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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

la fine époque

Publié le 21 Novembre 2015 par F/.

la fine époque

Le problème des écrivains, quand on leur demande leur avis, c'est qu'ils le donnent. La semaine dernière, Le Monde a demandé à une vingtaine d'entre eux de dire "quelque chose" sur les attentats qui viennent d'endeuiller Paris. Le but, on l'imagine, est d'occuper le terrain, de ne pas laisser la parole à la barbarie. Jean Birnbaum, dans son éditorial, précise ainsi qu'il s'agit de "nommer l'innommable". Assurément, voilà une mission pour super-écrivain et il y a fort à parier 1) que Daesh ne se relèvera pas d'une telle riposte et 2) que les victimes et autres endeuillés se sentiront beaucoup mieux après avoir lu Le Monde. Entendons-nous bien : en soi, ce n'est pas la démarche qui me pose problème - après tout, ça ou autre chose... Ce qui me pose problème, c'est l'empressement avec lequel le quotidien s'est engouffré dans une brèche qui, sans doute, ne demandait pas à être comblée si hâtivement. Passé la juste colère et l'indignation légitime, en effet, on ne voit pas ce qui pourrait sortir de bon d'une telle précipitation, on ne voit pas ce qui pourrait sortir d'éclairant. La littérature ne peut-elle pas attendre ? Après les attentats du 11 septembre 2001, Libération avait sorti un hors-série donnant la parole à des auteurs américains et français ; il y avait de belles choses. Mais c'était cent jours après les évènements. Ici, l'écrivain sollicité, s'extirpant à grand peine d'un océan de confusion et d'affects, en est réduit, à quelques exceptions près (Jérôme Ferrari et Jean-Claude Milner, notamment, déployant une intelligence douce), à un rôle de composition, réduit à faire l'écrivain, justement - i.e. à plaquer sur l'innommable des slogans plus ou moins pertinents (et parfois franchement grotesques) comme on balbutierait des formules magiques devant un feu de forêt. Ainsi d'Olivier Rolin qui, après le "soyons sérieux" de rigueur, lâche assez rapidement les élastiques ("le djihadisme est sans doute une maladie de l'Islam, mais il entretient précisément avec cette religion le rapport incontestable qu'à une maladie au corps qu'elle dévore"). Ainsi de Scholastique Mukasonga qui, au terme d'une litanie d'éreintants "pourquoi ?" avoue qu'elle n'a pas de réponse. Ainsi de Laurent Mauvignier qui assure que nous allons "continuer à écrire des romans qui parleront d'amour, de solitude, de rien, de tout" (genre "n'essayez même pas de nous en empêcher.") Pour Christine Angot (qui pense, sans surprise, que les Eagles of Death Metal sont un groupe de métal), les terroristes détestent la musique parce que la musique c'est l'irréel et que là-dessus, ils n'ont aucune prise. Sérieusement, Christine ? Les terroristes ont peur de l'irréel ? Ailleurs, Agnès Desarthe nous recommande "d'être soi", Joyce Carol Oates, visiblement dérangée au milieu de sa sieste, nous assure qu'elle "pense à nous" et Frédéric Boyer, entre autres déclamations, nous certifie qu'il ne renoncera pas à sa passion du foot (punaise : exactement comme moi).

Que des écrivains n'aient pas le temps d'être écrivains n'est pas un problème en soi, au contraire (mes roués contempteurs noteront que je me suis-moi même fendu d'une petite saillie lyrique pro-parisienne au quasi lendemain des évènements). Ce qui en est un, c'est de présenter, en une heure si tragique et complexe, la littérature instantanée, c'est-à-dire produite sur l'instant, comme un remède fiable et nécessaire : les mots contre les maux, tout de suite maintenant. Mais nous n'avons pas besoin que nos écrivains écrivent tout de suite maintenant sur le 13/11 - pas en tant qu'écrivains, en tout cas. Les consolations qu'offre la littérature, elles sont déjà là, innombrables, elles parlent de fuite ou de combat, d'amour ou de douleur, elles s'appellent Dostoïevski, Bolano, Kafka, elles s'appellent Beckett, Nabokov, DeLillo, McCarthy, chacun trouvera les siennes, ou cherchera ailleurs. Nos hérauts, nos héros, nos livres-viatiques, ne nous ont en vérité jamais quittés.

