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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

no comment

Publié le 6 Mai 2016 par F/.

no comment

Ce silence sur la montagne, il ne le partagerait jamais. La tristesse qu'il avait éprouvée à voir le TER de sa fille s'éloigner, la veille au soir, la confusion qui l'avait envahi alors à l'idée qu'elle grandissait trop vite, que grandir était à la fois tuer chaque jour enfui et reléguer le bonheur ténu du présent au royaume brumeux de l'imprécision : il les garderait pour lui. Son opinion sur telle ou telle mesure, manifestation, tension soudaine ? Motus. De même, le secret serait gardé sur ce rêve dont l'articulation même lui échappait à mesure qu'il essayait de lui conférer un sens. Un projet de voyage, une angoisse incoercible, la magie ténue d'une marche vespérale, ce qu'il pensait de lui, des autres, des chiens, du réchauffement climatique : resteraient des énigmes pour tous. A quoi bon les livrer en pâture, leur refuser la grâce d'un basculement dans quelque chose d'invisible et de plus vaste ? Le plaisir d'un repas partagé en famille, le tourbillon habituel et sans fin des pensées - l'été arrive, c'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons tous, de quelle façon disparaîtrons-nous ?, merde, j'ai tellement de travail la semaine prochaine, les gens vieillissent, j'ai longtemps rêvé d'écrire quelque chose sur les oiseaux, mortifie ton ego - : tout cela, non seulement, ne méritait pas d'être soumis au regard d'autrui mais, plus simplement, ne pouvait l'être en termes susceptibles de rendre justice à l'un ou à l'autre. Et ne parlons pas de nos peurs. Nous ne voulons pas connaître celles des autres parce que nous ce sont les nôtres aussi. L'essentiel demeurerait enfoui, donc, scellé. Il pensait : nous sommes les gardiens des mystères primordiaux de nos vies sans importance. Mais de cela non plus, il ne s'ouvrirait pas.

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disparaître ici

Publié le 5 Mai 2016 par F/.

disparaître ici

Chaque jour, la liste des sujets qu’il était devenu impossible d’aborder sans se faire vilipender, vouer aux gémonies ou traiter de fasciste, quel que soit par ailleurs le camp que l’on avait choisi – le fait de ne pas en choisir ne vous attirant évidemment les bonnes grâces de personne –, cette liste, donc, ne cessait de s’allonger, et commençait à ressembler à une litanie d’erreurs attendant seulement d’être commises. Nuit debout, couchée, gauche ou de droite (comment ça, “droite” ?), pour ou contre la fessée consentante, vegan psychorigide ou carniste aux jouissances coupables, féministe pour les femmes contre les hommes qui n’étaient pas féministes par respect pour les femmes, il tremblait désormais à l’idée de donner son avis sur un résultat de handball, de publier une recette de clafoutis aux abricots ou de faire part de son désarroi quand une personnalité vaguement aimée venait à disparaître : car qui pouvait certifier que, sous le vernis d’apparente innocuité, ne se dissimulait pas une idéologie nauséabonde, d’autant plus pernicieuse que son propagateur même ignorait qu’il en était porteur ? Peut-être pourrait-il se féliciter du beau temps revenu (à condition que le beau temps revienne partout et tout de suite) ou mentionner, en passant, que son chien était mort, s’il n’insistait pas trop sur le fait que c’était « son » chien : a priori, il ne perdrait que deux ou trois amis. Bien sûr, il restait toujours la possibilité d’expliquer que l’on allait se « tenir à l’écart » des réseaux pendant quelque temps. Mais entre les rares émotifs vous assurant que plus rien ne serait pareil sans vous, et l’écrasante majorité invisible vous accablant d’un silence auquel vous pouviez trouver mille significations, même la retraite paraissait une option audacieuse. Au fond, mieux valait ne rien faire et ne surtout pas s’en justifier – tenter, en somme, une sorte de présence par l’absence. Si la manœuvre n’avait rien de glorieux, au moins ne vous assimilait-elle pas tout de suite au fils caché d’Hitler et de Staline.

