Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

sauvage et beau

Publié le 9 Mai 2012 par F/.

Il allait fêter son quatre-vingt quatrième anniversaire. Une tempête soudaine l'a conduit plus vite que prévu vers le rivage où il prévoyait d'accoster. Dans notre monde, cela porte un nom spécifique. On s'en fout.

Maurice Sendak est né d'une famille juive polonaise de Brooklyn. Il a vécu cinquante ans avec le même homme - un psychanalyste, what else ? - et n'a jamais rien dit à ses parents parce que, sans doute, cela les aurait tués. C'est, à son propos, l'une des histoires qui me ravit.

L'homme s'est fait un nom en illustrant un livre pour enfants de l'immense Isaac Bashevis Singer (entre géants, on se comprend). Avant cela, il avait déjà illustré une cinquantaine d'ouvrages : l'un des boulots les plus sérieux du monde. "Mes dieux, affirme-t-il dans une interview, sont Herman Melville, Emily Dickinson et Mozart. Je crois en eux de tout mon coeur." Bien sûr, on le connaît surtout pour Max et les Maximonstres, un trésor dont je parcourais les pages seul dans mon lit (comme il se doit) et que j'ai lu à mes enfants ensuite, et qu'ils liront aux leurs sans faute s'ils ne veulent pas être répudiés - un livre dont, avec Apoutsiak le petit flocon de neige et les merveilleuses histoires de Moumine signées Tove Jansson, je continue de penser qu'il a posé les bases de mon imaginaire personnel.

Max et les Maximonstres (dont le titre anglais, Where the wild things are, est mille fois plus intéressant et joyeusement terrible), s'est vendu à vingt millions d'exemplaires à travers le monde. Les monstres qu'il dépeint ne sont présents, à première vue, que parce que Sendak dessinait mal les chevaux : ce sont des caricatures de ses tantes et oncles. Mais oui. Dans le film (une bizarrerie absolue scénarisée par Dave Eggers, rappelons-le - j'en avais parlé il y a quelque temps il me semble lorsque j'avais interviewé le Dave en question, et tout ce qui m'intéressait, en vérité, c'était ça : les monstres, l'enfance, le bordel, l'éventualité de ne pas s'y retrouver), l'un des monstres, Carol, est incarné par James Gandolfini, a.k.a Tony Soprano, l'homme qui tue parce qu'il peut.

L'accueil critique de Max..., à sa sortie, fut carrément réservé. Peut-on faire l'apologie de la rage et de la désobéissance ? Non seulement on peut, mais on doit, assholes. Un journaliste du New York Times nota avec pertinence qu'il existait de multiples façons de lire cet ouvrage, à travers un prisme freudien ou colonialiste, par exemple, et probablement tout autant de flétrir cette délicate histoire d'un enfant solitaire, libéré par son imagination : au temps pour les lectures psychanalytiques lourdingues. Max et les Maximonstres est l'histoire d'un petit gars en colère, un petit gars animé par une pulsion de vie que nous connaissons tous et que seul peut raisonner l'amour - c'est à peu près tout ce qu'on peut en dire. Le reste se vit.

Sachez, les copains, qu'on peut trouver d'autres livres de Sendak en français, et notamment le fabuleux Maman ?, un pop-up horrifique qui fait ma joie : un gamin hilare s'y ballade dans une maison hantée bourrée de monstres à la recherche de sa génétrice. Citons aussi l'incontournable Brundibár dont la première version historique fut, on le sait, joué par des enfants du camp de Theresienstadt. "L'illustrateur américain, explique le Matricule des anges, réussit un tour de force en nous donnant à voir l'innommable. [...] Sa représentation du monde y est déformée, glauque. Les méchants ont des visages difformes. Leurs yeux globuleux révèlent un regard inquiétant, hagard, à la limite de la folie qu'ils peinent, imagine-t-on, à contenir. Ainsi en est-il de Brundibar, le méchant de l'histoire, affublé d'une moustache, de grands yeux bleus, chantant une horrible chanson sur la place publique, tournant avec une régularité de métronome son orgue de barbarie..."

Personne, semble-t-il, ne connaissait aussi bien les monstres que Maurice Sendak. Quand un tel personnage nous quitte, on dit généralement qu'on se sent orphelin. Orphelins, nous l'avons toujours été. Mais perdus ?

 

 

Capture-copie-4.JPG

Commenter cet article

Lola 09/05/2012 20:00

Mon livre préféré de Sendak est toujours "In the Night Kitchen". Hier soir, j'écoutais une rediffusion d'une interview (sur Fresh Air, NPR) dans laquelle Maurice Sendak racontait le scandale causé
par le fait que le petit garçon, Mickey, était tout nu. Il s'indignait que ce livre si beau et si complexe en soit réduit à ça, la nudité d'un très jeune enfant (que certains bibliothécaires onet
essayé de cacher en dessinant des couches ou des slips sur Mickey, n'importe quoi...) Kirikou aussi est un film "rated R" (interdit aux moins de 18 ans) aux US, parce que, comme Mickey, Kirikou est
à poil. Le puritanisme américain, je ne m'y ferai jamais...
Bon, mais en dehors de cette anecdote, l'interview est passionnante et émouvante.