Que les écrivains d'aujourd'hui respirent un grand coup et qu'ils se remettent à écrire, bien sûr, ils le feront, nous le ferons, c'est (très relativement) important. Mais qu'ils n'essaient pas, cinq jours après, de nous expliquer ce qui se passe.

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le jour où j'ai eu tout

Publié le 20 Novembre 2015 par F/.

le jour où j'ai eu tout

Avec En forme de cœur, Amy Hempel avait déjà brisé le nôtre. Aux portes du royaume animal célèbre la primauté de l'instinct, l'absurdité de cette pesanteur que, par pure convention, l'on appelle "vie". Sa prose est de celles, très rares, auxquelles on s'abandonne avec un mélange d'inquiétude et de ravissement : comme on accepterait de partir en promenade sur un sentier de campagne avec un petit garçon impertinent et masqué, armé d'un couteau peut-être en plastique - et peut-être pas. Les nouvelles d'Amy, parfois longues d'une page à peine, on les reconnaît en général à leur première phrase : "Si c'est vrai, j'ai pensé, alors faut y aller." ou "Pour le prix d'un café par jour, mon amie Deborah a adopté un enfant." ou encore celle-ci : "Du côté le plus joli d'une rue pas jolie, entre "Dieu bénisse le généreux donateur" et son chien et "Merci, Seigneur, de m'avoir donné la vie" et son chien, un poivrot m'a embarquée dans la conversation suivante : "Mademoiselle, est-ce que je saigne ?"" Amy Hempel fait entrer la réalité dans une phrase, un jour à coups de pompe dans le cul, le lendemain en lui susurrant les plus beaux mots d'amour. On ne sait pas comment elle s'y prend, on ne comprendra jamais, et c'est cette ignorance qui rend notre joie si spéciale, notre plaisir si sauvage. Ses images bousculent et s'entrechoquent, Amy procède par zigzags brutaux, par chute inopinées, d'un détail fait une montagne et d'une montagne ne fait rien, elle écrit comme une aveugle qui aurait décidé de traverser une autoroute, non pour mourir mais pour vivre au contraire : sûre de son fait, certaine de se trouver toujours non pas là où ne l'attend pas mais sur le trottoir d'en face, précisément, avec ce sourire d'un autre monde qui pourrait se traduire par "eh bien quoi ?". Bref, c'est magique, ça ressortit à un mystère insondable et c'est chez Cambourakis, toujours.

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la v ie c on t i nu e

Publié le 17 Novembre 2015 par F/.

la v ie  c on    t       i        nu             e

Nulle part dans le Coran il n'est fait mention du nombre de jeunes femmes attendant le martyr au paradis (l'imam Al-Bayhaqi, spécialiste reconnu du hadîth, accordait 500 épouses, 4 000 vierges et 8 000 femmes mariées à chaque homme ; d'autres analystes se montrent plus mesurés), ni d'ailleurs de la plaisante rumeur selon laquelle ces énigmatiques créatures ne seraient réservés qu'aux martyrs en question - en vérité, il semblerait que tout musulman mâle y ait droit (pour les femmes, comme on dit sur Facebook, c'est plus "compliqué" : a priori, elle seraient réunis à leur époux dans l'au-delà, mais celles qui en ont eu plusieurs sur Terre pourraient choisit le meilleur).

Plus embarrassant : dans sa Lecture syro-araméenne du Coran, non traduite à ce jour, le philologue allemand Christoph Luxenberg postule que cette histoire de vierges pourrait n'être que le fruit - c'est le cas de le dire - d'une regrettable erreur de traduction. En se penchant sur l'équivalent syriaque de certain terme arabe, Luxenberg se demande si le mot "houri" ne signifierait pas en réalité raisins blancs, et non vierges aux grands yeux comme on le pensait jusqu'alors. Alors certes, le Chablis au verre, en terrasse à Paris, ce n'est pas spécialement donné. Mais quand même : tout cela ne serait-il pas un peu excessif ?

