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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

top romans 10 1/2

Publié le 23 Janvier 2016 par F/.

top romans 10 1/2

Le top 10 des romans, c'est comme les vœux : jusque fin janvier, on a le droit. Voici donc - et ne vous laissez pas intimider par l'ordre - ma liste telle que publiée sur le site de Chronicart, où vous en trouverez d'autres au moins aussi affriolantes :

A.M. Homes, Puissions-nous être pardonnés (Actes Sud)

J.K. Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard)

D.J. Poissant, Le Paradis des animaux (Albin Michel)

Richard Powers, Orfeo (Cherche-Midi)

D.F. Wallace, L’Infinie comédie (L’Olivier)

Kim Zupan, Les Arpenteurs (Gallmeister)

Javier Cercas, L’Imposteur (Actes Sud)

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1 & 2 (Grasset)

Darragh McKeon, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (Belfond)

Michael Malone, Le Parcours du combattant (Sonatine)

Une recension parcellaire et ridiculement incomplète en vérité puisque, mea culpa, j'avais omis, au moment de la rédiger, d'y faire figurer le faramineux Lila de Marilynne Robinson (Actes Sud), auteur dont nous reparlerons très bientôt en ce lieu-même pour chanter les louanges d'un essai à paraître.

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aladdin sane

Publié le 12 Janvier 2016 par F/.

aladdin sane

Tu as 8 ans. Tu as 43 ans. Tu aimerais bien comprendre pourquoi tu es si triste, pourquoi, comme des millions de personnes, tu as l'impression d'avoir perdu un membre de ta famille - si un membre de ta famille pouvait s'enfermer en tremblant dans un placard, le regard fou, et ne jamais en ressortir. A la mort de Lou Reed, tu as repris des pâtes. Tu seras bien triste quand Frank Black ne sera plus là, ce ne sera pas gai si tu survis à Damon Albarn ou à Thom Yorke, et tu préfères ne pas trop réfléchir au fait que Paul McCartney est encore de ce monde. Mais David Bowie, que tu n'as jamais vu en vrai, jouait dans ton salon avant même que tu t'intéresses à la musique. Ce matin, tu t'es soudain souvenu que tu te souvenais de tout. Que Bowie était à la fois le fantôme bienveillant qui habitait la B.O. de ta petite vie d'enfant timoré et celui qui a contribué à t'en extirper en usant de la manière forte. La première fois que tu as entendu Ashes to ashes chez des amis de tes parents, tu te rappelles ? C'est ton premier souvenir de lui. Les gens fumaient. C'était si triste. Plus tard, Bowie et la little china girl ont roulé enlacés sur la plage et quand elle a posé ce doigt sur sa bouche, cet ongle démesurément long, tu es devenu un peu cinglé, un peu plus voyant. "She said : sh-sh-shhh..." Est-ce qu'on peut se remettre de ça quand on a 11 ans, existe-t-il une célébration plus sublime de la démesure kitch de ces années absurdes et magiques ? Tu ne savais pas si c'était mieux d'être Prince ou David pendant les 80's à paillettes : maintenant, tu sais.

Plus tard, tu habites une banlieue maussade, tu te sens seul, tu n'es pas au mieux de ta forme, dirait-on, mais tu écoutes Space Oddity au casque, et tu découvres l'avant, le Bowie d'avant ta naissance, 22 ans !, qu'est-ce que vous faisiez, vous, à 22 ans ? - et brusquement, tu te figures que la musique est un paquet d'ondes et le temps un continent, et qu'il y a tout à écouter, tout à embrasser. Souviens-toi. Ce n'est pas compliqué. Tu as acheté Let's dance en single parce que tu n'as pas réussi à le voler au Monoprix. Tu louchais sur Deneuve dans Prédateurs mais lui, lui il était... Tu as lu Moi, Christiane F... et tu as vu le film, et tu as découvert Station to station, et alors toi aussi tu as vu Bowie en concert, les années Berlin, la trilogie, et tu as compris, avant de t'intéresser à Lynch pour de bon, que le sale était beau, que le triste se mariait follement à la grandeur, que la folie avait l'obligation d'être joyeuse : la langue des seringues et des trottoirs sales, des murs lépreux et du sexe triste apprise en restant blotti dans ton fauteuil. Tu es devenu quelqu'un d'autre quand tu as lu Burroughs, non ? Et quand tu as découvert que Bowie avait lu Burroughs, alors...

