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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

marrakech (6)

Publié le 28 Octobre 2010 par F/.

Ah, ah : pendant un bref moment, vous avez cru que nous étions morts, hein ? Et bien pas du tout. Nous sommes de retour, grâce à Dieu.

Bon, par où commencer ? Deux jours, c'est long. "Quand t'es dans le désert / depuis trop longtemps..." m'écrivait il y a peu un ami spectaculairement lettré. C'est, semble-t-il, une bonne entrée en matière. Nous partons donc dans le sud, vers Zagora. Par le plus grand des hasards, il se trouve que le roi Mohammed VI emprunte peu ou prou la même route que nous : à croire qu'il nous suit à la trace. En conséquence de quoi, il y a des drapeaux rouges partout, des barrages, des sentinelles sur les rochers. Nathan commence à les compter mais il s'endort à 52 (ou bien il se lasse, je ne sais plus - en fait, c'est peut-être moi m'endors). Rachid est notre chauffeur. Pourquoi prendre un chauffeur ? me demandez-vous, une moue subtilement méprisante aux lèvres. Facile : 1) parce que je n'ai pas le permis (cymbales, applaudissements, acclamations de la foule enthousiaste) 2) parce Katia ne se sent pas de se taper 700 bornes de route sinueuse à 2000 m d'altitude sans garde-fous avec des ânes et des bus Fram. Si cette fille ne m'avait pas épousé, on pourrait croire qu'elle manque un peu de courage. Mais passons. Donc, Mohammed VI. Un bon roi, de l'avis général, surtout par rapport à son père : tout le monde semble d'accord sur ce point. Pendant une partie du trajet aller, je potasse le Guide du routard et je pose plein de questions à Rachid pour savoir s'il est un bon Musulman. Il se trouve que c'est le cas. Au bout d'un moment, je réalise qu'il est plus intéressant d'interroger Rachid que de continuer à essayer de lire dans les virages. Primo, Rachid est authentiquement gentil et authentiquement branché Coran et très disposé à répondre à toutes mes interrogations concernant la rupture du jeûne ou l'impossibilité de s'arrêter pour faire la prière si on est pilote de formule 1 un jour de Grand Prix (vous noterez d'ailleurs qu'il y a peu de pilotes musulmans sur les Grands Prix). Secundo, le Guide du routard est une collection assez déplaisante, à l'instar de la génération qui l'a vu naître. Sous ses dehors baba-cool, ses rédacteurs - qui pratiquent par ailleurs une syntaxe des plus approximatives - véhiculent une idéologie vaguement réac et propre sur elle : ne donnez rien aux enfants, n'allez pas dans ce restaurant - les chiottes sont sales, ne restez pas dans cette ville - y a rien à visiter, etc. Ah, c'est ça, l'esprit routard ? Trop bien. En fait, ces types ont dû fumer trois joints en 68 et regarder les manifs à la télé en écoutant Bob Dylan. A présent, ils dirigent une multinationale et donnent des leçons à tout le monde. Merde alors : voilà que je suis d'accord avec Michel Houellebecq.

Ceci étant, c'est vrai qu'il n'y a pas grand-chose à voir à Ouarzazate. Deux minutes de discussions avec le gardien du musée des anciens studios suffisent à me dissuader de le visiter : "Assalam Alaikoum. Y a quoi, là-dedans ?

- Wa Alaikum Assalam. Des plateaux de cinéma.

- C'est intéressant ?

- Un chouïa.

- Et ils ont tourné quoi ?

- A la poursuite du diamant vert.

- Ah oui. Et Banzaï.

- Euh non. Je ne sais pas. Je ne crois pas.

- D'accord. Quoi d'autre ?

- Il y a aussi du vieux matériel. Mais de toute façon là c'est fermé.

- Ok. Cool. On repassera demain, Inch'Allah.

- Inch'Allah."