***

Merci aux bonnes âmes dont le seul commentaire aux récents évènements s'est borné, dès les premières heures, à déclarer qu'elles "savaient que [ça] allait forcément arriver un jour ou l'autre" de nous fournir un peu plus de précisions pour la prochaine fois - du type lieu, date et signalement des tueurs, par exemple.

***

Parfois (samedi matin, 8h) vous ouvrez un livre au hasard comme on tire le Yi King, et on dirait que la réalité, très irritée, s'est levée soudainement de son siège en velours pour venir vous gifler en vous tenant par les cheveux.

"A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris ; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent avec rumeur.

Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir."

Les Illuminés, Nerval.

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Ces gens, au-delà des fidèles et des proches, que vous ne connaissez pas, ou si peu, ou de si loin, ces gens à qui vous n'avez pas parlé depuis des lustres, ces gens dont vous ignoriez parfois qu'ils possédaient votre numéro de téléphone parce que vous, vous n'avez pas ou plus le leur - ces gens que vous avez failli oublier et qui, au cœur de la nuit, ou le lendemain, ou un peu plus tard, vous écrivent pour vous dire qu'ils sont là, et vous demandent s'ils peuvent aider, et vous assurent qu'ils vous serrent contre leur cœur - et en cet instant, vous savez que c'est rigoureusement vrai : merci, vraiment.

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toujours paris

Publié le 15 Novembre 2015 par F/.

toujours paris

"Paris, capitale des abominations et de la perversion", nous dit Daesh. On a bien compris : la ville-lumière, les musées innombrables, les salles de concert, les cinés, les stades, les restaurants, les bars, les boîtes - tous ces lieux où l'on réfléchit, où l'on discute, où l'on s'éclate, où l'on s'aime, où l'on rit, ou l'on s'éblouit, toutes ces marches que l'on dévale en chantant la nuit, tous ces métros en retard contre lesquels on peste, ces ruelles pouilleuses, ces pavés luisant, ces marchés trendy, ces placettes secrètes - toute cette mosaïque multicolore dont personne ne peut se réclamer à 100% mais qui accueille chacun avec un mélange d'indifférence et de bonté, toute cette merveille de crasse, de splendeurs, de nuits glauques, de néons blafards, d'élégants lampadaires, de pentes et de platitudes, de banalité et de beauté, de tapage et de silence, de pollution et d'azur, cet éternel creuset bouillonnant, ce chaudron tranquille peuplé sans raison et sans calcul - blacks, hipsters, blancs, putes, chrétiens, alcoolos, ouvriers, musulmans, jeunes relous et vieux râleurs, mondains, hindous, saltimbanques, gros bourges et menues minettes, athées, frimeurs, français, pas français, non déclarés, chômeurs, rebeus, gamins, petites choses et gros trucs, indiens, touristes, banlieusards, militants, juifs, ringards, asiatiques, clodos, businessmen, provinciaux, vieilles malignes & jeunes fous, hétéros, sympathisants, bandits, LGBT, piliers de bar, figures de mode, oubliés, geeks, naufragés, vieux beaux, adoptés, chiens, chiennes et bestiaux en tout genre - où le FN ne dépasse pas 10%, tout ce que nous sommes, nos sourires secrets, notre joie d'être ici, le vieux serpent de la Seine, les fantômes du passé, les clochers, mosquées, synagogues, nos rêves idiots, nos querelles stériles, nos manifs, nos silences, nos jurons, nos mains tendues : tout ça, vous n'aimez pas, vous ne supportez pas, vous aimeriez mieux mourir et parfois, c'est ce que vous faites. Mais deux jours après vos meurtres et vos suicides, deux jours après la terreur et les larmes, l'incompréhension, les câlins, l'horreur sourde, les discussions de vingt heures, la monstruosité du choc, deux jours seulement après être tombés à genoux nous sommes là, debout, dehors, dans la rue, dans les parcs, aux terrasses des cafés, pleins de fleurs, de bougies et de larmes, de sourires timides, le deuil au ventre, la tête à l'envers, la jeunesse en étendard, quels que soient nos âges, deux jours après nous sommes là, bravaches et meurtris, mais plus abominables et pervers que jamais, vous pouvez en être certains, et à votre haine nous opposons la solidarité, à votre folie nous opposons l'amour, nous n'avons pas besoin de défiler, pas besoin de crier, nous sommes capables de pleurer seuls, de ruminer, de nous raccrocher les uns aux autres, vous n'avez toujours pas compris ça ? Au bout de deux jours nous nous engueulons parce que c'est dans notre nature, parce que nous avons le droit de le faire mais ne vous y trompez pas, nous savons être seuls ensemble, nous savons ouvrir une porte, donner notre fric, ouvrir un livre, jucher un enfant sur nos épaules, nous savons avoir peur et sortir pourtant, nous savons nous souler et restez sobres, l'espoir marche avec nous, le feu, l'amour secret, nous connaissons les règles de la compassion, nous savons être trois millions et dix fois plus s'il le faut, vous n'obtiendrez rien de nous, vous ne détruirez jamais l'esprit de cette ville, son histoire, nous ne sommes jamais aussi chiants que quand on nous fait chier, aussi intenses que lorsqu'on veut nous condamner à la terreur, aussi unis que lorsqu'on veut nous séparer, nous sommes Paris, sans hashtag, sans drapeau et sans Dieu ou avec, je bois à votre paradis qui n'existe pas, je lui préfère mille fois l'enfer ici-bas.

