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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

les sacrifiés

Publié le 30 Septembre 2015 par F/.

les sacrifiés

Demain sort chez Belfond l'un des livres les plus terrifiants qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années : L'Enfant dans la Tamise, de Richard Hoskins. Terrifiant, d'abord, parce qu'il ne s'agit pas d'un roman mais bien d'une histoire vraie - et l'on sait depuis longtemps que, si la réalité est le meilleur auteur de thrillers qu'on puisse rêver, elle est aussi le plus obstinément pervers. L'histoire ? Le 21 septembre 2001, la Tamise recrache le torse mutilé, et vêtu d'un short rouge orange, d'un jeune garçon noir, rapidement baptisé Adam. Scotland Yard, qui songe fortement à un crime rituel, fait appel à Richard Hoskins, professeur de théologie à l'université de Bath et ci-devant spécialiste des religions tribales d'Afrique. Or, Hoskins, qui a longtemps vécu au Congo, n'est pas enthousiaste du tout à l'idée de se plonger dans cette affaire : elle fait en effet écho à une tragédie intime et dévastatrice qui, dans une autre vie, a précipité son retour d'Afrique. Mais au fond, et on le comprend vite, le malheureux n'a pas le choix. Parce qu'une telle horreur ne peut rester impunie, qu'une telle énigme ne peut rester irrésolue. Et parce que ce drame, et c'est bien là le point le plus sidérant du livre, n'est en aucun cas un fait isolé. A la suite de Hoskins, nous plongeons dans un monde effrayant, sombre et terreux, un monde de magie noire et d'exorcismes troubles, de trafics dégueulasses, de rituels archaïques et barbares dont les ramifications s'avèrent bien plus étendues qu'on pourrait de prime abord l'imaginer. Comme l'enquête qu'il prétend suivre, et qui s'avère bientôt un prétexte pour évoquer un problème autrement large et dérangeant, L'Enfant dans la Tamise est un livre hautement complexe et tortueux, à cheval entre une Europe prétendument innocente et une Afrique que personne ne veut regarder en face (à cet égard, les chapitres consacrés aux bidonvilles de Kinshasa, une terre ravagée par la guerre, la pauvreté, le SIDA, et désormais soumise à la montée en puissance des mouvements revivalistes, constituent une lecture particulièrement dérangeante parce que oui - on pense aux discours aussi hypocrites que désolants de Sarkozy puis de Hollande, qui ne semblent considérer le problème que sous un angle économique, oui : une partie de l'Afrique est restée engluée dans le passé, mais à qui la faute, et de quoi ce passé est-il le nom ?). C'est aussi et surtout, parce qu'il aborde un sujet totalement inconnu en nos riantes contrées et interroge constamment nos préjugés bien-pensants, nos aspirations à un confort moral nourri de manichéisme bon teint, un ouvrage indispensable.

L'Enfant de la Tamise, de Richard Hoskins, traduit par Marie Causse, éditions Belfond, 384 pages, 21 €.

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faut pas poucet

Publié le 25 Septembre 2015 par F/.

faut pas poucet

Le Petit Poucet est-il un gentil garçon issue d'une famille fort modeste ayant réussi à compenser son complexe d'infériorité par une ingéniosité hors-pair, ou une raclure opportuniste préfigurant l'horreur néo-libérale ?

Franchement, aucune idée.

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le monde est si vaste

Publié le 17 Septembre 2015 par F/.