Perdu pour la suite, Hubert Giroud

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et tout se passe ailleurs

Publié le 4 Mai 2016 par F/.

et tout se passe ailleurs

Le Fils de Saul : une plongée en eaux résolument insolubles. Qu'est-ce que l'enfer ? Un endroit où tout se passe pour vous, par vous et à travers vous, malgré le fait que nous ne soyez, au sens strict, personne.

Saul est à Auschwitz. Une croix rouge est peinte dans son dos pour ne pas qu'on le confonde avec les autres, qui eux mourront aujourd'hui. Lui mourra plus tard - dans quelques mois si tout va bien. Saul fait partie des Sonderkommandos, ces Juifs chargés de prêter main forte à leurs bourreaux pour mettre en place la solution finale. Les petites mains incapables de trembler. Les regards vides.

Dès les premières minutes, Saul mène de nouveaux arrivants dans un vestiaire. On leur explique qu'ils vont prendre une douche. La porte de métal se referme. Il y a ces cris, on tambourine - derrière, ce n'est pas La Liste de Schindler et puis, au côté de ses comparses, pareillement hâve et muet, Saul ramasse les manteaux qui ne vêtiront plus personne. Plus tard, il faudra nettoyer la chambre à gaz. C'est insoutenable : rien de plus. C'est routinier. C'est ce qui se passe, poing final dans ta gueule.

Et ce qui se passe se passe à l'extérieur, en périphérie, et c'est évacué dès le commencement, et ça ne peut s'appeler que "ça". Une façon de dire : voici le pire. Il n'y a pas d'horizon d'attente à Auschwitz. Il y a maintenant, ce moment où vous êtes en vie, et il est inutile de se préoccuper du reste. Pas de demain, pas d'hier, des cris, des gémissements, des ordres, des coups. Tout se joue en périphérie. Tout est flou, étranger. Seule importe la trajectoire de la survie personnelle. C'est pourquoi la caméra suit à la trace cette croix rouge peinte dans le dos de Saul. Saul balloté, insulté, mis à genoux, mis à contribution ; on pointe des armes sur lui, on le menace, et puis finalement rien, il repart, rendu au flot noir de cette vie-là, de ce "ça" auquel on doit renoncer de donner un sens.

Saul trouve un corps. Un jeune garçon qui vit encore après la chambre à gaz. Puis qui ne vit plus. Saul dit que c'est son fils. Cette chimère devient une obsession. Saul veut qu'un rabbin dise le kaddish pour son fils. C'est le surgissement du sens. C'est la direction soudaine de la fiction. C'est une possibilité et, donc, une impossibilité fondamentale. Saul cherche un rabbin. Les rabbins sont morts, ou sur le point de mourir, ou ce ne sont pas de vrais rabbins. Saul : perdu dans un univers de signes indéchiffrables, englué dans un monde mouvant, plein de bruit et de fureur et qui signifie tout, à savoir que le sens même est mort, à savoir que les directions n'ont plus à être suivies, seulement les directives.

Le regard de Saul exprime, au choix, une détermination à la limité de la démence, ou rien. Rien serait une bénédiction, un anti-nirvana absolu, l'extinction totale du désir obtenu au terme d'une extase inversée. Peut-être Saul a-t-il besoin de tuer ce dernier projet en lui pour accueillir enfin sereinement le désespoir absolu.