Fleas the size of rats sucked on rats the size of cats
And ten thousand peoploids split into small tribes
Coverting the highest of the sterile skyscrapers
Like packs of dogs assaulting the glass fronts of Love-Me Avenue
Ripping and rewrapping mink and shiny silver fox, now legwarmers
Family badge of sapphire and cracked emerald
Any day now
The Year of th
e Diamond Dogs

Tu aimerais maintenant qu'on te répète que Bowie était surévalué. Tu aimerais qu'on te cite le nom de quelqu'un qui aurait plus peuplé ta vie et tes rêves et dit quoi faire, quoi lire, quoi voir, quoi attendre du monde. Et encore : tu es allé voir Lost Highway seul et tu as su qu'il y avait autre chose que tu voulais être, et que c'était deranged, et perdu sur la route aussi si possible, parce que les secrets voyagent. Tu as suivi l'agent Bowie dans Twin Peaks le film, et tu l'as vu disparaître, il a toujours été très fort pour ça. Quoi d'autre ? Tu écoutais Tin Machine dans la voiture de ta marraine avant de partir aux États-Unis. Tu découvrais 1. Outside pendant que tu faisais ton objection de conscience au Secours populaire. Tu regardais le clip de Jump the say et tu te demandais comment on peut être aussi beau, de cette beauté à la fois dérangeante et réconfortante parce que l'on sait qu'elle n'est pas de cette Terre. Tu as pleuré en écoutant Where are we now. Tu t'es arrêté de respirer en regardant le clip de Lazarus. Bowie aussi s'est arrêté, mais plus longtemps, vraiment plus, un dimanche. A présent, tu attends qu'il revienne. Lui, le héros. Lui, le déviant. Le prince lunaire. Le frimeur magnifique. Le passeur, l'affligé des derniers jours. Et ce courage. Ce courage. Tu attends qu'il revienne et qu'on te dise que ta jeunesse n'est pas morte.

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listes at last

Publié le 9 Janvier 2016 par F/.

listes at last

L'homme fait des listes : pour se rappeler, pour "être sûr", pour ordonnancer le réel. Au bonheur des listes, qui fait écho à Au bonheur des lettres, sorti un an plus tôt aux Éditions du Sous-sol, est un "beau livre" (les anglais préfèrent le terme "coffe table book", et moi aussi, tiens, tant il est vrai que ces ouvrages sont faits pour être effeuillés, partagés, qu'ils ne vivent que s'ils traînent quelque part) qui place le chroniqueur face à une embarrassante nécessité : établir une liste de listes. Ce qui intrigue, dans la méthode du compilateur en chef Shaun Usher, et ce qui fait notamment le sel de son ouvrage, c'est l'ordre, ou plutôt le non-ordre apparent (aucun souci chronologique, ni même thématique) dans lequel il présente ses découvertes. Ses choix promènent le lecteur, l'amènent d'un lieu à un autre, le secouent, l'interrogent, le font rire ou l'inquiètent. En ouverture, par exemple, on découvre un éloquent exemple de to-do-list signé Johnny Cash. A propos de cette manie, les psys semblent formels : "[en établissant une telle liste], nous nous débarrassons du poids exercé par notre surmoi, et des menaces de culpabilité qui pèsent en cas de non-respect du pacte passé avec nous-même". Dans la liste en dix points de Johnny figurent notamment "embrasser June" et "pisser" (on sent bien le poids du surmoi), ainsi que l'intriguant "s'inquiéter", qui laisse le champ libre aux spéculations les plus diverses. Mais la liste ne procède pas nécessairement de l'action à venir. Elle peut se cantonner à une stricte récapitulation (ainsi de l'inventaire de Perec, qui consigne tout ce qu'il a mangé en une année - à première vue, il n'était pas végétarien), prendre la forme d'une série d'injonctions moralisatrices (les recommandations du club anti-flirt : "pas de clin d’œil - une paupières qui palpite et c'est l'autre qui pleure"), présenter des souhaits, des achats, des synonymes (le délicieux lexique de la Prohibition recensant les termes désignant un état d'ébriété), des codes, des conseils, des prédictions... ou des nains - par exemple, les cinquante noms que Disney avait en tête pour Blanche-Neige. A ce stade, on en est à la page 50 ; le livre en compte 300 : autant d'invitations au voyage, d'hilarantes ou névrotiques recensions, d'exhortations absurdes ou de surprises enchanteresses, featuring Chrisse Hynde, Isaac Newton, Marilyn Monroe ou Albert Einstein.