le monde est si vaste

Mon copain Bruno Gibert sort un nouveau livre. Leçons de choses, ça s'appelle, et c'est chez Albin Michel jeunesse. On y apprend notamment que les mouches savent écrire (13 lettres seulement, mais ça suffit pour composer l'expression KAD UX LORDE ! qui signifie "mais ouvrez-moi cette satanée fenêtre !"), que se brosser les dents ne sert strictement à rien (les yeux, par contre, si), que la plus grande mine de pommes frites se trouve au nord du Pérou, que la langue de la grenouille d'Angers peut atteindre un lapin à trois mètres (à ce stade, la rivalité séculaire opposant grenouilles et lapins n'est plus du tout un mystère) et que le hanneton est l'ancêtre et l'inspirateur des super-héros. "Édifiant" est le premier mot qui vient à l'esprit à la lecture de ces pages débordant de douce sapience pataphysique. Tout à l'heure, et dans l'idée de rédiger une chronique avisée, j'ai été rechercher ce livre dans la chambre de mon fils : c'est la dixième fois en trois jours que mes enfants essaient de s'approprier cet ouvrage au parfum de soufre. J'ai beau leur expliquer qu'il ne s'agit en aucun cas d'un livre destiné aux moins de 18 ans, voire aux moins de 45 ans (même si la notule consacrée à l'argot des pigeons a été réduite à sa portion congrue), je vois bien, à la lueur insolente qui s'allume dans leur regard, que le message ne passe pas. Tant pis. Employons la manière forte. Édictons une interdiction pure et simple. Réfugions-nous en un lieu secret et délectons-nous de ces Leçons de choses : nous avons tant à apprendre sur les parties molles du corps, les flamants roses difformes et les chats persans tissés à la main.

N.B. : l'ouvrage ne sera disponible qu'à la fin du mois. Cette habitude de parler des livres avant leur parution est aussi détestable que pédante mais le fait est qu'on m'a forcé (je ne suis pas en mesure d'en révéler davantage.) Ajoutons, pour enfoncer le clou, que la couverture présentée ici n'est en aucun cas la couverture définitive. A la question légitime : qui me rendra ces deux minutes de ma vie ?, je ne puis opposer qu'un vague haussement d'épaules dans la mesure où j'ai égaré le 06 du Bruno Gibert sus-nommé.

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trois jours à...

Publié le 9 Septembre 2015 par F/.

trois jours à...

Dans la série "on n'en parlera qu'une fois" : c'est aujourd'hui, chez Delcourt, que sort Chicagoland, une BD adaptée d'une novella de R.J. Ellory dont le nouveau roman, Les Assassins, vient par ailleurs de paraître chez Sonatine. Si je me souviens bien, l'idée de cette adaptation est née il y a deux ans dans la grande salle de réception d'un château du bordelais, à l'occasion du très chouette salon Lire en poche de Gradignan. J'ai lu le texte quelques jours plus tard (il est disponible en numérique uniquement) et j'ai tout de suite été séduit. Il s'agit d'une histoire diablement retorse : sur la chaise électrique, un homme repense aux circonstances tragiques qui l'ont mené à cet instant. D'une certaine façon, il est content de mourir. Mais cela fait-il pour autant de lui un coupable ? Je ne vous dirai rien de plus (comme le beuglait Hitchcock dans son mégaphone : "don't give away the ending - it's the only one we have"), sinon que les dessins sont signés Sacha Goerg, et que je suis immensément fier d'avoir travaillé avec un garçon aussi talentueux et intuitif (Roger, pour sa part, a manifesté dès le départ un enthousiasme sans faille et s'est arrangé pour que personne ne nous mette de bâtons dans les roues ; que son nom soit loué également).

C'est chez Delcourt, donc, collection Mirages, c'est, techniquement, du roman graphique - 128 pages, 18€.

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demande à la poussière

Publié le 9 Septembre 2015 par F/.

demande à la poussière

Les déprimants mystères de la rentrée littéraire : pourquoi dix articles copiés/collés consacrés au même bouquin fadasse et mal écrit, tandis que tel autre, en comparaison, se voit comme frappé d'omerta ? La réponse est peut-être contenue dans la question. Une façon de dire que je n'ai pas lu grand-chose dans la presse à propos de Tout ce qui est solide se dissout dans l'air, premier roman de Darragh McKeon dont le titre, à l'image de celui d'un essai philosophique publié en 1982 par Marshall Berman, est emprunté - tout un programme - au Manifeste du parti communiste de qui-vous-savez.