Le film de László Nemes travaille la question de la représentation de la Shoah. Question au sens de problème parce que, bien sûr, il n'y a pas de réponse. La caméra suit l'acteur et lui seulement. Le fond attendu est annihilé dans la scène inaugurale. Vous ne ressentirez pas de peine. Ce que vous ressentirez sera bien plus fort que ça, et vous serez incapable de donner un nom à "ça". Vous ne serez pas émus. Vous serez sidérés de ne pas l'être. Attendez-vous à des bousculades. A un tremblement intime. Tout le film est placé sous le signe du déplacement, de la question sans réponse. Le Fils de Saul parle à une partie de vous qui est bien plus lointaine que le cœur, bien plus sèche et bien plus noire : c'est l'intellect en vous qui est capable de concevoir la Shoah. Une partie que vous n'avez pas envie de connaître. Et un film que vous n'avez pas envie de voir. Et que vous devez voir pourtant parce que patiemment, inlassablement, son propos vous découpe, vous dissèque et vous dévore, mais que vous avez besoin de comprendre qu'il n'y a rien à comprendre.

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puni par où tu as péché

Publié le 22 Mars 2016 par F/.

puni par où tu as péché

Je ne sais pas combien la "petite ville" d'Akure comptait d'habitants dans les années 90 mais le dernier recensement en date - celui de 2006 - en évoque 588 000, et la lecture de Les pêcheurs, premier roman du trentenaire Chigozie Obioma qui nous arrive en avril auréolé d'un joli succès critique outre-Atlantique, convoque entre autres féériques atrocités (parce que c'est bien de cela qu'il est question, ici : le déploiement d'une authentique esthétique de la catastrophe, d'une empathie presque contrainte), convoque, disions-nous, des images d'urbanisation galopante et de désastre en devenir.

Autrefois vénéré à l'image d'un dieu, le sombre fleuve Omi-Ala grouillant de poissons souillés promène ses puants méandres aux abords de la ville. C'est là, sur ses rives boueuses, que le sorcier-vagabond Abulu, imprécateur dément qui viole les cadavres des femmes et porte sur lui la vermine tel un manteau grouillant de misère, chante la malédiction qui aura raison de la famille de Benjamin, le narrateur de cette fable terrible, shakespearienne par essence, africaine par le sang.

Ce qui commence comme une plaisante chronique familiale - quatre frères au caractère bien trempé aussi bagarreurs qu'inventifs, une mère trop aimante, un père idéaliste mais forcé de travailler au loin et de l'emprise duquel les jeunes garçons ne tardent pas à se défaire -, se mue peu à peu en un drame halluciné aux résonances quasi bibliques. L'aîné Ikenna, Ikenna le meneur, "lunatique, irascible, toujours en maraude", Ikenna le python périra bientôt assassiné par l'un de ses frères : voilà ce qu'annonce le prophète malgré lui, "lançant vers le ciel un regard d'égarement hystérique", avant un lapidaire "et tu mourras comme meurent les coqs". Dès lors, les nuées se contractent, tout paraît noir, inexorable, et le déferlement de violence qui ne tarde pas à s'abattre sur la famille de Benjamin rappelle que la vie est bien ce "conte plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien" cher au barde d'Avon, autant qu'il évoque, sans jamais en dire le nom, le sort du continent africain, livré corps et âme aux convulsions et à l'absurde. Profondément humain, émaillé de scènes d'une violence sidérante pour nous, petits Occidentaux timorés et protégés des mondes anciens, Les pêcheurs est un chant crépitant et tragique, une sorte de pendant civil au terrifiant Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala publié lui aussi chez l'Olivier en 2008. L'espoir y est aussi rare que l'or dans le limon mais, comme lui, il brille au moment où s'y attend le moins.

Puissant et vital.

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surtout, ne sois pas sage

Publié le 18 Mars 2016 par F/.

surtout, ne sois pas sage

"Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau."

Ted Hughes

"Elle est où maman ?" La mère des petits garçons est morte. Ils hument l'air vicié, perdus, avides d'après. Quelque chose ne tient plus. Le père, lui, fait ce que font tous les pères fichus, les fous d'absence qui tentent de retenir la douleur comme on filtrerait un torrent de ses doigts écartés : il devient fou, ou peu s'en faut. Survient Corbeau, un sacré phénomène, psychose incarnée qui débarque sans invitation aucune, un échalas qui voit loin, un saint sauveur et bourreau, une vaste et brinquebalante armoire de plumes noires qui crache sous la souffrance, brasse les affects, aide et brutalise, si terriblement drôle et vrai, "docteur ou fantôme, parfait stratagème". Corbeau est le deuil dont on ne sait que faire, le compagnon des jeux cruels, - grincement, sarcasme, illumination -, celui qui met les pieds sur la table, inquiète les garçons mais les aime à les croquer, ces chétifs, secoue le père en un tourbillon permanent pour qu'enfin il se déprenne de la mort, l'embrasse, la repousse, et accepte à la place son corolaire méchant : le temps.