 

http://www.morocco-rent-car.com/images/ville/ouarzazate_Film_Studio.jpg

 

Pas de doute, ce type est un malade du bizness. Dans le doute, on fait quand même un saut à la casbah de Taourirt, qui se trouve juste en face. Le Lonely Planet prétend que l'endroit a accueilli le tournage d'une scène de Star Wars. Nathan prétend que non, n'importe quoi. Je m'interroge : si vraiment Georges Lucas et Harrison Ford sont venus dans le coin, pourquoi personne n'a-t-il pensé à organiser des visites avec des mecs déguisés en droïdes ou en hommes des sables ? Et qu'on ne me sorte pas l'argument de la chaleur. J'ai vu Winnie l'Ourson pendant la canicule de 2003, je sais ce que le mot "souffrance" veut dire.

En fin d'après-midi, direction Zagora. Des dromadaires nous attendent, nous et d'autres, pour gagner les portes du désert. Tout le monde est enchanté (je parle des êtres humains) (le dromadaire, en effet, a l'enthousiasme discret). Chemin faisant, nous sympathisons avec deux Américaines : l'une de L.A., l'autre de San Francisco. Sans même nous consulter, nous décrétons, ma femme et moi, que nous tenons là nos nouvelles meilleures amies du monde. "Oh, and you say you love Paris ? That's funny, because we love Frisco.

- Really ?

- Yes. Maybe we could exchange our flats for a few weeks. What do you think ?

(Je vous la fais rapide).

- Sure. That would be astounding."

Après quoi, malgré tous nos efforts, malgré la nuit semée d'étoiles, nimbée de lune, poudrée de galaxies fantasques, nous ne les reverrons jamais. Nous prenons le thé sous une tente berbère. Saïd, notre guide chamelier mystique, vient nous tenir compagnie, hamdoullah. Nous parlons encore d'Islam - mon obsession du moment. Il s'avère que notre homme (22 ans d'après sa famille, 24 d'après la police) est lui aussi un pratiquant fervent. "Des fois je regarde la télé. TV5, très très bien.

- Ah oui ?

- Oui. Beaucoup d'émissions très intéressantes. Thalassa, Des Racines et des ailes, La Carte au trésor, Des chiffres et des lettres. Nagui. Et Patrick Sébastien, très bien.

- Cool.

- Mais Questions pour un champion, ça, c'est pas bien.

- Ah ?

- Non. Le présentateur, quelque chose ne va pas chez lui.

- ...

- Il est homosexuel."

Katia et moi échangeons notre célèbre regard secret estampillé "what the fuck."Pour commencer, nous nous rappelons à peine qui est Julien Lepers - un personnage de La Classe américaine, non ? Ensuite - ah bon, il est gay ? Nous n'aurions jamais dû arrêter d'acheter Gala dans les aéroports comme nous le faisions avant.

Nous sortons. La nuit est, comme de juste, constellée d'étoiles. Saïd commence à les montrer toutes, et les constellations avec. Il désigne une montagne. "La nuit, je pars dans le désert : seul. Je m'assieds contre une dune, et je regarde. je suis bien.

- Mais tu dors combien de temps ?

- Oh, un chouïa.

- Un chouïa ?

- Une heure.

- Ah oui quand même.

- Je suis bien avec le silence."

Je tombe sous le charme de cet homme. Peut-être sait-ils des trucs sur la vie et la mort ? Dans la tente, tout à l'heure, il m'assurait que le bonheur était une chose très simple : il faut juste ne pas stresser.

Katia me rejoint : "C'est du fake.

- Hein ?

- Ce type a un téléphone portable."

En fait, il s'avèrera bientôt qu'il a aussi une adresse mail et un site internet. Je suis assez vexé qu'il ne nous ait pas demandé comme amis sur facebook. Le truc bizarre, c'est que ça a quand même l'air d'être un vrai nomade, issu d'une famille de neuf enfants. Il connaît toutes les plantes. En oiseaux par contre, il n'est pas très impressionnnant : "Alors ça c'est un moineau.

- Ah.

- Et ça c'est un corbeau. Et là-bas il y a un merle.

- Pas possible.

- Si mon ami."

Au final, Saïd est quand même très gentil. Nous lui accordons un bon 8/10 sur l'échelle de la gentillesse, et - paranoïaques que nous sommes - un 5/10 circonspect sur celle de la fake-itude, en l'attente d'informations complémentaires.