McKeon n'est pas vieux. Tout ce qui est solide..., son premier roman né en partie, explique-t-il, de troublants souvenirs d'enfance (une histoire de réfugiés, tiens donc), tourne autour de la centrale de Tchernobyl tel un pilote d'hélicoptère à la fois affolé et sidéré par l'ampleur, l'"henaurmité" du sinistre. Il s'agit moins, ici, de circonscrire ce dernier que d'en prendre la mesure ou plus exactement : de mesurer à quel point, jusqu'à quel cœur enfoui, l'homme a été contaminé par les dérèglements de la machine. On suit quatre personnages, comme pris au hasard : Evgueni, petit pianiste prodige moscovite en butte à l'agressivité de ses pairs ; Maria, sa tante, ancienne journaliste qui, faute de mieux, travaille désormais à l'usine ; Grigori, l'ex-mari d'icelle, chirurgien de son état qui tente d'oublier le passé en travaillant d'arrache-pied ; et Artiom, l'enfant de la campagne, qui regarde les oies voler. Sauf que : "Juste après le premier tir, les oies s'égaillent dans les airs, mais alors que normalement elles devraient s'envoler d'un mouvement souple et rapide, assez bas sur l'horizon, elles s'élèvent et retombent au sol (...)" C'est la chute annonciatrice, le rouge du ciel comme un sang qui suinte, le silence à venir enfoui sous un silence plus lourd encore.

Tout ce qui est solide... est, tout à la fois, l'histoire de l'absolue faillite d'un système (les multiples exemples de l'impuissance bureaucratique qui gangrène les opérations de secours sont largement aussi effrayantes que les conséquences physiques de la catastrophe) et celle de quatre destins sinon brisés, du moins durement infléchis : avant l'explosion, pendant, et après - un "après" amputé, sali, nécessairement muté. L'imagination de McKeon, traversée par endroits de visions horrifiques (des chiens qu'on abat, des sauveteurs en bras de chemise, du sang qui s'écoule "sans plaie particulière", l'incommunicabilité élevée au rang de dogme fatal), fait, si l'on peut dire, merveille, l'auteur s'attachant, dans les premiers chapitres, à camper sérieusement ses personnages pour mieux les lâcher ensuite dans un insupportable tumulte. Quand tout va bien, lisais-je hier dans un article consacré aux conséquences de la crise économique, les gens se comportent comme des chacals. Mais quand le monde s'effondre, la plupart du temps, leur humanité se réveille et leur courage éclot telle une mystérieuse fleur d'airain. C'est dans la digne mansuétude témoignée à ses personnages que McKeon, à mes yeux, s'accomplit en tant qu'écrivain. Impossible - et il faut le prendre comme un compliment terrible - de ne pas penser en lisant son livre à La Supplication de Svetlana Alexievitch, ouvrage définitif en la matière d'ailleurs cité dans les remerciements. Parmi le chœur des affligés, des centaines de milliers d'affligés, McKeon reconnaît ses personnages et les suit avec une sorte de fatalisme éclairé : ce que nous pouvons opposer au Mal est bien faible ("il y a forcément un bouton à pousser, une série de codes à rentrer, une procédure..." s'affole un narrateur désincarné) mais c'est tout ce que nous avons. Tout ce qui est solide..., on l'aura compris, n'est pas ce qu'on appelle un feel-good book, sa lecture éprouvera les âmes les plus endurcies et pourtant, ici et là, l'idée d'une rédemption palpite, et le roman ne serait rien sans elle.

"Le passé exige qu'on lui soit fidèle", glisse Maria à son neveu à la fin du livre. Reconnaître le passé, dénicher, parmi les décombres, les mots pour le dire, regarder l'horreur en face et trouver, malgré le vent mauvais qui se lève, la force de continuer à vivre, c'est ce à quoi, comme les autres, elle s'applique. L'énergie non fissile de l'espoir : voilà, en définitive, de quoi vibre ce premier roman remarquable.