La douleur porte un costume de plumes, petit bréviaire pour jour de grand vent magnifiquement traduit par Charles Recoursé, est l'un des plus beaux et de plus pertinents livres sur le deuil qu'il m'ait été donné de lire. Creuser la mort pour ne pas qu'elle vous creuse, pisser face au vent, hurler quand personne ne vous entend, tout cela est bon, tout cela est approuvé à 100% par le corbeau de Max Porter, un savant fou hérissé à la Poe qui sait l'essentiel mais ne peut pas le dire, ou alors en sifflant, en crachant, comme un psy hilare atteint du syndrome de la Tourette. Et cet homme qui se laisse envahir, ce papa pleurant paumé qui ne rêve qu'à l'avant, infoutu d'habiller ses gosses d'autre chose que de vide, c'est lui qui l'a invité en se raccrochant à ses travaux sur Ted Hughes et son chouette corbeau maudit - un oiseau qui, rappelle Anne Mounic, "n’est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité." Donc acte pour le volatile larger than death sans cesse en mouvement, d'une impertinence fondamentalement réconfortante, tout à la fois témoin et passeur, malédiction et bienfait, nécessité totale et vaine absurdité.

La douleur... , c'est une heure de lecture et de poésie en compagnie d'une voix qui vous sera immédiatement familière, vieille et terrible, une trouée dans la façade trop sage du langage de consolation qui ne dit plus rien : cette voix, c'est la nôtre, la vôtre, celle qu'on ne se souhaite pas mais qui nous sauvera peut-être un jour. Merci beaucoup, Corbeau.

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normal

Publié le 17 Mars 2016 par F/.

normal

Un petit bouquin que j'ai pris énormément de plaisir à écrire sort aujourd'hui en nos vertes contrées. Il est censé être marrant. Si votre petit neveu ne se gondole pas, je vous autorise à lui coller une tarte - car ainsi va la vie, mmmokay ? La baseline : " Et si vous croisiez au coin de la rue une des créatures magiques qui peuplent vos romans et films favoris ?" Le mot de l'éditeur : "Voici un ouvrage parfaitement loufoque, qui présente sous la forme d'un faux guide de survie mille conseils pour bien réagir à une quarantaine de situations improbables (improbables, bien sûr, c'est lui qui le dit ; à sa place, je serais moins péremptoire) " Quelques chapitres au hasard : "peut-on prêter sa salle de bains à une méduse ?", "mon petit frère est un extra-terrestre", "accompagner un nain chez le coiffeur", "bien se comporter avec une licorne", "quelle musique écouter avec un troll ?" ou "chouette, un dieu m'invite à déjeuner". C'est chez Nathan, ça coûte 10€90, c'est illustré par le grand Manu Boisteau et ça vous plaira si vous entretenez quelque contact que ce soit avec le monde sacré et terrifiant de l'enfance à partir de 8 ans.

Extrait : "Les doubles apparaissent en général dans les miroirs des salles de bains ; on peut aussi en rencontrer dans le bus ou au rayon cosmétique de certains hypermarchés, mais c’est plus rare. De prime abord, ils paraissent sympas et plutôt propres sur eux – exactement comme toi. Très vite, cependant, d’ennuyeuses complications surviennent. Le jeu préféré du double, en effet, consiste à te faire croire que c’est toi, son double. N’essaie pas de lui expliquer qu’il se trompe : il te rétorquera que c’est là un argument classique de double. Bref, tu ne t'en sortiras pas en discutaillant. Heureusement, il existe plusieurs parades faciles à mettre en œuvre."