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la fine époque

Publié le 21 Novembre 2015 par F/.

la fine époque

Le problème des écrivains, quand on leur demande leur avis, c'est qu'ils le donnent. La semaine dernière, Le Monde a demandé à une vingtaine d'entre eux de dire "quelque chose" sur les attentats qui viennent d'endeuiller Paris. Le but, on l'imagine, est d'occuper le terrain, de ne pas laisser la parole à la barbarie. Jean Birnbaum, dans son éditorial, précise ainsi qu'il s'agit de "nommer l'innommable". Assurément, voilà une mission pour super-écrivain et il y a fort à parier 1) que Daesh ne se relèvera pas d'une telle riposte et 2) que les victimes et autres endeuillés se sentiront beaucoup mieux après avoir lu Le Monde. Entendons-nous bien : en soi, ce n'est pas la démarche qui me pose problème - après tout, ça ou autre chose... Ce qui me pose problème, c'est l'empressement avec lequel le quotidien s'est engouffré dans une brèche qui, sans doute, ne demandait pas à être comblée si hâtivement. Passé la juste colère et l'indignation légitime, en effet, on ne voit pas ce qui pourrait sortir de bon d'une telle précipitation, on ne voit pas ce qui pourrait sortir d'éclairant. La littérature ne peut-elle pas attendre ? Après les attentats du 11 septembre 2001, Libération avait sorti un hors-série donnant la parole à des auteurs américains et français ; il y avait de belles choses. Mais c'était cent jours après les évènements. Ici, l'écrivain sollicité, s'extirpant à grand peine d'un océan de confusion et d'affects, en est réduit, à quelques exceptions près (Jérôme Ferrari et Jean-Claude Milner, notamment, déployant une intelligence douce), à un rôle de composition, réduit à faire l'écrivain, justement - i.e. à plaquer sur l'innommable des slogans plus ou moins pertinents (et parfois franchement grotesques) comme on balbutierait des formules magiques devant un feu de forêt. Ainsi d'Olivier Rolin qui, après le "soyons sérieux" de rigueur, lâche assez rapidement les élastiques ("le djihadisme est sans doute une maladie de l'Islam, mais il entretient précisément avec cette religion le rapport incontestable qu'à une maladie au corps qu'elle dévore"). Ainsi de Scholastique Mukasonga qui, au terme d'une litanie d'éreintants "pourquoi ?" avoue qu'elle n'a pas de réponse. Ainsi de Laurent Mauvignier qui assure que nous allons "continuer à écrire des romans qui parleront d'amour, de solitude, de rien, de tout" (genre "n'essayez même pas de nous en empêcher.") Pour Christine Angot (qui pense, sans surprise, que les Eagles of Death Metal sont un groupe de métal), les terroristes détestent la musique parce que la musique c'est l'irréel et que là-dessus, ils n'ont aucune prise. Sérieusement, Christine ? Les terroristes ont peur de l'irréel ? Ailleurs, Agnès Desarthe nous recommande "d'être soi", Joyce Carol Oates, visiblement dérangée au milieu de sa sieste, nous assure qu'elle "pense à nous" et Frédéric Boyer, entre autres déclamations, nous certifie qu'il ne renoncera pas à sa passion du foot (punaise : exactement comme moi).

Que des écrivains n'aient pas le temps d'être écrivains n'est pas un problème en soi, au contraire (mes roués contempteurs noteront que je me suis-moi même fendu d'une petite saillie lyrique pro-parisienne au quasi lendemain des évènements). Ce qui en est un, c'est de présenter, en une heure si tragique et complexe, la littérature instantanée, c'est-à-dire produite sur l'instant, comme un remède fiable et nécessaire : les mots contre les maux, tout de suite maintenant. Mais nous n'avons pas besoin que nos écrivains écrivent tout de suite maintenant sur le 13/11 - pas en tant qu'écrivains, en tout cas. Les consolations qu'offre la littérature, elles sont déjà là, innombrables, elles parlent de fuite ou de combat, d'amour ou de douleur, elles s'appellent Dostoïevski, Bolano, Kafka, elles s'appellent Beckett, Nabokov, DeLillo, McCarthy, chacun trouvera les siennes, ou cherchera ailleurs. Nos hérauts, nos héros, nos livres-viatiques, ne nous ont en vérité jamais quittés.