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un visage et des masques

Publié le 7 Septembre 2015 par F/.

un visage et des masques

A la page "ambiguïté" du dictionnaire, le portrait de François Mitterrand ferait une excellente illustration. Dans Mitterrand : un jeune de homme de droite, brillante BD de Philippe Richelle et Frédéric Rébéna qui sort ces jours-ci chez Rue de Sèvres, le futur pensionnaire de l’Élysée se dévoile sous un jour glorieusement incertain : un misanthrope animé de valeurs réelles, un homme de Vichy refusant la collaboration, un intriguant à l'intelligence acérée, surtout, qui possède toujours un coup d'avance sur ses adversaires et promène sur tout et chacun (la politique, l'amour, quelques amis, une représentation possible de l'avenir) un regard calme, hautain, profond, impénétrable. Quand l'histoire commence, - la sienne - Mitterrand est âgé d'à peine 20 ans, il joue au tennis, brillamment et il veut devenir écrivain - pour remporter le Goncourt, sinon rien. Ce qui fascine, dans le trait de Rébéna, c'est le visage de cet homme impavide, les deux points noirs du regard ci-dessus évoqué. Animé d'une indéniable droiture, qui ne relève pas tant d'un sens moral bon teint que d'une inflexible exigence quant à sa propre personne, le jeune François courtise, patiente, s'évade, manigance ; mais on le sent déjà ailleurs, au plus haut. C'est le récit fascinant et glaçant d'une irrésistible attention qui s'arrête, momentanément, sur la mort abrupte d'un enfant au sortir de la guerre. Le point de rupture ? Cette hypothèse, comme les nombreuses qui émaillent le récit, n'est jamais clairement formulée. Le mérite en revient clairement à Philippe Richelle : jamais directif, son propos louvoie, épouse les contours d'une destinée qui se cherche. Ainsi, l'histoire saute d'un épisode à l'autre comme on traverse un gué, et le mystère Mitterrand demeure entier. "De la même manière que beaucoup de pétainistes de la première heure, explique le scénariste dans une interview, [Mitterrand] basculera du côté de la Résistance, mais je ne crois pas au plan de carrière. S’il a pu parfois se montrer opportuniste, il ne fait aucun doute que son engagement de résistant a été sincère. Ce n’est pas un idéologue, dans ses jeunes années il est même très virulent vis-à-vis du monde politique, qu’il méprise. Il a un côté voltairien, qui réagit aux événements de façon empirique." On ne peut que souscrire. Plus que les choix, dictés par un effrayant pragmatisme qui ne s'est, par la suite, jamais démenti, c'est la nature de la volonté qui intrigue. "La vie est une merveilleuse invention", glisse Mitterrand, soudain lyrique, à l'une de ses conquêtes. On le sent ébloui : comme un chasseur qui caresserait pensivement la crosse d'un fusil conçu sur mesure, et laissé là par quelque puissance supérieure.

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au bord du gouffre

Publié le 7 Septembre 2015 par F/.

au bord du gouffre

Ashley Cordova aura 24 ans pour toujours : c'est le New York Times qui l'affirme, dans un article du 14 octobre 2011 reproduit au détour de l'une des premières pages d'Intérieur nuit. Le corps de la jeune femme ayant été retrouvé dans une cage d'ascenseur désaffectée d'un entrepôt de Chinatown, les autorités penchent pour la thèse du suicide. Pianiste prodige auréolée d'une réputation sulfureuse, Ashley était par ailleurs et surtout (?) la fille du très controversé Stanislas Cordova, réalisateur misanthrope spécialisé dans les films d'horreur métaphysiques (l'irascible rejeton de Stanley Kubrick et de Dario Argento, pour faire court) qui, depuis des années, vivait reclus dans une propriété de cent vingt hectares sise au nord de l'état de New York. Scott McGrath, journaliste sur le retour, ne veut pas croire qu'Ashley se soit donnée la mort. Son père, il le connaît, il s'est déjà intéressé à son cas - cela lui a d'ailleurs coûté son mariage et l'essentiel de sa carrière - et il refuse de l'absoudre du silence assourdissant qu'il oppose à cette mort. Animé par une soif inextinguible de vérité - l'une des grandes affaires du second roman de Marisha Pessl, cette volonté de savoir, qui colle à celle du lecteur -, fasciné, surtout, par la personnalité hautement toxique de Cordova, McGrath va se lancer à corps perdu dans une enquête vertigineuse. Flanqué de deux complices improvisés, beaucoup plus jeunes que lui mais pas moins cabossés, il s'enfonce peu à peu au cœur d'un mystère obscur (sorcellerie, pédophilie, masochisme - la sainte trinité) et, il faut bien le dire, assez tétanisant. Cordova, qui cristallise les fantasmes d'une cohorte de fans aussi cinglés qu'irrémédiablement énamourés, va devenir - tel un colonel Kurtz dont l'existence même serait sujette à caution - son unique obsession, une question de vie ou de mort.

