Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

lumière dans les fissures

Publié le 30 Mai 2015 par F/.

lumière dans les fissures

Il arrive encore parfois qu'un bon livre se vende : ce genre d'incongruité doit être apprécié à sa juste valeur. Best-seller outre-Atlantique, Toute la lumière que nous ne pouvons voir débarque en France fraîchement auréolé d'un prix Pulitzer conquis de haute lutte - Richard Ford et Joyce Carol Oates repartant les mains vides. Le roman ? Sombrement féérique. Il y a quelques jours, dans les locaux ensoleillés d'Albin Michel, j'ai eu le plaisir d'interviewer Anthony Doerr, tout juste débarqué de l'Idaho. Un garçon charmant, ravi, bien sûr, mais que son succès laissait gentiment perplexe. Avant de le laisser repartir, j'ai brièvement mentionné les éditions des romans de Jules Verne illustrées par Gustave Doré que, fait étrange, il ne connaissait pas. Je lui ai recommandé de courir chez Gibert. J'espère qu'il l'a fait. (Deux semaines plus tard, comme cela doit m'arriver une fois par an, je déjeunais avec Francis Geffard, son éditeur : toujours une joie immense. Il faut dire que le monsieur, ci-devant créateur du festival America et affublé d'une humilité hors-normes - est une sorte de docteur ès discernement littéraire. Dans le grand cercle du monde, c'est lui. Le Fils, c'est lui. Le Paradis des animaux, c'est lui. L'année dernière, le Pulitzer lui était passé sous le nez - merci Donna Tartt. Ende gut, alles gut).

commentaires

personne n'y croit

Publié le 20 Mai 2015 par F/.

personne n'y croit

Sortie aujourd'hui aux éditions Autrement de L'Atlas de la France Mystérieuse. J'y parle d'un peintre spirite, de maisons vaguement hantées, de gens qui ont vu des choses dans le ciel. J'y parle d'une presque-sainte et de René Guénon, d'un trésor nazi et d'un gentil fantôme. Je me suis bien amusé à écrire ce livre. La question n'est pas de savoir à quoi nous croyons (à cet égard, on peut se référer à la citation de Stephen Crane lue par Kevin Garvey Jr. dans le neuvième épisode de The Leftovers, la plus belle série de tous les temps so far : "“Man said to the universe : ‘Sir, I exist.’ ‘However,’ the universe replied, ‘the fact does not create in me a sense of obligation.) La question est de savoir comment et pourquoi nous croyons, quelles cicatrices les croyances laissent en nous, à quelle philosophie elles nous obligent.

Oh, et il faut que vous lisiez Puissions-nous être pardonnés et Le Paradis des animaux, vraiment, je me permets d'insister. A l'instar de Confiteor, pour ne citer que lui, ces deux textes constituent une réponse assez éloquente à la question : un livre peut-il sauver ?

Aujourd'hui, je mets la touche finale à Le Pays qui te ressemble, un roman jeunesse à paraître chez Albin Michel à la rentrée et qui, pour le coup, ne ressemble à rien de ce que j'ai pu écrire par le passé.

"– Donc, le moral est bon.

– Génial.

Une mésange bleue, qui picorait avec acharnement sur le rebord de la fenêtre, s’est redressée comme si elle attendait la chute de la blague. Derrière la vitre ruisselante, la coupole de la Sorbonne se découpait, plus grise qu’un rêve d’enterrement. Il pleuvait, ce soir-là. Dehors et à l’intérieur de moi, il pleuvait depuis des siècles."

commentaires

tu es ici

Publié le 12 Mai 2015 par F/.

