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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

leave Pynchon alone

Publié le 11 Octobre 2014 par F/.

leave Pynchon alone

Je ne sais pas très bien ce qu'est la littérature, et je n'aurai jamais (ou jamais plus) la prétention d'expliquer ce qu'elle devrait être. Beigbeder, si. Il faut dire qu'on le paie pour avoir un avis et pour l'orner des bons mots ; c'est une démarche qui donne rarement des résultats concluants.

Ceux qui me lisent savent l'affection assez particulière que m'inspire l'auteur de 99 francs. Un jour, dans un TGV, je l'ai abordé. "J'aimerais bien discuter avec vous", ai-je déclaré. J'étais jeune. Je pensais que confronter des points de vue pouvait être intéressant. Je me disais, je vais lui faire découvrir des trucs, au fond, il doit se sentir assez seul. Mais Beigbeder semblait bien, confortablement assis dans son fauteuil de 1ere classe, et je suais un peu, et j'écrivais de la fantasy ou je ne sais quoi, aussi, pourquoi diable aurait-il levé le cul de son siège ? "Je vous paie une bière", ai-je ajouté, piteux. Je me dis maintenant que le choix de la boisson n'était pas approprié. Je me dis maintenant que je n'étais pas approprié. Le résultat, c'est que, dans mon esprit, l'homme est toujours resté à la hauteur de l’œuvre, ce qui n'est pas réellement une excellente nouvelle.

Je ne sais pas très bien ce qu'est la littérature. On peut décider de juste raconter une histoire, et le féaire de la meilleure façon possible. J'ai un ami qui s'y emploie et qui gagne mieux sa vie que Beigbeder. Je suis content pour lui, d'autant que c'est un garçon humble et généreux. Qu'est-ce que le style ? Nous en parlons parfois. Qu'est-ce que le talent ? Qu'est-ce qui fait que Picasso est un meilleur peintre que Paul Dugenou, qui vend des aquarelles à Montmartre, qu'est-ce qui fait qu'on ne peut pas discuter cette vérité sous peine de voir le monde s'effondrer ? Qu'est-ce qui fait qu'on peut lire Katherine Pancol puis, je ne sais pas, moi, Gonçalo M. Tavares (même si un certain principe de réalité nous incline à penser que cela arrive rarement), mais jamais le contraire ? Je pourrais écrire des pages là-desssus ; je ne vais pas le faire. Il est samedi matin, et je relis cet article gentiment idiot. Quand la consternation menace de se muer en colère, j'ouvre le dernier Paul Harding. Le sourire revient. Ce petit tressaillement de l'âme, les livres comme muraille, le roman comme viatique.

Mais mince, Pynchon, Pynchon, quoi !

Fonds perdus n'est pas le roman le moins accessible du monde. Il faut s'accrocher, un peu. Tout de même, on peut penser que Beigbeder arrive à terminer un livre, parfois. Lui qui ne parle que de ça, lui qui met régulièrement notre patience à l'épreuve avec ses petits jugements définitifs et sa mignonne dialectique pubarde appliquée à la grâce - on peut imaginer qu'il a tout de même fini par, disons, s'imprégner un peu du vrai truc, non ? C'est supposé être son boulot. Et donc, j'ai du mal à comprendre comment quelqu'un qui écrit et qui lit et qui aime tant ça, a priori, qu'il n'entend rien faire d'autre de sa vie - comment quelqu'un qui professe, envers et contre la coke, le strass et les magazines pour hommes un amour aussi sincère pour la littérature peut écrire autant de conneries en si peu de lignes.