Disons-le d'emblée : tout ne fonctionne pas à la perfection dans ce fascinant livre-jungle. Le part-pris méta-textuel de l'auteur, par exemple, qui multiplie les faux extraits de journaux et les supposées captures d'écran hyperréalistes, tient plus, à mes yeux, de la coquetterie d'écrivain que de l'impérieuse nécessité narrative et, par une sorte de fatalité paradoxale, amoindrit l'impression de véracité de l'ensemble. Si l'idée était de brouiller les cartes fiction/réalité, c'est un peu raté. De même, on regrettera l'emploi incongru et persistant des italiques, qui rappelle la mise en gras des phylactères de comics et, de la même façon, atténue la portée des passages incriminés (n'est pas Houellebecq qui veut) ; de toute évidence, Pessl n'est pas encore la styliste accomplie qu'elle pourrait devenir un jour, comme si elle craignait que la beauté charnelle de l'écriture affaiblisse son ossature. C'est dommage mais, curieusement, ce n'est pas grand-chose, et on perd vite de vue ces défauts. Car pour le reste, la maestria narrative de l'auteur, qui alterne passages d'enquête, scènes d'action horrifiques et rêveries hallucinatoires, étourdit et emporte. Par bien des aspects (intrigue massive, soin apporté aux personnages, multiplication des registres, et cette espèce de noirceur, surtout, comme éclairée du dedans), Intérieur nuit rappelle Le Chardonneret de Donna Tartt, voire Le Maître des illusions (on pense aussi; dans une veine moins fantasmagorique, à La Conspiration des ténèbres du regretté Theodore Roszak). Eu égard à ses 710 pages, c'est un mille-feuilles gothique étonnamment digeste, un Bildungsroman-sur-le-tard infusé de Projet Blair Witch autant qu'un page-turner redoutable aux parfums de thriller jouant sans cesse avec les nerfs - et la crédulité - de sa victime consentante.

Stanislas Cordova, le Graal obscur du roman, est un personnage trou noir : irrémédiablement, il aspire McGrath, il aspire le lecteur, et nul ne sait ce qu'il trouvera de l'autre côté ni à quel point l'inévitable rencontre le laissera transformé. Comme tel, et quoique flirtant souvent avec une outrance grand-guignolesque, le réalisateur maudit s'impose comme une création littéraire de tout premier plan. Docteur ès maléfice ? Archange des grâces déchues ? Cet homme est le mystère fait livre. Hanté par l'essentielle question de son absence, j'ai eu énormément de mal à me défaire d'Intérieur nuit dont l'admirable conclusion invite, la dernière page tournée, à réévaluer l'ensemble du roman. Sur le plan de l'histoire pure, du moteur fictionnel, et passés, on l'a vu, les agacements susmentionnés, ce roman est sans conteste l'une des grandes réussites de la rentrée : une histoire qui vous absorbe, vous obsède, vous vole votre sommeil et vous fait douter de tout, comme si le symptôme épousait le virus - on rêverait de voir un David Fincher (au hasard), se charger de l'adaptation sur grand écran. En attendant, le talent de Pessl et son intelligence innée du récit autorisent les plus vifs espoirs : elle n'a pas 40 ans - l'âge où Donna Tartt écrivait Le Petit copain -, elle est dans le tempo, a priori, le meilleur reste à venir.