tu es ici

Ton frère est un ponte de la télé US, un connard de proportions cosmiques, et le produit fatal de ces deux données, à savoir : un psychopathe inénarrable. Un jour, il a un accident de voiture. Tue deux personnes - oups. S'enfonce dans un déni de titane à la mesure de son égo. Sa femme est paumée. Tu fais ce qu'il ne fallait pas faire. Ton frère tue sa femme à coups de lampe de chevet. Ta propre femme te quitte, elle n'attendait que ça. Ton avocat devient son avocat. Ta fac te vire en douceur - tu verras, c'est pour ton bien. Ton frère est transféré dans un HP pour gens absurdement fortunés où on te fait jouer au golf en t'expliquant que tu n'es coupable de rien. La vérité, semble-t-il, c'est que tout est ta faute à toi, ainsi que semble te le rappeler, fatigué et haineux, ce type au sourire chiffonné qui te regarde fixement dans le miroir. Tu dois gérer les enfants de ton frère, à présent, si intelligents et fragiles qu'ils te rendent presque malades de mélancolie et d'amour. Tu dois gérer la chienne de ton frère, sujette à des désordres intestinaux à répétition et dont les grands yeux humides sont comme un écho immuable à ton âcre désir de rédemption. Un jour, tu pleures par terre, roulé en boule dans un parc, sous les yeux d'un flic incrédule. Ta vie s'effondre. Nos vies s'effondrent et, quand elles ne s'effondrent pas, elles se préparent à l'effondrement. Il suffit d'un coup de pied, d'un coup de poing, d'un coup de volant. Il suffit d'un rien. Mourir est une solution. L'autre consiste à ramper en grognant vers la lumière. Être un homme. Une saloperie, une merveille. Puissions-nous être pardonnés ressemble à un guide. Comment ramper et ce que vous trouverez sur le chemin (de la merde, des diamants). C'est le livre le plus drôle que j'ai lu depuis bien, bien, longtemps. Le livre le plus triste aussi. Au détour d'une page, on y croise DeLillo, que le narrateur prend pour un clochard. Ce n'est pas un hasard. A.M. Homes, à laquelle on doit notamment deux bouquins aussi furieusement différents et foudroyants que Ce livre va vous sauver la vie et La Fin d'Alice, est la fille cachée du vieux Don et du plus vieux encore John Fante. L'intelligence suraiguë d'un côté et, de l'autre, cette capacité très rare à faire rire et pleurer, à vous montrer la vie pour ce qu'elle (une salope) et à vous la faire aimer. Son talent rugueux paraît sans limite. Sa capacité à gagner votre cœur ne dépend que de vous. Soyons explicite : Le Paradis des animaux de Poissant m'avait laissé sur le cul mais Puissions-nous être pardonnés est encore plus fort. Un livre d'une insupportable tendresse. Un livre qui raconte nos vies. Comment la souffrance nous malaxe et nous change. Comment nous sommes aveugles, comment nous perdons notre temps, comment nous serons sauvés. Une bonne moitié de la presse américaine est passée à côté de ce bijou. Pas Jeannette Winterson : "The great American novel for our time." Pas Salman Rushdie : "Flat-out amazing." La presse française, pour l'instant, reste muette. De stupeur ? On aimerait le croire. Je répète la question maintes fois posée en ces pages, une question dont l'écho se répercute encore et toujours. Où êtes-vous, les gens censés donner envie aux autres ? C'est quoi, pour vous, la littérature : si ce n'est pas de la lave, si ce n'est pas du sang ? Est-ce que ça vous arrive encore, de vous mettre à genoux devant un livre, de le serrer contre votre cœur, de dire merci à l'auteur, merci, merci : parce qu'il vous donne quelque chose que personne ne vous a jamais donné ? Est-ce que Emmanuel Todd, c'est important pour vos vies ? Est-ce que Douglas Kennedy, ça peut vous mettre un uppercut dans la face et souffler dessus ensuite avec la tendresse infinie d'une fée ? Est-ce que "sympa" est un mot dont ce monde a besoin ? Bah, ce n'est pas très grave. Je retourne dans ce livre. M'y construis une cabane. Creusez votre propre obscurité, ne cherchez pas la lumière : c'est vous.