Que les écrivains d'aujourd'hui respirent un grand coup et qu'ils se remettent à écrire, bien sûr, ils le feront, nous le ferons, c'est (très relativement) important. Mais qu'ils n'essaient pas, cinq jours après, de nous expliquer ce qui se passe.

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le jour où j'ai eu tout

Publié le 20 Novembre 2015 par F/.

le jour où j'ai eu tout

Avec En forme de cœur, Amy Hempel avait déjà brisé le nôtre. Aux portes du royaume animal célèbre la primauté de l'instinct, l'absurdité de cette pesanteur que, par pure convention, l'on appelle "vie". Sa prose est de celles, très rares, auxquelles on s'abandonne avec un mélange d'inquiétude et de ravissement : comme on accepterait de partir en promenade sur un sentier de campagne avec un petit garçon impertinent et masqué, armé d'un couteau peut-être en plastique - et peut-être pas. Les nouvelles d'Amy, parfois longues d'une page à peine, on les reconnaît en général à leur première phrase : "Si c'est vrai, j'ai pensé, alors faut y aller." ou "Pour le prix d'un café par jour, mon amie Deborah a adopté un enfant." ou encore celle-ci : "Du côté le plus joli d'une rue pas jolie, entre "Dieu bénisse le généreux donateur" et son chien et "Merci, Seigneur, de m'avoir donné la vie" et son chien, un poivrot m'a embarquée dans la conversation suivante : "Mademoiselle, est-ce que je saigne ?"" Amy Hempel fait entrer la réalité dans une phrase, un jour à coups de pompe dans le cul, le lendemain en lui susurrant les plus beaux mots d'amour. On ne sait pas comment elle s'y prend, on ne comprendra jamais, et c'est cette ignorance qui rend notre joie si spéciale, notre plaisir si sauvage. Ses images bousculent et s'entrechoquent, Amy procède par zigzags brutaux, par chute inopinées, d'un détail fait une montagne et d'une montagne ne fait rien, elle écrit comme une aveugle qui aurait décidé de traverser une autoroute, non pour mourir mais pour vivre au contraire : sûre de son fait, certaine de se trouver toujours non pas là où ne l'attend pas mais sur le trottoir d'en face, précisément, avec ce sourire d'un autre monde qui pourrait se traduire par "eh bien quoi ?". Bref, c'est magique, ça ressortit à un mystère insondable et c'est chez Cambourakis, toujours.

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la v ie c on t i nu e

Publié le 17 Novembre 2015 par F/.

la v ie  c on    t       i        nu             e

Nulle part dans le Coran il n'est fait mention du nombre de jeunes femmes attendant le martyr au paradis (l'imam Al-Bayhaqi, spécialiste reconnu du hadîth, accordait 500 épouses, 4 000 vierges et 8 000 femmes mariées à chaque homme ; d'autres analystes se montrent plus mesurés), ni d'ailleurs de la plaisante rumeur selon laquelle ces énigmatiques créatures ne seraient réservés qu'aux martyrs en question - en vérité, il semblerait que tout musulman mâle y ait droit (pour les femmes, comme on dit sur Facebook, c'est plus "compliqué" : a priori, elle seraient réunis à leur époux dans l'au-delà, mais celles qui en ont eu plusieurs sur Terre pourraient choisit le meilleur).

Plus embarrassant : dans sa Lecture syro-araméenne du Coran, non traduite à ce jour, le philologue allemand Christoph Luxenberg postule que cette histoire de vierges pourrait n'être que le fruit - c'est le cas de le dire - d'une regrettable erreur de traduction. En se penchant sur l'équivalent syriaque de certain terme arabe, Luxenberg se demande si le mot "houri" ne signifierait pas en réalité raisins blancs, et non vierges aux grands yeux comme on le pensait jusqu'alors. Alors certes, le Chablis au verre, en terrasse à Paris, ce n'est pas spécialement donné. Mais quand même : tout cela ne serait-il pas un peu excessif ?