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bercé de tant d'insouciance

Publié le 4 Septembre 2015 par F/.

bercé de tant d'insouciance

Personne ou presque n'en parlera aujourd'hui - jour doublement tragique, où l'Occident semble redécouvrir pêle-mêle la guerre, l'horreur de ses causes et l'ignominie de ses conséquences - mais il y a tout juste cinquante ans, le 4 septembre 1965, Albert Schweitzer rendait son dernier soupir à Lambaréné (aujourd'hui au Gabon) à l'âge respectable de 90 ans. Théologien protestant affublé d'une moustache légendaire, musicien émérite, philosophe raisonné et, surtout, médecin sans répit, Schweitzer est né dans le magnifique et fort touristique village de Kaysersberg, à la limite supérieure du Haut-Rhin. C'est ainsi, moi qui traîne souvent dans la région, que j'ai fait en mon temps la connaissance de ce bâtisseur d'hôpital tropical forcément déroutant qui finançait ses "œuvres" africaines en donnant des récitals d'orgue en Europe, fut l'ami personnel d'Albert Einstein, se vit couronner par le prix Nobel de la Paix en 1952 mais que certaines figures locales, à commencer par le cinéaste camerounais Bassek Ba Kobhio, ne tenaient pas en très haute estime, dénonçant, nous apprend Wikipédia, son côté "autoritaire, paternaliste et méprisant." J'avoue que la facette "Tintin au Congo" de la personnalité d'Albert Schweitzer m'est à peu près inconnue : un bon tiers de sang alsacien coulant dans mes veines, mon sens critique est globalement anesthésié et surtout, je n'ai jamais, mea culpa, pris le temps de me pencher sérieusement sur la question épineuse du colonialisme bien pensant dont semble, en partie du moins, relever l'engagement du monsieur. A la lecture des Souvenirs de mon enfance, republiés ces jours-ci par Albin Michel et issus de séances psychanalytiques zurichoises remontant à 1923, j'ai néanmoins (re)découvert un humaniste déterminé, animé par de constants idéaux de bonté, et portant sur son enfance un regard qu'on devine empli de reconnaissance. "Le grand secret, explique ce cher Albert, consiste à traverser la vie avec une âme intacte." Ces chroniques de jeunesse, de la petite enfance à l'entrée dans l'âge adulte, exsudent des fragrances de passé enfui, idéalisé ; elles sont celles, surtout, d'un homme en perpétuelle recherche, perpétuelle reconstruction. Alors certes, la simplicité des convictions quasi angéliques de Schweitzer peut prêter parfois à sourire, mais le sourire n'est jamais loin de se muer en méditation rêveuse : aujourd'hui, après tout, on a BHL. Comme le chantait Noel Gallagher, "Where dit it all go wrong" ?

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et sinon

Publié le 4 Septembre 2015 par F/.

et sinon

Le Pays qui te ressemble sort ces jours-ci au rayon jeunesse de nos chères librairies, section ados-young adults. Au côté du Wild Girl d'Audren, il inaugure chez Albin Michel la nouvelle collection Litt, qui fait la part belle aux récits de vie et aux auteurs français. Après le diptyque La Malédiction d'Old Haven / Le Maître des dragons et Bal de Givre à New York, je suis très heureux de revenir chez Albin. (A priori, vous allez m'y revoir souvent au cours des années à venir.)

Le Pays qui te ressemble est une histoire de deuil, de résilience et d'aventure. Je ne l'ai pas pensé comme un livre triste, cependant : plutôt comme un voyage, dehors et à l'intérieur, avec des morceaux de Beatles dedans - et un peu de Baudelaire, bien sûr. 300 pages, 14€, nous n'en parlerons plus.

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il faut partir, maintenant

Publié le 3 Septembre 2015 par F/.

il faut partir, maintenant

On avait "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" ; désormais, c'est "Mon père et ma mère se sont rencontrés à Châteauroux." En vérité, la phrase est plus longue que ça mais on peut considérer - certains chroniqueurs l'ont certifié - que tout est déjà dit. Oui, j'ai lu le dernier Christine Angot, un peu sidéré par le battage médiatique dont sa sortie a une fois de plus fait l'objet (parfois, il est préférable de ne pas s'habituer) et, il faut bien l'avouer, par les réactions des certaines connaissances dont, par ailleurs les goûts littéraires commandaient a minima mon attention. A chaque parution d'un nouvel Angot, le malheureux lecteur est tiraillé entre deux pôles : le Angot-bashing un rien complaisant (un vocabulaire riche de cinquante mots, une seule thématique : elle-même, une écriture aussi plate qu'un étang berrichon) et le Angot-praising, un invariant parallèle de la rentrée nous présentant l'écrivain comme, au bas mot, le plus important des deux décennies écoulées, et son nouveau roman comme un chef-d’œuvre tétanisant de beauté et de grandeur.