Ce n'est pas digne, monsieur Beigbeder. Ce n'est pas honnête. Soit vous êtes infoutu de vous attaquer à autre chose qu'une histoire simple avec un style simple sujet-verbe-et-complément-à-la-rigueur, et alors, ce serait gentil de faire votre coming-out une fois pour toutes ("alors voilà, les gars : pour moi, un roman, c'est un script de ciné avec des adverbes, et ceux qui pensent le contraire sont des snobinards élitistes aigris qui vont tuer la littérature"), soit vous y croyez quand même un peu, au roman, et alors, par pitié, par respect pour ses lecteurs et pour vous-même, évitez de parler de Pynchon. Dans ses meilleurs moments, votre diatribe évoque le reniflement hautain d'un ado de 14 ans devant une toile de Rothko : "je peux en faire autant." Mais les ados grandissent, monsieur Beigbeder. Ils peuvent même apprendre. Apprendre Pynchon, on vous l'accorde, ça prend du temps, ça demande quelques efforts. Évidemment, ces efforts seront récompensés au centuple ; voire : ils feront de vous un autre lecteur et, sans doute, c'est ce qui vous fout un peu les jetons, ça peut se comprendre - vos rédac-chefs risquent de hausser un sourcil. Le fait est là, cependant : quiconque est un jour "entré" en PynchonLand, quiconque a jamais ressenti ce frisson d'exaltation inouï résidant précisément dans le fait de ne pas tout "comprendre" sinon le fait qu'il était vital de se déprendre de la limpidité ("[...] Rappelez-vous que la simplicité, c’est de la foutaise ! clamait Nabokov devant ses étudiants endormis. Aucun grand écrivain n’est simple. Le Saturday Evening Post est simple. Le style du journaliste est simple. Upton Lewis est simple. Maman est simple. Les “digests” sont simples. La damnation est simple. Mais les Tolstoï et les Melville ne sont pas simples."), quiconque s'est senti brinquebalé par la langue magique du maître comme un rondin de bois emporté par un fleuve puissant vers mille chutes joyeuses et folles sait ce que la littérature doit à ce bon vieux Thomas. Beigbeder, lui, ne le sait pas, et je suis sincèrement très triste pour lui. Mais que faire ? Acquiescer, sourire compatissant aux lèvres, au récit de sa non-rencontre absolue avec l'un des plus grands auteurs actuellement en activité ? Applaudir à ses éternelles bravades d'ado attardé ? Que reste-t-il, à ce stade, à lui conseiller ? Essayer Tom Robbins ? Revenir à la pub - comme s'il l'avait jamais quittée ? Ou, simplement, lui suggérer d'arrêter avec tout ça ?

Le drame de Beigbeder, un drame qu'on devine intime, c'est qu'il perçoit dans la littérature quelque chose qui lui plaît et qui en même temps lui échappe. Quelque chose qu'il n'aura jamais et qu'il ne sait même pas nommer. C'est l'histoire du tyran tout-puissant qui convoite la femme du paysan, cette femme d'une beauté d'autant plus surnaturelle qu'elle s'ignore. Il la fait enlever, il la viole un peu parce que c'est son job, puis il se roule à ses pieds, suppliant : "aime-moi !" Aime-moi, ou explique-moi comment moi je devrais faire pour ne plus t'aimer. Mais la femme ne dit rien. Elle regarde ailleurs, digne. Elle sait que le tyran va reprendre ses tenailles et qu'elle n'y survivra pas. Elle sait aussi qu'elle a gagné, et que c'est très malheureux.

Monsieur Beigbeder, s'il vous plaît : relâchez la littérature. Vraiment, vous ne serez pas plus avancé quand elle sera morte, personne ne paiera la rançon d'ici là et puis, surtout, ce monde offre mille autre plaisirs, mille autres distractions. Des livres simples, le sourire d'un enfant, une promenade au parc. Sans rire, monsieur Beigbeder, vous embarrassez tout le monde, comme je vous ai embarrassé sans doute avec ma bière il y a longtemps. Le tout petit royaume dont vous essayez d'être le monarque se partage entre ceux qui ne savent même pas de quoi vous parlez et ceux qui le savent trop bien. Hélas ! Ceux-là vont avoir envie de vous payer un coup à leur tour, parce qu'on ne peut que prendre en pitié l'inappétence tragique que la littérature suscite en vous. On ne va pas s'en sortir, avec vos conneries. Continuez plutôt à nous parler de Salinger, si vous devez absolument parler. Salinger écrit de façon assez simple : ça pourrait être intéressant de savoir si cette simplicité-là n'est qu'apparence, et si elle peut se diluer dans ce que les naïfs dans mon genre ont l'impudence d'appeler la grande littérature.

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