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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

Jenny - chutes de roman

Publié le 29 Août 2016 par F/.

Jenny - chutes de roman

Comme un rêve, le camping-car s’enfonce dans la forêt et, pendant un long moment, tout reste suspendu dans une moite incertitude. Enfin, le complice se lève et se faufile à l’arrière. Joseph est groggy. Le complice le retourne sur le dos, lui tapote les joues. Bouche entrouverte, le pasteur essaie de parler, mais ce qui s'échappe d'entre ses lèvres n'est qu'une bouillie incompréhensible. « Merde. Qu’est-ce que tu lui as donné ?

— Méthoxyflurane. »

Brusquement, elle donne un vigoureux coup de volant, et le camping-car s'engage sur un chemin de traverse. Devant une bicoque à l'abandon — tôles, planches pourries —, ils s'arrêtent. Jenny tire le frein à main et respire à fond. Puis elle ouvre la portière, histoire de laisser entrer de l'air.

Ils sont seuls. Les arbres frémissent. Pistolet en main, Jenny rejoint le complice à l’arrière. Elle gifle le pasteur, sans méchanceté. Les yeux mi-clos, il se redresse, hébété. « Cindy ? »

— Je préfère croire que tu le fais exprès. » De la poche intérieure de sa veste, elle sort un tirage photo, l'agite sous son nez. Le pasteur plisse le front. Elle ne le quitte pas du regard.

« Ça y est, papy ? La mémoire te revient ? »

Il s’assied, cette fois, se tâte le visage, comme s’il craignait qu’un bout lui manque. « Écoutez... Si c’est de l’argent que vous voulez… »

Elle sourit. « Comme si tout s'achetait, hein. Même le silence. Même l’oubli.

— Cindy, si vous m'expliquiez ce qui se passe ? Quoi que ce soit, je suis certain que nous pouvons en discuter raisonnablement. »

Elle ricane. « Tu me sembles particulièrement doué pour te forcer à croire des choses, Joseph. Je suppose que c’est le métier qui veut ça.

— Cindy…

— Arrête avec "Cindy". »

Il la dévisage, incrédule. « Vous…

— Jenny. Jenny l’auto-stoppeuse. Tu revenais d’un voyage en Louisiane. Tu étais parti rendre visite à ton frère aîné. »

Le pistolet pend au bout de ses doigts. Le complice ferme les yeux. A-t-il besoin de se demander encore ce que lui réserve la vie auprès de cette femme ?

Soudain, sans réfléchir, il bondit, lui arrache l’arme des mains et la pointe sur elle — sur sa poitrine, tout tremblant de son audace. Jenny bat des paupières, très calme, souriante. Le pasteur semble réaliser ce qui se trame : péniblement, il descend de sa couchette. Mais Jenny ne s'écarte pas. Elle lui bloque le passage.

« Laisse-le partir. »

Elle secoue la tête. « Tire. Tu attends quoi ?

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du sang et des larmes

Publié le 26 Août 2016 par F/.

du sang et des larmes

Bonjour, je suis la rentrée littéraire. Une vieille chose obèse, à moitié folle mais notablement fortunée à laquelle, pour cette raison et une fois par an, on passe à peu près tout : ses éructations vulgaires, ses assertions gratuites, sa voix grave et éraillée, notoirement assommante. En fin de soirée, la rentrée littéraire monte sur la table, lève la jambe et exhibe ses pauvres jupons. On est censé applaudir en espérant - sans y croire une seconde - qu'il n'y aura pas de prochaine fois. En vérité, on n'est censé rien du tout. On peut, en toute candeur, pousser la porte d'une librairie (quand elle ne s'ouvre pas d'elle-même sur votre passage, toutes les portes de librairie devraient faire ça) et lire ce que les libraires ont écrit sur leurs petites fiches cartonnées, voire - audaces fortuna juvat - prendre un livre soi-même, le soupeser tel un fruit nouveau, en humer d'abord le grain et la substance avant, pure et simple extase, d'en tourner quelques pages, comme on garde en bouche un cru nouveau. Souvent, le premier contact dit tout et la connexion, si connexion il y a, s'établit d'elle-même. Un procédé narratif (jetez un œil au Anatomie d'un soldat de Harry Parker chez Bourgois, par exemple - l'histoire d'un jeune capitaine en convalescence racontée par 45 objets témoins du désastre), un projet, une sensibilité, une langue, surtout, quelque chose entre l'impatience et la douleur, le plaisir de l'urgence et l'appel de la sérénité.