Après le dîner, les guides nous invitent à les rejoindre autour du feu pour ce qu'ils appellent un spectacle.

Un spectacle, c'est : un feu pourri, deux types qui tapent sur des bidons, un qui tape sur un vrai tambour (mais pas du tout en rythme) et le quatrième qui joue de la guitare. Enfin, qui joue, ne nous emballons pas. Disons qu'il possède une guitare. Il la pose sur ses genoux comme s'il la découvrait pour la première fois (ce qui, sans doute, est le cas) et commence à pincer une corde, toujours la même, et toujours pas en rythme. L'effet est assez étonnant, surtout après que ses copains commencent à chanter. Si on était journalistes pour le Guide du routard, on dirait que c'est hypnotique, différent, une ouverture sur une culture authentiquement, euh, différente aussi. Comme on est juste parisiens, on trouve ça très chiant et, au bout de trois "chansons", on se lève pour aller se coucher, tant il est vrai que les enfants s'endorment. Ne vous y trompez pas : l'expérience est magique, inoubliable. Mais la prochaine fois, on se cassera dans les dunes pour de bon.

En attendant, une nouvelle aventure commence : celle de la quête du sommeil. Elle dure longtemps et ne se termine pas très bien. D'abord, il fait froid. De plus en plus froid. Toutes les deux heures, on se relève pour aller chercher une couverture, jusqu'à épuisement total des stocks. Ensuite, il y a les chiens. Je ne sais pas s'ils sont errants, ils n'ont pas l'air d'errer beaucoup : ils se tiennent là, à trois mètres de la tente, on dirait qu'ils ont passé une sorte de pacte. Peut-être qu'ils sont copains avec le guitariste ? Excédée, Katia se lève vers deux heures du mat avec une lampe de poche et leur braque le faisceau en pleine gueule. Nos amis réagissent vaguement en allant aboyer deux mètres plus loin. Quand ils se lassent enfin, le jour arrive. Il faut partir, réveiller les enfants qui dorment à poings fermés, eux, et qui sont en train de rater le lever du soleil.

Heureusement, nous nous entendons très bien avec les dromadaires. Nous avons même développé une surprenante empathie à leur égard. Quand l'un d'eux essaie de se relever, nous nous apercevons que l'une de ses pattes est coincée par une corde. Paniqués, nous alertons l'un des guides. Il nous toise d'un air où la consternation le dispute à la lassitude : "c'est fait exprès. C'est pour pas qu'il se sauve." Ouais c'est ça, fais le malin : j'aimerais te voir sur la ligne 13 à l'heure de pointe, mon pote.

Nous repartons. Nos dromadaires s'appellent Sharif et Larwal (je ne garantis pas l'orthographe), ce dernier nom signifiant "aveugle", ce qui est très rassurant, surtout après que Saïd nous a expliqué que, parfois, quand dromadaire pas content, lui te faire trébucher et s'asseoir sur toi jusqu'à ce que mort s'ensuive. (Il est question d'une cinquième patte dans son exposé ; ni Katia ni moi n'osons poser de questions, rapport aux liens complexes qu'entretient l'Islam avec la sexualité déviante mais en vérité, c'est d'un coussinet sternal qu'il s'agit, on a checké sur wikipedia - ce qui nous a aussi permis d'apprendre que "durant les heures les plus chaudes, la température rectale de l'animal peut atteindre 42°C sans que l'on puisse parler de fièvre". De toute évidence, le dromadaire n'est vraiment pas un animal comme les autres.)

Saïd me donne sa carte. Puis il me montre des fruits censés guérir la diarrhée et la dépression. Euh, pourquoi moi ? Et puis Rachid vient nous rechercher en voiture.

Retour sur Ouarzazate, et Aît-Benhaddou, une authentique merveille.

 

http://www.maroc-evasion.info/images/ait-benhaddou.jpg

 

Sur le chemin qui descend vers l'oued, un marchand de tapis nous aborde. Il est détenteur d'une médaille du mérite du Conseil Général de l'Essonne qui lui a été remise, prétend-il, par Bernard Kouchner. Nous hésitons à le briefer : "Euh, tu sais, Kouchner, en France, c'est plus trop ça." Mais bon, qui ça intéresse ? Et puis, si ça se trouve, c'est vrai, son histoire.