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à la grimace

Publié le 13 Novembre 2015 par F/.

à la grimace

Donc : écrire contre un régime, c'est faire souffler entre les lignes le vent du rire et le souffle du grotesque, dire l'inquiétude sourde que font grandir, dans le tréfonds des âmes, les appétits d'un potentat ogresque, d'un régime que rien ne saurait rassasier -, c'est rappeler que le Mal, certains le craignent et le décrivent mais d'autres vivent avec, et malgré lui : ici, les Russes. Avec Soupe de Cheval, sidérante novella initialement publiée en 2007 dans le recueil Pir ("Festin"), Sorokine, dont les livres ont été, il y a quelques années, déchirés en place publique par les Jeunesses poutiniennes, renoue avec la tradition post-gogolienne d'un certain récit court - hénaurme et effaré, bien sûr, mais aussi sans recours. Croisé dans un train, un certain Bourmistrov rémunère grassement une jeune femme, Olia, pour la regarder manger, simplement. A l'étonnement vite lassé de celle qui avale, l'homme oppose une série de grognements orgasmiques qui vont crescendo : "oh noooon !", beugle-t-il chaque fois, proche de défaillir. La nourriture devient étrange : hachée menue, d'abord, puis de plus en plus rare, éparse, tandis que le cérémoniel du repas lui-même gagne en solennité absurde. Un jour, Olia se marie et décide d'arrêter les frais. De manger pour elle-même, quoi. Elle se rend compte alors qu'elle n'est plus capable d'avaler quoi que ce soit.

"Ne crains rien, Petit Chaperon rouge." Fable éminemment moderne autant qu'étonnamment classique (le contexte mis à part - mais le contexte fait tout -, elle pourrait avoir été écrite il y a un siècle), Soupe de Cheval révèle tout sans rien dire : notre troublant besoin de soumission, le vide que les méchants font naître en nous, leurs appétits impossibles à rassasier (ils essaieront quand même), le plaisant miroir que nous leur tendons lorsque, à notre corps défendant, nous acceptons de nous prêter à leurs rituels faussement anodins - Pacôme Thiellement, dans un article paru en février 2015, explique tout cela bien mieux que moi. Quant à Sorokine, désormais suivi par les éditions de l'Olivier, il reste le trublion au regard pétillant et à la plume acérée que les Poutine de tout poil ont appris à haïr plutôt qu'à mépriser. Rien que pour cela, il faut acheter son livre.

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