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jean-philippe

Publié le 26 Février 2016 par F/.

jean-philippe

Tu te lèves très tôt ce matin parce que quelque chose en ton sommeil a dû te crier que tu étais vivant : contrairement à ton oncle, terrassé par un infarctus massif lundi dernier, fauché sur le trottoir, couché, à Épinal tandis que tu arpentais avec ton fils les salles de la Merveille. Tu peux méditer sur le fait que tu le connaissais peu, en définitive (bon sang, que s'est-il passé dans ta famille pour que les gens s'éloignent autant les uns des autres ? on dirait l'univers en expansion, sérieusement, chacun suivant sa course dans l'obscurité et le silence, il faudra que tu agisses sans tarder contre ce poison centrifuge.). Tu peux méditer, prendre de la hauteur, considérer tout ceci en termes cosmiques : ça ne le ramènera pas, pas plus que ça ne ramènera les années de ton enfance, suaves et mystérieuses, enkystées dans la gangue de ta mémoire. Il te reste des parties de cartes, une excursion au Luxembourg, une immersion dans des eaux ferrugineuses et ces mails étranges, dernièrement, peu de temps avant et après les attentats, ce mot où il t'assurait de sa "communion de pensée." Tu ne sais même pas s'il était croyant mais tu le supposes maintenant, à sa prosaïque manière, parce que c'est ce que nous sommes : croyants, nous pensons que cette histoire tristement bordée en apparence, et plutôt solitaire, et indéniablement bancale, ne s'arrête pas aux seules dimensions de notre esprit, qu'elle s'inscrit dans un schéma plus vaste dont le titre même nous demeure inconnu, ainsi que le sens, ainsi que la substance. Il avait signé "ton oncle", et c'était la première fois, à ta connaissance. Il reste ton oncle, une personne lointaine à laquelle il ne te sera plus possible de t'adresser, quand bien même l'idée t'en serait venue, mais dont l'oblitération physique te bouscule un peu plus vers la vie, le flot, ce qui reste quand le silence se tait. On l'enterre aujourd'hui, ou on le brûle, tu en saurais plus si la communication avait été meilleure, dans cette belle maison accrochée à la falaise, si l'on captait mieux, si l'on pouvait comprendre d'un coup, alors tu écris : ces mots dans un salon qui donne sur le ciel noir et la mer, en attendant que nuit s'ouvre comme un fruit.

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le Don

Publié le 18 Février 2016 par F/.

le Don

Il écrit comme on respire, en martelant les touches ; du moindre mot on ne saurait se passer. Je l'ai découvert il y a plus de vingt ans par l'entremise d'un professeur de littérature américaine dont tout le monde aimerait aujourd'hui connaître le nom et qui nous disait : je sais que c'est coefficient 1, les gars, mais lisez Mao II, sans rire, ça vous en apprendra plus sur le monde que tous les cours que vous suivez ici, finance, marketing, toutes ces joyeuses saloperies minérales & fécondes que lui, Don DeLillo, regarde onduler tels des serpents, et devinez qui est l'aigle ?

Je n'ai pas fait de commerce, jamais ; ça ressemblait à une blague, mais faites semblant de rire sans quoi vous êtes mort. Plus tard, en Californie, et parce que ce n'est pas un livre qu'on peut se contenter de lire, je me suis perdu dans Outremonde. Un marque-page l'atteste : un billet d'entrée pour le Hearst Castle daté du 13 août 1999. Ce roman, je l'ai chéri comme une Bible. DeLillo était un saint lointain, une prophétie en mouvement perpétuel, une flèche traversant l'air pur de la pensée et traînant tout le vingtième siècle à sa suite. Hier, j'avais ce gros volume sombre dans mon sac quand je suis monté au troisième étage de l'immeuble où DeLillo attendait l'heure de sa lecture avec son épouse, les adorables libraires de la Shakespeare and company, son éditrice française - qui, ô félicité, se trouve être aussi la mienne et sans laquelle je ne me serais jamais trouvé là - ainsi qu'une poignée d'autre chanceux au visage illuminé. Si Don DeLillo était aussi grand que ses livres, on ne pourrait le faire entrer nulle part. Mais voilà, il arrive que la réalité baisse sa garde et il se tenait là, pull gris, pantalon noir, 80 ans bientôt, et c'était absolument grandiose, et absolument normal.