L'histoire, vous la trouverez ailleurs - elle est pleine de suspens, paraît-il, je m'en voudrais de gâcher quelque brûlante révélation. Simplement, je serais curieux de savoir comment l'éditeur d'Angot aurait réagi si le roman avait été signé d'une autre main que la sienne. Bien, sans doute. Après tout, l'histoire est simple (ici : "la maman de Christine n'a pas eu une vie facile"), le style est simple ("Ils ont commencé à se voir. Ils allaient au cinéma, au restaurant, à des soirées dansantes, le week-end ils sortaient, il louait une voiture, et ils partaient") et la simplicité en littérature, ça peut avoir du bon. Voilà qui nous ramène à l'éternel questionnement franco-français dont la rentrée littéraire est devenue l'intéressant symptôme : qui peut juger un livre, et sur quels critères ? Doit-on juger les jugeurs ? Il n'empêche : les journalistes, si le roman était signé Martine Chambier et publié chez un éditeur plus confidentiel que Flammarion, continueraient-ils à se rouler par terre en poussant des cris d'extase énamourée comme si les portes d'une vérité jadis inaccessible s'étaient soudain ouvertes devant eux ? ("Tous les amours font souffrir, nous apprend par exemple Télérama. Tous les amours sont impossibles..." ; chez Elle, on frôle carrément la pâmoison : "Ce qui est extraordinaire dans l’écriture d’Angot, c’est la manière qu’elle a de faire ressentir à son lecteur ce qu’elle décrit. C’est pour cela que ses romans sont si éprouvants.) Je ne possède pas la réponse à cette question. Je le dis en toute sincérité : je suis peut-être passé dès le début à côté de Christine Angot (la chose étrange - et un peu inquiétante, tout de même - est que j'en éprouve un vif soulagement). A vrai dire, son roman ne m'a jamais paru mauvais, au sens où il ne m'a jamais paru en mesure de susciter un tel débat. Si ma cousine de 27 ans, à supposer que j'en ai une, m'avait transmis un texte de ce genre en pièce jointe, je lui aurais dit "c'est bien, envoie-le à un éditeur, il te donnera sans doute de meilleurs conseils que moi", et puis j'aurais essayé de faire plus attention à elle - et c'est tout.

A aucun moment je ne me suis senti concerné par Un amour impossible, à aucun moment ce qu'on me racontait ne m'a ému, touché, ce sont là des choses qui se décrètent pas - quant à l'écriture, à ce vide qui se voudrait dépouillement et vérité, la question de son efficience (= la distance séparant l'intention du résultat) reste un complet mystère pour moi. Une écriture sèche, basée sur la répétition, la concision, le ressassement, ça existe, ça peut fonctionner, témoin, par exemple, cet extrait de L'Innommable de Beckett : "Ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu'il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c'est peut-être déjà fait, ils m'ont peut-être déjà dit, ils m'ont peut-être porté jusqu'au seuil de mon histoire, devant la porte qui s'ouvre sur mon histoire, ça m'étonnerait, si elle s'ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." Mais autant être bien clair : la distance qui sépare Angot de Beckett ne se mesure pas ; elle s'éprouve, elle se vit dans la chair de la lecture. Un amour impossible, en ce qui me concerne, porte parfaitement son nom. C'est un roman qui me fait penser à une boîte de nuit de campagne. A un certain moment, et parce qu'il n'est jamais agréable de rester à la porte d'une fête et de passer pour un pisse-vinaigre, on en tenté de se dire "pourquoi pas." Mais il se trouve que le physio n'aime pas du tout votre gueule et que votre nom figure sur une liste noire. Inutile d'insister ou de revenir dans dix ans : vous ne rentrerez jamais.

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