Sur le chemin du retour, tout le monde somnole dans la voiture (sauf le chauffeur - enfin, je crois, puisque nous sommes en vie) mais avec les virages, difficile de dormir vraiment. Katia est fatiguée. Trois heures plus tard, au souk, elle négociera avec une désinvolture réellement inquiétante. "Combien pour l'écharpe avec la tunique ?

- Quatre cents.

- Ah non.

- Combien tu veux donner alors ?

- Deux cents.

- Deux cents c'est pas possible, la gazelle.

- Trois cents alors.

- D'accord."

Et hop, trois cents dirhams, et le type nous donne des cadeaux en plus, ce qui est évidemment super mauvais signe.

Marrakech en approche. Je pose encore des questions sur l'Islam : comment sait-on que le mouton ne souffre pas quand on l'égorge ? (les couteaux sont très bien aiguisés). Se convertir, c'est facile ? (oui.). Quel genre de fête on organise après le hadj ? (une très grosse). Rachid insère un CD dans le lecteur, avec des prières chantées en arabe. "Parfois, dit-il, c'est tellement beau qu'on pleure." Il fait de grands gestes avec la main. Je repense à la nuit de la veille. La dernière fois que j'ai vu autant des étoiles, c'était dans les Alpes. Les résidus d'une discussion théologique avec Alice me reviennent en mémoire. "Alors moi franchement, je ne veux vexer personne, mais j'ai un peu de mal à croire que Dieu existe vraiment.

- Pourquoi ?

- Il suffit de réfléchir un peu.

- D'accord. Imagine que tu es une amibe et que tu vis dans l'océan. Maintenant, imagine qu'on te parle d'un repas dans un restaurant à Tokyo avec des hommes d'affaire. Tu ne comprends absolument rien, n'est-ce pas ?

- Euh...

- L'océan, pour toi, ça ne veut pas dire grand-chose. Tu es tellement petite. Mais la terre ferme ? Et Tokyo, c'est quoi ? Une ville, des gens ? Et des hommes d'affaire ? Un dîner ? Bref, ton cerveau n'est absolument pas en mesure d'appréhender cette réalité, qui est pourtant celle dans laquelle tu baignes.

- C'est quoi appréhender ?

- Mange ton tagine."

Voilà, c'était la parabole de l'amibe et de Tokyo, une création-maison. Parfois, j'arrive à en être fier. Quand je suis fatigué.

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Nadège 02/11/2010 19:46


ça fait du bien de rire!! ça y est, je suis accro^^


loïc "Corwin" 29/10/2010 21:38


Moi je te trouve particulièrement en forme,fabrice, ça a l'air de te faire un bien fou. Humour, cynisme, anecdote... et comme dit Mathieu ci-dessus, on découvre aussi l'homme caché (un peu quand
même) derrière l'écrivain.
En tout cas, c'est sympa à lire... surtout pour nous autres (hein Lionel ?) bretons, qui sommes sous la pluie et le crachin qui nous conviennent si bien :)
bonne continuation gars !


Mathieu 29/10/2010 19:25


Il est vrai que le blog prend un aspect extrêmement nouveau avec son compte-rendu journalier de ce voyage (mais il est loin de "partir en sucette"). J'aime beaucoup. On découvre le Fabrice Colin
mari, père, et ça c'est nouveau (enfin pour moi qui jusqu'alors ne connaissait que l'auteur).

Note: à lire tout ceci, je me sens terriblement Européen et isolé dans une bulle de richesse et de confort.


Ubik 29/10/2010 18:43


Aucune proposition pour acquérir un fossile (ou un jacuzzi, histoire de se baigner en compagnie des trilobites et ammonites fossilisés)?


Erispoe 29/10/2010 18:10


Le professeur X a raison.

Les scènes situées à Tatooine dans les différents épisodes de Star Wars ont été filmés en Tunisie, jamais au Maroc (d'après les localisations indiquées par imdb).


F/. 29/10/2010 18:16



Certes. Et pourtant.