***

Merci aux bonnes âmes dont le seul commentaire aux récents évènements s'est borné, dès les premières heures, à déclarer qu'elles "savaient que [ça] allait forcément arriver un jour ou l'autre" de nous fournir un peu plus de précisions pour la prochaine fois - du type lieu, date et signalement des tueurs, par exemple.

***

Parfois (samedi matin, 8h) vous ouvrez un livre au hasard comme on tire le Yi King, et on dirait que la réalité, très irritée, s'est levée soudainement de son siège en velours pour venir vous gifler en vous tenant par les cheveux.

"A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris ; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent avec rumeur.

Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir."

Les Illuminés, Nerval.

***

Ces gens, au-delà des fidèles et des proches, que vous ne connaissez pas, ou si peu, ou de si loin, ces gens à qui vous n'avez pas parlé depuis des lustres, ces gens dont vous ignoriez parfois qu'ils possédaient votre numéro de téléphone parce que vous, vous n'avez pas ou plus le leur - ces gens que vous avez failli oublier et qui, au cœur de la nuit, ou le lendemain, ou un peu plus tard, vous écrivent pour vous dire qu'ils sont là, et vous demandent s'ils peuvent aider, et vous assurent qu'ils vous serrent contre leur cœur - et en cet instant, vous savez que c'est rigoureusement vrai : merci, vraiment.

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toujours paris

Publié le 15 Novembre 2015 par F/.

toujours paris

"Paris, capitale des abominations et de la perversion", nous dit Daesh. On a bien compris : la ville-lumière, les musées innombrables, les salles de concert, les cinés, les stades, les restaurants, les bars, les boîtes - tous ces lieux où l'on réfléchit, où l'on discute, où l'on s'éclate, où l'on s'aime, où l'on rit, ou l'on s'éblouit, toutes ces marches que l'on dévale en chantant la nuit, tous ces métros en retard contre lesquels on peste, ces ruelles pouilleuses, ces pavés luisant, ces marchés trendy, ces placettes secrètes - toute cette mosaïque multicolore dont personne ne peut se réclamer à 100% mais qui accueille chacun avec un mélange d'indifférence et de bonté, toute cette merveille de crasse, de splendeurs, de nuits glauques, de néons blafards, d'élégants lampadaires, de pentes et de platitudes, de banalité et de beauté, de tapage et de silence, de pollution et d'azur, cet éternel creuset bouillonnant, ce chaudron tranquille peuplé sans raison et sans calcul - blacks, hipsters, blancs, putes, chrétiens, alcoolos, ouvriers, musulmans, jeunes relous et vieux râleurs, mondains, hindous, saltimbanques, gros bourges et menues minettes, athées, frimeurs, français, pas français, non déclarés, chômeurs, rebeus, gamins, petites choses et gros trucs, indiens, touristes, banlieusards, militants, juifs, ringards, asiatiques, clodos, businessmen, provinciaux, vieilles malignes & jeunes fous, hétéros, sympathisants, bandits, LGBT, piliers de bar, figures de mode, oubliés, geeks, naufragés, vieux beaux, adoptés, chiens, chiennes et bestiaux en tout genre - où le FN ne dépasse pas 10%, tout ce que nous sommes, nos sourires secrets, notre joie d'être ici, le vieux serpent de la Seine, les fantômes du passé, les clochers, mosquées, synagogues, nos rêves idiots, nos querelles stériles, nos manifs, nos silences, nos jurons, nos mains tendues : tout ça, vous n'aimez pas, vous ne supportez pas, vous aimeriez mieux mourir et parfois, c'est ce que vous faites. Mais deux jours après vos meurtres et vos suicides, deux jours après la terreur et les larmes, l'incompréhension, les câlins, l'horreur sourde, les discussions de vingt heures, la monstruosité du choc, deux jours seulement après être tombés à genoux nous sommes là, debout, dehors, dans la rue, dans les parcs, aux terrasses des cafés, pleins de fleurs, de bougies et de larmes, de sourires timides, le deuil au ventre, la tête à l'envers, la jeunesse en étendard, quels que soient nos âges, deux jours après nous sommes là, bravaches et meurtris, mais plus abominables et pervers que jamais, vous pouvez en être certains, et à votre haine nous opposons la solidarité, à votre folie nous opposons l'amour, nous n'avons pas besoin de défiler, pas besoin de crier, nous sommes capables de pleurer seuls, de ruminer, de nous raccrocher les uns aux autres, vous n'avez toujours pas compris ça ? Au bout de deux jours nous nous engueulons parce que c'est dans notre nature, parce que nous avons le droit de le faire mais ne vous y trompez pas, nous savons être seuls ensemble, nous savons ouvrir une porte, donner notre fric, ouvrir un livre, jucher un enfant sur nos épaules, nous savons avoir peur et sortir pourtant, nous savons nous souler et restez sobres, l'espoir marche avec nous, le feu, l'amour secret, nous connaissons les règles de la compassion, nous savons être trois millions et dix fois plus s'il le faut, vous n'obtiendrez rien de nous, vous ne détruirez jamais l'esprit de cette ville, son histoire, nous ne sommes jamais aussi chiants que quand on nous fait chier, aussi intenses que lorsqu'on veut nous condamner à la terreur, aussi unis que lorsqu'on veut nous séparer, nous sommes Paris, sans hashtag, sans drapeau et sans Dieu ou avec, je bois à votre paradis qui n'existe pas, je lui préfère mille fois l'enfer ici-bas.