Je me suis souvenu de mes 21 ans, de mes 27 ans, du choc ressenti à la lecture d'Americana, je me revoyais lisant tous ces livres dans un bus, dans un lit, un parc, une baignoire, j'essayais de comprendre ce pays convulsé et les règles du base-ball et ce que je fabriquais là (pour le base-ball, il me semble que c'est bon). Le reste ? Danser d'un pied sur l'autre, vingt ans de ma vie, je tripotais mon smartphone diabolique, honni, la femme de Don, très belle, très douce, m'a expliqué que Don détestait les photos, détestait le genre de territoire stérile qui leur tenait lieu d'écosystème, et j'ai tout de suite compris ça, et j'ai tout de suite su que je le savais déjà, et j'ai pris deux clichés en douce que je garderai pour moi, juré, que j'effacerai sans doute - de toute évidence, il m'était impossible de ne pas me livrer à ce sacrilège, moi qui, de façon très professionnelle, ai passé et passe toujours l'essentiel de mon temps à ne rien comprendre.

Nous sommes restés une heure dans ce vieil appartement idéal donnant sur Notre-Dame. J'ai parlé avec sa femme, surtout, c'est-à-dire deux minutes. Lui, je le regardais, je regardais son regard, la dignité très pure de son intelligence acérée, paisible, jamais désespérée. Parfois, il souriait. Ce qui veut dire : une lueur fugitive. Et toujours, ce regard, le monde, la naissance des mots en quelque secret bunker. Pour finir, nous sommes descendus, il a parlé en anglais devant une foule conquise, il a lu, une obscure magnificence, j'écoutais sa voix, je regardais sa femme le regarder, cette fois, et je me disais : tu es là, c'est une chose très rare, cet homme, cette intelligence, cette bonté. Et voilà la raison pour laquelle il sourit si rarement. Il regarde, comme personne, il regarde et il y a rarement de quoi sourire et il ne faut surtout pas le faire en ces moments où l'on peut. L'appréhension du monde par la littérature ressemble à un système quantique : si on se montre, si on fait l'écrivain, ça ne veut plus dire grand-chose.

Personne, depuis Kafka, ne s'est à ce point abstrait de ses livres tout en les habitant de façon si entière. L'art de la présence, l'art de l'invisibilité, c'est exactement la même chose et vous êtes, Mr. DeLillo, ce qui se rapproche le plus de l'homme invisible et présent. Plus tard, un petit mec apaisé, qui a lu deux pages de Zero K ("The wisest, richest, funniest, and most moving novel in years", vous ne savez qu'on ne vous ment pas) et en reste tremblant encore, repart dans un Paris glacé en serrant le bréviaire contre son cœur, la signature, et tout, partout, demeure si intensément possible qu'il a envie de remercier les pierres.

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autant en emporte

Publié le 3 Février 2016 par F/.

autant en emporte

Ceux qui me connaissent un peu savent l'affection profonde et toute particulière que je porte à Haruki Murakami, depuis la découverte (à une époque - les années 90 - où le secret était encore relativement bien gardé) de La Course au mouton sauvage, jusqu'au récent et sous-estimé L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Depuis Les Amants du spoutnik (1999 au Pays du Soleil Levant, 2003 en France), c'est chez Belfond que paraissent les livres du Japonais le plus occidental de la littérature contemporaine, et on se félicitera du fait que ses chiffres de vente atteignent maintenant, en nos contrées, des hauteurs plus conformes à son ahurissante notoriété nippone - ainsi qu'à son statut récurrent de nobélisable consensuel. L’œuvre, protéiforme mais d'une solide cohérence, distille depuis ses débuts le même parfum inimitable : celui d'une étrangeté radicale érigée en principe. Le calme est trompeur, chez Murakami, la sérénité est un leurre perpétuel et si les personnages, discrets, oui, jusqu'à la transparence, affichent un caractère d'immuable passivité, le monde autour tremble et convulse, quand il ne s'ouvre pas tout simplement en deux.

