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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

marrakech (10)

Publié le 2 Novembre 2010 par F/.

Ce matin, nous cherchons des verres à thé. Un certain type de verres à thé. Je suis un mâle, un sous-homme maléfique et absurde, comme l'écrivait si justement John Fante : pour moi, tous les verres à thé se ressemblent. Pas pour ma femme, bien sûr. Moyennant quoi, je dois faire semblant de m'intéresser un minimum au sujet si je ne veux pas tomber trop bas dans son estime.

Il y a trois boutiques qui vendent les verres souhaités. La première n'a plus de jaune et de rose. La seconde non plus, a priori (mais c'est pas sûr). Il faut donc se rendre dans la troisième. C'est là que ça se complique. Le plan qui figure au dos de la carte de visite est à peu près aussi pertinent qu'une semelle de chaussure trempée dans du goudron. Un numéro y figure. Or, il n'y a pas de numéros sur les portes. Il y en a eu, peut-être, je ne dis pas, on peut imaginer un passé mythique et poudré d'or où les numéros étaient lisibles, mais nous devons nous rendre à l'évidence : le temps des rêves est révolu. Par exemple, j'interroge un vendeur de gâteaux. "Bonjour, vous savez où c'est, le 422 ?

- Le quoi ?

- 422. C'est un numéro.

- Ah oui.

- C'est quel numéro, ici ?

(le vendeur sort de sa boutique, regarde au-dessus de sa porte : rien).

- 'Sais pas, finit-il par reconnaître.

- Mais les numéros, ils vont bien du plus petit au plus grand ?

- Ah oui, oui.

- Donc, ce serait par où ?

- Par là.

(il désigne une direction qui se révélera totalement fausse).

- Choukran."

Nous partons vers le nord. Un numéro apparaît. Genre, le 7. Ahem : ça ne ressemble pas beaucoup au 422. La mort dans l'âme, nous décidons de chercher la seconde boutique : on ne sait jamais. Nous cheminons vers Djemaa-el-Fna, longtemps, longtemps, longtemps. Le magasin que nous cherchons est au 231. La rue s'arrête juste avant la place - au 208. Ah oui, c'est dommage. Mais c'est normal : ce n'est pas la bonne rue. Je marche devant, maudissant les dieux à voix basse. Nous prenons la suposée bonne rue. Le 422, hein ? C'est à l'autre bout. Très, très, très loin. Nous finissons par trouver la boutique. Pas de verres à thé, comme prévu. "C'est bête, dit la vendeuse, on vient de les vendre. Si vous êtes là demain...

- Non.

- C'est bête."

Oui, tu as déjà dit ça. Je ferme les yeux. J'imagine des cohortes de couples furieux, obsédés par les mêmes verres à thé, sillonnant la medina bave aux lèvres. C'est une course contre la monde. L'enjeu ? La gloire. La vie. La postérité.

Nous voici retournés à notre point de départ. Back to the mosquée. J'évolue dans une zone inconnue, au-delà des plaines mornes de la lassitude. Ces verres à thé sont devenus la chose la plus importante au monde, une sorte de Graal inutile et sublime. Je mourrai ou je les trouverai. Nous passons dans une rue que nous avons déjà empruntée quarante-trois fois environ. A bien y réfléchir, cette ville est globalement dépourvue de charme. Fait chaud. Les gens sont chiants. Trop de bruit, trop de mobylettes, trop de n'importe quoi. Et puis j'ai mal au ventre. Arnaqueurs à chaque coin de rue. "Tu cherches le Palais, mon ami ?" No way, asshole. Et depuis quand on est amis ? Le Routard disait vrai. Crevez donc, cobras de pacotille et mendiants recrutés sur castings. J'ai soif. Fermez vos gueules, ô muezzins grandiloquents. Pourquoi tu souris, toi ? On va finir écrasés sous un bus Fram, ça ne fait pas un pli. Non, je n'ai pas dix dirhams. Pas même un, vous entendez ? Terminé, les dirhams. Une gentille dame nous aborde. "C'est par là." Mais oui, bien sûr. Et moi, je bosse pour la CIA en interim. Trop polluée, Marrakech. Trop loin de Paris. Je connais cette rue par coeur. Non, je ne cherche pas mon chemin, non, je ne suis pas perdu, je sais parfaitement où je vais : je vais nulle part, et d'un bon pas, encore. Faites donc attention où je marche. Si vous croyez que -

"C'est là." Je m'arrête devant la boutique. 422, aucun doute. Je ne suis même pas fier, même pas heureux. C'est la fin du chemin. L'accomplissement de la quête. Car oui : les verres convoités sont en vitrine. La vendeuse ? Charmante, serviable, souriante, effacée. La boutique sent bon. Une pulsion d'amour me transporte. J'adore cette ville, en fait. Les gens sont tellement cool. Je suis tellement cool. Tu aimes ces verres, chérie ? Parfait. Prends-en dix. Prends-en mille. Allah Est Grand. Payons les verres et sortons sous le soleil, parmi les effluves de jasmin, baignons-nous dans le sourire éternel de la perle du sud. Ah, et prenons un taxi. Oh, miracle : en voici un ! Et il a un compteur ! Un compteur qui tourne vraiment ! Et il s'arrête, il nous prend, il conduit normalement ! Oh, douce félicité, joie sans mélange, bonheur simple et sucré de la vie !

 

http://www.desabatom.com/eshop/245-485-large/6-verres-a-the-marocains-kass-athay.jpg

 

Nous rentrons. Nous avions rendez-vous au riad à 16h pour le hammam de madame. Il est très exactement 15h59. J'attends quelques secondes, histoire de bien savourer mon triomphe. Puis j'introduis la clé.

Ce soir, couscous royal pour tout le monde.

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Pascale 05/11/2010 13:57


Fabrice, le nouveau Galahad, et ses aventures chez les Infidèles... Tu as bien égayé ma rentrée de Toussaint, merci.


Laure 03/11/2010 14:09


Tu es génial. Tu te rends compte que tu arrives à nous faire jubiler en nous racontant une bête séance de shopping ?

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