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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

écrire ne tue pas assez

Publié le 15 Juin 2016 par F/.

écrire ne tue pas assez

Cher Monsieur M. est le huitième roman de l'écrivain néerlandais Herman Koch, le troisième à paraître en français. L'intérêt pour l’œuvre de Koch, ici ou ailleurs, a véritablement explosé en 2009 avec la sortie du Dîner, best-seller international qui mettait en scène - et à table - les parents de deux adolescents vraisemblablement coupables d'un meurtre. Le livre s'inspirait d'une histoire vraie ; c'est un détail d'importance. Cher Monsieur M. explore des thématiques similaires : culpabilité, mensonge et poids du passé. L'identité du narrateur est flottante ; parfois il sait tout, parfois non et, quand un "je" survient, on met toujours un peu de temps à saisir de qui il s'agit. Nullement fortuites, ces afféteries post-modernes font de Cher Monsieur M., en dépit de quelques longueurs, un joli monument de perversité narrative.

Les premières pages sont conformes à ce qu'annonce la quatrième de couverture. Un certain Herman - comme l'auteur - écrit à son écrivain de voisin des lettres acerbes dont on ignore même s'il les lui envoie. Il lui reproche tout : ses livres - médiocres -, sa femme - trop jeune, trop belle -, sa vie - décidément trop simple ; il ne sait pas encore à quel point il a à la fois tort et raison. Et puis, très vite, ce fascinant objet misanthropique se déploie, et les zones obscures, les angles morts du labyrinthe sont éclairés l'un après l'autre sans que l'on sache jamais ce qui nous est donné à voir. Il est question d'un meurtre, ou au moins d'une disparition, il est question d'hésitations et de mauvais choix, et la révélation finale, glaçante, déjoue comme il se doit toutes les attentes.

On serait bien en peine de classer Cher Monsieur M. dans telle ou telle catégorie. Roman de (mauvaises) mœurs ? Thriller littéraire ? Pamphlet à peine voilé contre - faites votre choix - la veulerie du corps professoral, les romanciers, les adultes en général ? A l'époque du Dîner, certains critiques choqués avaient accusé Herman Koch d'écrire des livres pervers et de mettre en scène des personnages amoraux, ou à tout le moins dénués d'empathie. Ils pourraient reprocher la même chose à ce livre. Cette froideur apparente, pourtant, est bien ce qui fait le charme de cette petite mécanique délicieuse et grinçante, et l'on pourrait s'interroger à loisir sur la propension déraisonnable de certaines âmes contrites à vouloir chercher le bonheur - ou pire, une vérité réconfortante - dans des livres. Koch châtie bien, avec adresse et fermeté : les passages consacrés à la vie officieuse de l'écrivain - un catalogue raisonné de querelles larvées, d'humiliations permanentes et d'arrangements continuels avec le réel - sentent souvent le vécu. Leur drôlerie cruelle est à mettre au crédit d'un livre indéniablement dérangeant, qui questionne sans répit nos lâchetés et bassesses. Il faut aimer qu'un roman nous fasse du mal, débusque en nous l'enfant naïf, nous raconte les histoires que nous ne tenons pas à entendre - tout en nous délivrant des autres.

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