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à la grimace

Publié le 13 Novembre 2015 par F/.

à la grimace

Donc : écrire contre un régime, c'est faire souffler entre les lignes le vent du rire et le souffle du grotesque, dire l'inquiétude sourde que font grandir, dans le tréfonds des âmes, les appétits d'un potentat ogresque, d'un régime que rien ne saurait rassasier -, c'est rappeler que le Mal, certains le craignent et le décrivent mais d'autres vivent avec, et malgré lui : ici, les Russes. Avec Soupe de Cheval, sidérante novella initialement publiée en 2007 dans le recueil Pir ("Festin"), Sorokine, dont les livres ont été, il y a quelques années, déchirés en place publique par les Jeunesses poutiniennes, renoue avec la tradition post-gogolienne d'un certain récit court - hénaurme et effaré, bien sûr, mais aussi sans recours. Croisé dans un train, un certain Bourmistrov rémunère grassement une jeune femme, Olia, pour la regarder manger, simplement. A l'étonnement vite lassé de celle qui avale, l'homme oppose une série de grognements orgasmiques qui vont crescendo : "oh noooon !", beugle-t-il chaque fois, proche de défaillir. La nourriture devient étrange : hachée menue, d'abord, puis de plus en plus rare, éparse, tandis que le cérémoniel du repas lui-même gagne en solennité absurde. Un jour, Olia se marie et décide d'arrêter les frais. De manger pour elle-même, quoi. Elle se rend compte alors qu'elle n'est plus capable d'avaler quoi que ce soit.

"Ne crains rien, Petit Chaperon rouge." Fable éminemment moderne autant qu'étonnamment classique (le contexte mis à part - mais le contexte fait tout -, elle pourrait avoir été écrite il y a un siècle), Soupe de Cheval révèle tout sans rien dire : notre troublant besoin de soumission, le vide que les méchants font naître en nous, leurs appétits impossibles à rassasier (ils essaieront quand même), le plaisant miroir que nous leur tendons lorsque, à notre corps défendant, nous acceptons de nous prêter à leurs rituels faussement anodins - Pacôme Thiellement, dans un article paru en février 2015, explique tout cela bien mieux que moi. Quant à Sorokine, désormais suivi par les éditions de l'Olivier, il reste le trublion au regard pétillant et à la plume acérée que les Poutine de tout poil ont appris à haïr plutôt qu'à mépriser. Rien que pour cela, il faut acheter son livre.