Ces temps-ci, je traîne pas mal dans les rayons de la librairie Delamain, en face de la Comédie française à Paris. J'y ai notamment reconnu le splendide Amour monstre de Katherine Dunn, entre Freaks, Swamplandia et Balzac, si l'on veut, finaliste en son temps (1989) du National Book Award. Contrairement à ce qu'annonce la 4e de couverture, hélas, Katherine Dunn ne "vit pas" à Portland. Elle est morte en mai dernier, d'un cancer du poumon peut-être dû à la clope qu'on la voit fumer sur l'une de ses photos les plus belles. Pour lui dire merci, c'est trop tard, mais on peut dire merci à l'éditeur, Oliver Gallmeister. Et puisqu'on parle de mort : je me demande si le N'essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, sidérante chronique scandinave des années sida, recevra en nos terres toute l'attention qu'il mérite. Si vous avez vu un jour le superbe The Normal Heart, diffusé en 2014 sur HBO, vous savez déjà à quoi peut ressembler ce genre de symphonie funèbre : un conte plein d'amour et de fureur, qui se termine invariablement dans une chambre d'hôpital trop claire avec le mot "pourquoi" peint au plafond en lettres de sang. L'auteur n'a pas pris de gants pour écrire ce terrible roman de presque 600 pages qui ressemble à une vague, et brille moins par son style que par son énergie désespérée, son invincible force de conviction : bientôt, tout ce que en quoi vous croyiez sera renversé par une lame de fond aveugle. En Suède (où, justement, son livre est devenu aussi une mini-série à succès), Gardell est une star du stand-up et de la littérature. Marié à un présentateur tout aussi célèbre, il a fait beaucoup, apparemment, pour la cause gay, et a même reçu un prix des mains de la princesse Victoria. How queer is that ? Mardi 6 septembre à 18h30, il sera à l'Arbre à lettres Bastille ; ça risque d'être quelque chose.

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grande fatigue

Publié le 25 Août 2016 par F/.

grande fatigue

« Such a serious thing we are doing, and no one really knows how to do it » est la phrase qui apparaît en ouverture du site de Catherine Lacey, l’auteur de Personne ne disparaît et, à vrai dire, on ne sait pas grand-chose d’autre : le site prétend qu’elle est basée à Chicago, le livre affirme qu’elle vit à Brooklyn, on connaît d’elle un cliché, notamment, où les cheveux rabattus par le vent masquent le visage et ne dévoilent qu’un œil (mais quel œil !), sans doute, une stratégie se niche dans cet art savant de ne pas être ou si peu.

Personne ne disparaît est avant tout l’affaire d’une écriture, d’une fatigue gouailleuse et navrée, parfaitement restituée par l’élégante traduction de Myriam Anderson, qui est aussi son éditrice.

La première phrase du roman évoque un Holden Caulfield adulte et femme qui aurait soudain décidé de mettre les voiles, un Holden Caulfield qui aurait compris qu’être Holden Caulfield ne marche pas : « Ça se peut qu’il y ait dans le monde des gens qui sachent lire dans les pensées des autres sans le vouloir, et si des gens comme ça existent, alors je suis à peu près sûre que mon mari est l’un d’eux. »

Elyria s’en va, donc, juste une fille de New York avec un sac à dos, elle plaque souvenirs, mère et mari, direction Wellington, Nouvelle-Zélande, au pays des moutons et des collines ordinaires qui l’arracheront un temps, espère-t-elle, à la douleur d’être elle-même. Sauf que – le titre nous avait mis en garde – ça non plus, ça ne marche pas, ou pas vraiment, ou pas comme elle l’aurait pensé. « T’as pas vingt-huit ans, lui glisse une gamine dans un car scolaire. T’as cent ans. »

Elyria se croit en quête. Elyria a trébuché sur le puzzle de sa vie et imagine que le vent remettra le monde en place. « Je n’ai pas envie de me sentir littéraire, dit-elle. Je veux juste me sentir utile. » En attendant, elle erre, se soumettant de bonne grâce aux règles tordues du hasard et des rencontres là où, pourtant, « il existe quatre mille façons d’être seule ». Elyria chemine au bord des routes, fait du stop, croise des vies, pense à la sienne, descend, se perd, s’obstine, mais l’île a une fin, le voyage use la destination (« peut-être que la détresse commence avec tout », lui a glissé l’homme qu’elle cherche, le poète inaccessible, déceptif par essence), la terre est ronde et tremble et notre esprit n’est qu’un cercle, un territoire circonscrit dont on distingue vite les limites. Et le yack est là, toujours : le mal intérieur par elle ainsi nommé, le souvenir incurable et familier, la malédiction de ce qui a été (une triste histoire de famille – mais en est-il une qui ne soit pas triste ?), et vous pouvez partir aussi loin que possible, vous ne sèmerez pas le yack : au mieux, vous le lasserez.