Écoute le chant du vent et Flipper, 1973, les deux premiers romans du maître, ont été écrits au tournant de son trentième anniversaire, à une époque où le jeune Murakami, assez mystérieusement, se savait écrivain mais attendait de le devenir. L'indicible énigme de cette vocation, évoquée dans la préface de ce volume inaugural, pourrait presque faire l'objet d'une nouvelle, tant tout ici est est à la fois singulier et normal, impossible et inévitable. Longtemps, l'auteur a refusé de voir ses romans reparaître, ou apparaître : ils lui semblaient maladroits et fragiles. Si l'on comprend la nature de cette réserve, l'on ne peut toutefois que saluer le tardif revirement par le truchement duquel ces deux textes (qui, avec La Course au mouton sauvage, forment une manière de trilogie informelle peuplée de personnages récurrents, au premier rang desquels, outre l'indolent narrateur, le savoureux et roué "Rat", implacable observateur du monde qui "dit les choses carrément") nous sont offerts aujourd'hui en français. On y découvre un auteur à la fois timide et sûr de sa force (l'éternelle dualité, principe intrinsèque chez Murakami), doté d'un sens de l'observation hors du commun, et jamais avare de hardiesses poétiques troublantes.

"On pouvait voir une succession de collines ondoyantes, tels des chats géants endormis, blottis dans l'ensoleillement du temps." Le temps qui dort : oui, c'est assez ça, Murakami, l'émerveillement cruel et las d'un été sans fin, d'un vernis se craquelant, un peu comme chez le Lynch de Blue Velvet. Et cependant, là où le paria américain se fait voyant, yeux écarquillés dans la nuit hurlante, le Japonais, pour sa part, oppose à "l'inconcevabilité" des choses un sourire de Bouddha, empli d'acceptation, de compassion pour ce qui est. Et ce qui est, chez Murakami, c'est la même chose que chez tout le monde, à savoir : les regrets, le cancer, l'amour impossible, l'incommunicabilité des âmes et une sorte de nostalgie si incurable qu'elle pourrait tout aussi bien se réduire à l'air que l'on respire. Peu d'histoire ici, mais des histoires à foison, des fables et un besoin illimité d'attendre, ainsi que l'intrusion d'une composante que l'auteur aura tendance à délaisser après La Ballade de l'impossible : celle d'une conscience politique, trahie par de fines allusions à un turbulent passé de révoltes estudiantines. Ceux qui voient en Murakami un sage plein de secrets qu'il suffirait de secouer tel un bonsaï à taille humaine pour les en faire tomber en seront pour leurs frais. Comme tous les grands artistes, l'homme pose mille et s'emploie bravement à ne jamais y répondre. Vers la fin d'Écoute le chant du vent, par exemple, il mentionne les textes d'un écrivain de science-fiction imaginaire. Dans l'un des textes d'icelui, qui prend la planète Mars pour cadre, un type au bout du rouleau se laisse descendre dans un puits gigantesque au fond duquel il croit trouver la mort. Quand il ressort, pourtant - par un autre puits -, le soleil s'est transformé en une "gigantesque masse orange". Un milliard et demi d'années se sont écoulées, et voici que le vent lui parle. "Qu'avez-vous appris ?" lui demande l'explorateur. A quoi le vent répond par un grand éclat de rire - à quoi l'explorateur répond en se tirant une balle dans la tête. Au temps pour la sagesse séculaire et la poésie vintage des cerisiers en fleurs.