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que vous avez de grandes dents

Publié le 20 Octobre 2015 par F/.

que vous avez de grandes dents

Panthère de Brecht Evens est la chose la plus effrayante qui me soit tombée entre les mains depuis bien longtemps. Une petite fille, Christine, vient de perdre son chat - euthanasié chez le vétérinaire. Toute la maison fleure la perte et l'abandon (la mère, il y a quelque temps, a quitté le domicile familial en promettant de se "foutre en l'air"). Ne reste, si l'on peut dire, que le père : falot, dégarni, impuissant. Une panthère survient, sortie du tiroir d'une commode. Transformiste, cajoleuse, séductrice, intrigante, la bête n'a pas de forme ou plutôt : est toutes les bêtes à la fois, modifiant son apparence et son discours au gré des pages, improvisant pour la fillette les fables les plus baroques, les mensonges les plus abracadabrantesques. Des amis chers disparaissent, reviennent changés d'on ne sait où ; le père s'interroge, ou feint de le faire. La maison devient un labyrinthe d'où n'importe quoi peut surgir. Affublée d'un nœud-papillon et d'un fume-cigarette lui conférant une allure aristocratique pleine d'un mépris discret, "Panthère" est assez intelligente pour devenir, le temps d'une pause tendresse, la grosse peluche pataude dont Christine a visiblement besoin. Mais au fil de l'album, semé de visions fulgurantes, belles et vénéneuses comme des toiles de Chagall ou de Kandinsky, elle envahit peu à peu l'album telle une folie inévitable, et c'est le spectre de l'inceste qui, bientôt, se dessine au détour des gouffres. Peur du vide, peur de la présence, cri omniprésent de la mort et de la folie, rien n'est épargné à la petite Christine qui, forcée de grandir à vue d’œil, elle aussi, pour ne pas succomber à la présence totalitaire, déploie un arsenal de dérobades et de refus timides, jusqu'au "non" final, merveilleux d’ambiguïté. Brecht Evens - génie pré-trentenaire - a traversé une profonde dépression tandis qu'il travaillait à cet album. On sait la beauté nauséabonde de pareils voyages, on en sent partout, ici, la perverse intensité. Livre pour enfant ? Peut-être que oui - peut-être faut-il prendre le risque de cette violence, tant est radicale, en retour, l'intelligence intuitive des pré-adolescents, qui bien souvent sentent tout et laissent aux autres le soin de tout croire. L'album, en tout cas, est un monument en "perpétuel effondrement" dont le souvenir vous hantera bien après la dernière page tournée.

que vous avez de grandes dents
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description d'un combat

Publié le 2 Octobre 2015 par F/.

description d'un combat

Il existe un mystère Karl Ove Knausgaard ; le savoir n'est pas en connaître la clé. J'ai évoqué ici, il y a quelque temps, le dernier roman d'Angot et l'ennui incoercible éprouvé à sa lecture. Rallier à ma cause ceux que Un homme amoureux laisseront a priori de marbre me paraît aussi vain et malaisé que de convaincre les admirateurs de la dame qu'ils se prosternent devant la mauvaise idole. Étrangement, j'ai tout de même envie d'essayer.

D'abord, le projet : six livres (Un homme amoureux est le deuxième à ce jour traduit en français), une hexalogie monumentale publiée en Norvège entre 2009 et 2011 et un titre de cycle aussi juste que provocateur, Min Kamp - oui, "mon combat" (les Allemands ne l'ont pas repris tel quel, on se demande bien pourquoi.). Le propos est largement autobiographique. Knausgaard, très clairement, raconte sa vie : son enfance dans La Mort d'un père, la rencontre avec la future mère de ses enfants dans ce deuxième opus. Le style est, disons, relativement neutre, et pas si indigent, en tout cas, que d'aucuns l'ont un peu vite affirmé ; le récit, lui, est lent, incroyablement détaillé (on sait tout des plats que l'auteur prépare, de la façon dont il change - mal - les couches de ses filles, de la violence du coup de foudre inaugural et des sentiments pour le moins contradictoires que lui inspirent ensuite sa compagne - fascinante maniaco-dépressive en stand-by - et l'amour en général, de la difficulté qu'il éprouve à jouer le jeu social sophistiqué et terriblement policé qui lui imposé en Suède, lui, le barbare, le Norvégien dans l'âme, du sacrifice permanent que représente à ses yeux le fait de se plier à des règles et de ne pas écrire sans cesse, de sa propension tragique, quasi kafkaïenne, à énoncer la vérité sans cesse, à se comporter selon les diktats d'icelle et à en subir sans broncher ou presque les conséquences chroniques - aliénation, crises permanentes, fureur des amis trahis, etc.). Il y a indéniablement - et de nombreux critiques l'ont souligné - quelque chose de proustien chez Knausgaard, dans l'acharnement méticuleux qu'il met moins à disséquer le réel qu'à littéralement l'épuiser. Mais, le siècle étant ce qu'il est, et l'auteur se définissant lui-même comme un membre de la classe moyenne, cette recherche du temps systématiquement perdu n'atteint que rarement au sublime, ou de façon très détournée. Car ce n'est qu'en raclant, avec une sorte de morgue fataliste, les bas-fonds d'une existence vouée à l'ennui et à la répétition, en la lardant ici et là de digressions philosophiques et métaphysiques, que l'auteur en révèle l'ironique grandeur. En deux mots ou presque : tout vaut la peine d'être vécu (et on insiste bien sur le mot "peine") mais seule la littérature est à même d'offrir une consolation supérieure. Un homme amoureux, c'est Houellebecq à Combray, c'est les Verdurin chez Ikea, c'est cocasse et terrible, terriblement chiant sur le papier, cocassement sublime en définitive.

