Les pères me serrent la main. « Vous êtes populaire au Liban. » On m’offre des dessins. On vient me remercier. Cette courtoisie sincère, ces sourires, « merci beaucoup monsieur d’être venu, merci pour vos livres », c’est un truc que je n’ai rencontré nulle part ailleurs et j’essaie de le dire : un point sur lequel on ne m’avait pas menti, c’est la gentillesse quasi proverbiale des gens du cru.

L’après-midi, promenade sur la corniche, de la Grotte aux Pigeons au Centre d’exposition. Un mélange de promenade des Anglais, de Santa Monica, la touche Beyrouth en plus. Je bois une limonade à la menthe devant la baie offerte. Nous découvrons un parc d’attraction quasi abandonnée, montons dans une grande roue, la plus rouillée du monde. Plus loin, un jeune garçon lance des pierres à un autre, un type poursuit un chien avec un bâton, des doigts d’amoureux timidement se mêlent, un crépuscule doré embrase doucement la ville. Pour finir, nous faisons du stop. Le type qui nous prend est une sorte de PPDA local, présentateur et rédac chef sur une chaîne d’info. Il nous donne sa carte. Nous voici de retour au salon.

Discussion avec une libraire, qui me dit, une fois encore, l’infinie complexité psycho-géographique des lieux, et cette catastrophe qu’a été la guerre. « On ne savait plus qui se battait contre qui, et pourquoi ? »

Grande pauvreté au sud-Liban, près de la frontière avec Israël, prédominance silencieuse du Hezbollah, qui ouvre des écoles dans les montagnes, stations de ski perdues dans les hauteurs, maisons à huit millions de dollars sur le front de mer, des endroits où on ne doit pas aller, des endroits interdits, des endroits déconseillés, des circulaires de l’ambassade, des rumeurs, deux religions face à face, et plusieurs sous-religions, et Israël, et la Syrie, et les États-Unis, et la francophonie, oui, il faut aimer le bordel, oui, ça vibre de vie, oui, c’est à la fois désespérant et génial, non, je ne peux pas expliquer plus – et je n’oublie pas toute cette beauté qui se dévoile dans les livres de photographies, tous ces éclairs de grâce et de misère, tout ce que je ne verrai pas cette fois, la neige, les plaines, deux chaînes de montagnes face à face, les ruines, les grottes, le silence d’un pays beaucoup plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur, un miroir qui renvoie beaucoup trop d’images.

Le soir venu, restaurant dans les hauteurs, nourriture exquise, comme toujours, et nous tombons au beau milieu d’un mariage maronite modeste (une centaine d’invités, quatre acrobates, quatre danseuses, feu d’artifice intérieur, harpe géante & kitch, chorégraphie de vingt minutes).

Au son d’une musique digne de John Williams, la mariée fait son entrée, agitant ses mains comme une princesse. Le marié, lui, est hissé par ses potes, un sabre à la main. Ces deux-là se réunissent et se mettent à danser. La musique est extraordinaire : une furie orientale soutenue par d’innombrables percussions qui ringardise instantanément toute notre pauvre et triste techno occidentale : impossible de ne pas hocher la tête comme un chien de plage arrière, impossible de ne pas battre du pied, cette musique est une transe, une célébration totale, des danseuses virevoltent, les gens frappent dans leurs mains, c’est les 1001 nuits meets LCD soundsystem, c’est Asian Dub Foundation sans parole et sans politique, c’est simplement joyeux, et simplement irrésistible.

 

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