Puissions-nous être pardonnés, A.M. Homes, Actes Sud, dans une superbe traduction de Yoann Gentric.

commentaires

cette fois ça y est : c'est la guerre

Publié le 6 Mai 2015 par F/.

cette fois ça y est : c'est la guerre

Je n'ai rien contre Vargas ou Ruffin, la vérité, c’est que je n'ai plus rien contre personne depuis quelque temps, mais force reste tout de même de constater que le petit Landerneau français, dès lors qu'on rêve au miracle d'un discernement littéraire généralisé, marche sur la tête plus souvent qu'à son tour : si ce milieu était une personne, pour être plus clair, ce serait un type sans cesse hilare, promenant en laisse un émeu borgne et incapable de se remémorer son propre nom. Faut-il le rappeler ? Nous évoluons dans cet univers étrange où Confiteor a vu le Médicis du meilleur roman étranger lui passer sous le nez, où Michel Onfray vend plus de livres en une journée que David James Poissant en dix, où les couvertures de romans en vente libre s'ornent désormais de chatons sur fond fluo et où des gens apparemment dotés d'un intellect s'avèrent capables de confondre une dissertation de 3e pompée sur Wikipedia avec une œuvre majeure. Un exemple plus récent (et il est d'autant plus amusant de l'évoquer que le roman de Jaume Cabré est cité en quatrième de couverture) : la sortie récente chez Belfond de A la guerre comme à la guerre ! , sixième roman d'Aleksandar Gatalica mais premier traduit en français, saluée, à quelques louables exceptions près, par un silence médiatique si assourdissant qu'on se demande si certains journalistes n'ont pas été payés pour ne pas en parler (autre explication possible : c'est un livre copieux avec plein de mots). Mais nous ne laissons pas aller à une snob mélancolie ; nous devrions être ravis de vivre dans un monde où de tels livres existent, dans un pays où de tels livres sont traduits.

De quoi s'agit-il ? D'une sorte de gigantesque et homérique canevas (soixante-dix-huit personnages fictifs ou réels, du Baron Rouge à l'avisée Kiki de Montparnasse ("elle n'avait pas de complaisance pour les idéalistes, mais n'aimait pas non plus les brutes") en passant par le soldat Cocteau, Trotski et un jeune caporal à moustache passablement énervé et in fine sauvé par un chien) conçu non pour circonscrire - mission impossible - mais pour infiltrer la Grande Guerre, la sentir de l'intérieur, en somme, à la manière d'un moustique qui, passant d'un corps à l'autre, prélèverait chaque fois un minuscule mais crucial tribut de liquide biologique vital. Car de sang, le sang qui coule, le sang qui gicle, le sang qui passe, les liens du sang, la soif, l'appel, il est avant tout question de cela dans ce millefeuille en forme de mausolée baroque. De sang et de théâtre, d'une scène crasseuse, d'un rideau noir - soixante millions de rôles principaux, neuf millions de morts, et le prix des meilleurs décors décerné à un dieu indolemment absent - les tranchées, un opéra, un village arménien, des cafés bruissant de rumeurs (la Coupole, la Rotonde, la Closerie & ailleurs, la caméra ne cesse de glisser, en fait, on croit la tenir et elle s'envole, emportée par une brusque rafale), des trains, des hôpitaux, des capitales, Apollinaire et ses souvenirs et ses camarades rats, des troufions, des batailles, des espions, des fantômes, des rêves, des mensonges et des mages, des lettres, des ratiocinations pathétiques, des révélations merveilleuses, des confessions en forme de jérémiades, des monstres de mer et la Mort, surtout, la Mort qui ricane et se cure le nez au milieu de tout ce barnum immense, terrible, bouillonnant, toute cette démence incommensurable, ce concert de voix au désespoir : la guerre et rien qu'elle, en 530 pages plus serrées qu’un café à l’arsenic. C'est émouvant, c'est grand, c'est fou, c'est souvent drôle et c'est tragique d'être si drôle, c'est impitoyablement documenté, et on devrait tous boire des bières avec Aleksandar en attendant qu'il épuise son kaléidoscopique sujet, c'est-à-dire jamais. Je ne sais pas trop ce que les gens lisent au lieu de lire A la guerre comme à la guerre !, au lieu de se souvenir d'où ils viennent et quels martèlements insensés faisaient vibrer le sol de leurs ancêtres il n’y pas si longtemps mais vraiment, il n’est pas trop tard pour les lauriers, faisons une fête à ce livre enchanteur et atroce, il est unique en son genre.

commentaires