Peut-être que Personne ne disparaît est ceci, en définitive. La tentative d’épuisement d’un monde par la pensée et la parole, par le peu qui nous est donné pour vivre. La chronique, en somme, d’un échec annoncé.

Un sens aigu de l’observation, un humour désespéré et paisible pour répondre au calme agité de son âme, Elyria possède les mêmes armes que vous et moi pour perdre son combat mais elle les émousse avec grâce, c’est son style, le style inimitable, surtout, d’un grand auteur en devenir.

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sortir du bois

Publié le 24 Août 2016 par F/.

Le premier nom des Czars, groupe fondé à Denver en 1994 par l'imposant John Grant, était Titanic. Tout un programme. John, qui n’avait pas 30 ans, improvisait les paroles de ses premières chansons sur scène, ce qui rendait leur exécution quelque peu malaisée. Plus tard, il se décida à prendre l’entreprise un peu plus au sérieux.

Les titres de Before… but longer ont été écrits, dit-on, dans des parcs de Londres, sur des bancs solitaires au bord de la Tamise. Si vous en avez l’occasion, écoutez Get used to it, immense et magnifique chanson sur la dépression, couronnée en fin de parcours par les chœurs angélico-morriconiens de Paula Frazer (Tarnation) : if this is what you want, then get used to destruction / If this is what you need, then get used to depression / ’cause there’s nobody here gonna sit around, and listen to your opinion / If this is what you want, then get used to being alone.

Six albums des Czars sont sortis, sans jamais rencontrer d’autre succès que l’estime d’une poignée de coreligionnaires et de quelques fans énamourés. Il faut signaler que le groupe ne s’est pas réellement séparé : les membres sont simplement partis les uns après les autres, laissant John Grant seul et étourdi tandis que le paquebot finissait de sombrer.

En 2010, l’homme se lance sous son propre nom dans une carrière solo. L’album Queen of Denmark, réalisé avec le concours des onctueux Midlake, est un succès critique de premier ordre. Un journaliste de Mojo s’extasie notamment : « If Queen of Denmark were only comprised of... self-lacerating ballads, it would still be a work of transcendent beauty, but the second half of the album finds Grant confronting romantic loss with astonishing depth of feeling. » Comme à son habitude, John décrit sa descente en enfer (alcool, dépression) avec une sorte de bonhommie déchirante.

Pale Green Ghosts, l’album suivant, est enregistré en Islande avec des membres du groupe Gus-Gus, curiosité électro-pop toujours en activité aujourd’hui. Sinéad O’Connor, fan de la première heure, assure certains chœurs. Pale Green Ghosts, qui fait référence aux somptueux oliviers de Bohème bordant une route du Colorado proche de la ville natale du chanteur, est avant tout un disque de survie, de résilience. Un an plus tôt, alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour la Suède, Grant reçoit un sms de l’un de ses boyfriends l’enjoignant, sur un ton funèbre, d’effectuer au plus vite un test VIH. Ce dernier se révèle positif. A la surprise générale, et sans la moindre préméditation, Grant raconte cette aventure sur scène à Londres en 2012, alors qu’il joue avec Hercules and love affair. C’est un géant fracassé équipé d’une révélation trop humaine et salvatrice. Un garçon qui sait désormais ce que rester debout veut dire.

Son troisième album, Grey Tickles, Black Pressure, est indéniablement l’un des grands disques de 2015. On y croise Tracey Thorn (Everything but the girl) et Amanda Palmer. On y découvre plusieurs chansons d’exception, parmi lesquelles : le titre éponyme, balade baroque et capiteuse dotée d’un pré-chorus tragi-comique (« And there are children who have cancer /And so all bets are off / Cause I can’t compete with that ») et Disappointing, ébouriffante love-song bear-friendly interprétée en duo avec la Tracey susmentionnée, et qui établit la liste des choses “décevantes”, quand on les compare à l’inimitable émoi du saisissement amoureux.

Francis Bacon, dolomites
Ballet dancers with or without tights
Central Park on an autumn day
Will always be stunning and never cliché

All these things they’re just disappointing
All these things they’re just disappointing compared to you
There’s nothing more beautiful than your smile as it conquers your face
There’s nothing more comforting than to know, know you exist in t
his time, in this place.

Aujourd’hui, John Grant semble suffisamment heureux pour continuer à composer et suffisamment malheureux pour continuer à nous lacérer le cœur avec le sourire. On ne voit pas ce qu’on pourrait lui demander d’autre.

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