Cajoleuse et brutale, la voix de Murakami souffle en nous comme un vent venue d'ailleurs, une idiosyncrasie d'autant plus vitale que son sens, en grande partie, nous échappe. "Vraiment, vous ne vous sentez pas seul ?" Le ton familier, les observations faussement innocentes, les petites vérités lâchées telles des bombes métaphysiques ; certes, l'auteur se cherche encore, mais les tâtonnements de ces deux textes ressemblent aux tortillements pleins de vigueur d'une chenille qui sait déjà ce qu'elle doit devenir, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : quelque chose en moi, écrit l'éternel jeune homme, et la merveilleuse possibilité de le faire grandir.

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ces gens-là sont mieux chez eux

Publié le 2 Février 2016 par F/.

ces gens-là sont mieux chez eux

Oscar Isaac n'est pas seulement le taciturne Nathan d'Ex Machina, l'idéaliste Abel Morales de A most violent year ou l'enthousiaste Poe Damaron de Star Wars VII : il est surtout, et peut-être avant tout, le Nick Wasicsko de cette formidable série qu'est Show me a hero, réalisée par Paul Haggis et écrite par David Simon, l'un de plus talentueux scénaristes actuellement en activité - l'un des très rares, aussi, à se piquer de réalité sociale. Car comme The Wire, Show me a hero est une mini-série éminemment politique, presque radicale en son apparente douceur. Elle devrait être montrée à tous ceux qui estiment (à l'instar, croient-ils, de Michel Rocard), qu'"on ne peut pas accueillir toute la misère du monde"... et qui oublient systématiquement de citer la fin de la phrase.

Nick Wasicsko, bref maire de Yonkers, New York, a réellement existé. Il voulait faire de la politique pour changer des choses (rires enregistrés). Entre 1987 et 1994, il s'est battu pour que des logements sociaux soient bâtis conformément à la loi ; nombre de ses coreligionnaires, pour leur part, préféraient payer des amendes astronomiques plutôt que voir débarquer sur les terres de leurs électeurs wasp des familles entières de fumeurs de crack. Ils ne croyaient pas - ne voulaient surtout pas croire - à la possibilité d'une intégration. Ce qu'ils croyaient était ceci : que la misère a une couleur, que la délinquance est un virus - que lorsque l'on vit dans un quartier de merde, il faut y rester pour toujours et s'efforcer de crever en silence parce que tout le monde ferait ça, voyons, c'est bien connu.

La situation politico-sociale de Yonkers, bien loin des rutilants gratte-ciel de Manhattan, est rendue ici dans toute sa kaléidoscopique complexité. Simon s'intéresse aux petits comme aux grands, au trivial comme au grandiose, aux butors infatués comme aux middle-classes en proie au doute - aux élans de grandeur comme aux basses manœuvres politicardes. La bande-son est duelle : du rap d'un côté - la colère de la rue -, et de l'autre Springsteen, indépassable working-class-héraut, deux scansions qu'en vérité rien n'oppose. "In the day we sweat it out on the streets of a runaway American dream / at night we ride through the mansions of glory in suicide machines" chantait Bruce dès 1975. Mais Fear of a black planet, de Public Ennemy, c'est 1990, pile au milieu de notre histoire, et la donne est nouvelle, les Noirs ne s'excusent plus, ou bien juste pour rire ("Excuse us for the news / You might not be amused / But did you know white comes from Black / No need to be confused".) Le titre, enfin, annonce clairement le programme de ces six épisodes descendant en spirale vers leur inévitable conclusion - mais là aussi, il faut connaître la fin de la citation de Scott Fitzgerald, qui est un spoiler à elle seule (je laisse ceux qui ne la connaissent pas la découvrir.) Show me a hero : l'envers du décor, le combat minimal d'un petit mec paumé dans un costume trop large pour lui, l'Amérique sans pitié et sans fard - you might no be amused.

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