Knausgaard a la beauté du diable ou d'un saint dostoïevskien voué à une mauvaise cause : la sienne. En Norvège, pays qui compte cinq millions d'âmes, il a vendu des centaines de milliers d'exemplaires de ses livres. Son œuvre, par ailleurs, est traduite dans une multitude de langues, et c'est partout le succès, partout sauf en France, apparemment, où la sauce commence tout juste à prendre (et il faut saluer ici le courage des éditions Denoël, qui se sont lancées sans filet dans cette étonnante aventure). Les États-Unis ont fait ce qu'ils savent faire le mieux : ils se sont pâmés et offusqués. Le succès, de fait, est constitutif de l'énigme Knausgaard : on voudrait offrir ce livre à tous ses amis mais on sait aussi que ce ne serait pas une très bonne idée (est-ce une bonne idée d'offrir une panthère ?). Pas plus qu'on ne peut raisonnablement l'expliquer, on est capable de dire en quoi ce livre (sur lequel O. Gallmeister, béni soit son nom, a attiré en premier mon attention, ajoutant que c'était le meilleur qu'il avait lu depuis des années), en quoi ce livre, donc, est authentiquement génial. Reprenons un peu. 1) L'autofiction en tant que genre et en tant que système m'arrache d'irrésistibles bâillements. 2) Knausgaard se moque du style - à moins que son style, justement, soit de s'en moquer (mais on sait qu'il a composé son cycle dans un état de hâte et de fièvre absolu, exerçant sur son entourage une force centrifuge). 3) La vie de l'auteur n'a rien d'exaltant (la chose la plus extraordinaire qui lui arrive, c'est l'accouchement de sa femme). 4) L'auteur n'a rien de sympathique. Conclusion ? Un homme amoureux est un roman qui semble avoir été composé au mépris complet de toutes les règles de narration et de bienséance communément admise. C'est peut-être, et je dis bien "peut-être", avec la personnalité hors-norme de son auteur (on voudrait écrire "coupable", comme on est coupable d'être né), ce qui en fait la valeur et la force. Knausgaard emmerde le monde. Un petit gamin norvégien peu sûr de lui, un adolescent sombrement introverti, un adulte resté dans l'enfance, sujet à des emportements de pacotille, à des caprices de diva. Mais au centre : un diamant brut. La volonté de l'homme buté, enferré dans ses contradictions existentielles, son combat permanent contre les limites du monde. "On ne peut rien faire pour toi, énonce Geir, l'ami fidèle au regard amusé et pénétrant. Je te plains. Mais je n'ai pas d'autre alternative que d'être spectateur d'une tragédie qui se déroule tout près de moi. Une tragédie, comme tu le sais, c'est quand ça se passe mal pour quelqu'un de bien. A l'inverse de la comédie, où ça se passe bien pour quelqu'un de pas bien." La tragédie d'un homme au sein de cette vaste comédie flottante qu'est la vie : on ne saurait mieux résumer le projet. Un homme amoureux est un roman terrassant, un livre d'un genre - en dépit des apparences - outrageusement novateur. Vous l'adorerez ou vous le refermerez au bout de trente pages. Dans les deux cas, ne venez pas vous plaindre.

Mon combat II - Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet, éditions Denoël, 784 pages, 26,90€.

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