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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

jean-philippe

Publié le 26 Février 2016 par F/.

jean-philippe

Tu te lèves très tôt ce matin parce que quelque chose en ton sommeil a dû te crier que tu étais vivant : contrairement à ton oncle, terrassé par un infarctus massif lundi dernier, fauché sur le trottoir, couché, à Épinal tandis que tu arpentais avec ton fils les salles de la Merveille. Tu peux méditer sur le fait que tu le connaissais peu, en définitive (bon sang, que s'est-il passé dans ta famille pour que les gens s'éloignent autant les uns des autres ? on dirait l'univers en expansion, sérieusement, chacun suivant sa course dans l'obscurité et le silence, il faudra que tu agisses sans tarder contre ce poison centrifuge.). Tu peux méditer, prendre de la hauteur, considérer tout ceci en termes cosmiques : ça ne le ramènera pas, pas plus que ça ne ramènera les années de ton enfance, suaves et mystérieuses, enkystées dans la gangue de ta mémoire. Il te reste des parties de cartes, une excursion au Luxembourg, une immersion dans des eaux ferrugineuses et ces mails étranges, dernièrement, peu de temps avant et après les attentats, ce mot où il t'assurait de sa "communion de pensée." Tu ne sais même pas s'il était croyant mais tu le supposes maintenant, à sa prosaïque manière, parce que c'est ce que nous sommes : croyants, nous pensons que cette histoire tristement bordée en apparence, et plutôt solitaire, et indéniablement bancale, ne s'arrête pas aux seules dimensions de notre esprit, qu'elle s'inscrit dans un schéma plus vaste dont le titre même nous demeure inconnu, ainsi que le sens, ainsi que la substance. Il avait signé "ton oncle", et c'était la première fois, à ta connaissance. Il reste ton oncle, une personne lointaine à laquelle il ne te sera plus possible de t'adresser, quand bien même l'idée t'en serait venue, mais dont l'oblitération physique te bouscule un peu plus vers la vie, le flot, ce qui reste quand le silence se tait. On l'enterre aujourd'hui, ou on le brûle, tu en saurais plus si la communication avait été meilleure, dans cette belle maison accrochée à la falaise, si l'on captait mieux, si l'on pouvait comprendre d'un coup, alors tu écris : ces mots dans un salon qui donne sur le ciel noir et la mer, en attendant que nuit s'ouvre comme un fruit.

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le Don

Publié le 18 Février 2016 par F/.

le Don

Il écrit comme on respire, en martelant les touches ; du moindre mot on ne saurait se passer. Je l'ai découvert il y a plus de vingt ans par l'entremise d'un professeur de littérature américaine dont tout le monde aimerait aujourd'hui connaître le nom et qui nous disait : je sais que c'est coefficient 1, les gars, mais lisez Mao II, sans rire, ça vous en apprendra plus sur le monde que tous les cours que vous suivez ici, finance, marketing, toutes ces joyeuses saloperies minérales & fécondes que lui, Don DeLillo, regarde onduler tels des serpents, et devinez qui est l'aigle ?

Je n'ai pas fait de commerce, jamais ; ça ressemblait à une blague, mais faites semblant de rire sans quoi vous êtes mort. Plus tard, en Californie, et parce que ce n'est pas un livre qu'on peut se contenter de lire, je me suis perdu dans Outremonde. Un marque-page l'atteste : un billet d'entrée pour le Hearst Castle daté du 13 août 1999. Ce roman, je l'ai chéri comme une Bible. DeLillo était un saint lointain, une prophétie en mouvement perpétuel, une flèche traversant l'air pur de la pensée et traînant tout le vingtième siècle à sa suite. Hier, j'avais ce gros volume sombre dans mon sac quand je suis monté au troisième étage de l'immeuble où DeLillo attendait l'heure de sa lecture avec son épouse, les adorables libraires de la Shakespeare and company, son éditrice française - qui, ô félicité, se trouve être aussi la mienne et sans laquelle je ne me serais jamais trouvé là - ainsi qu'une poignée d'autre chanceux au visage illuminé. Si Don DeLillo était aussi grand que ses livres, on ne pourrait le faire entrer nulle part. Mais voilà, il arrive que la réalité baisse sa garde et il se tenait là, pull gris, pantalon noir, 80 ans bientôt, et c'était absolument grandiose, et absolument normal.

Je me suis souvenu de mes 21 ans, de mes 27 ans, du choc ressenti à la lecture d'Americana, je me revoyais lisant tous ces livres dans un bus, dans un lit, un parc, une baignoire, j'essayais de comprendre ce pays convulsé et les règles du base-ball et ce que je fabriquais là (pour le base-ball, il me semble que c'est bon). Le reste ? Danser d'un pied sur l'autre, vingt ans de ma vie, je tripotais mon smartphone diabolique, honni, la femme de Don, très belle, très douce, m'a expliqué que Don détestait les photos, détestait le genre de territoire stérile qui leur tenait lieu d'écosystème, et j'ai tout de suite compris ça, et j'ai tout de suite su que je le savais déjà, et j'ai pris deux clichés en douce que je garderai pour moi, juré, que j'effacerai sans doute - de toute évidence, il m'était impossible de ne pas me livrer à ce sacrilège, moi qui, de façon très professionnelle, ai passé et passe toujours l'essentiel de mon temps à ne rien comprendre.

Nous sommes restés une heure dans ce vieil appartement idéal donnant sur Notre-Dame. J'ai parlé avec sa femme, surtout, c'est-à-dire deux minutes. Lui, je le regardais, je regardais son regard, la dignité très pure de son intelligence acérée, paisible, jamais désespérée. Parfois, il souriait. Ce qui veut dire : une lueur fugitive. Et toujours, ce regard, le monde, la naissance des mots en quelque secret bunker. Pour finir, nous sommes descendus, il a parlé en anglais devant une foule conquise, il a lu, une obscure magnificence, j'écoutais sa voix, je regardais sa femme le regarder, cette fois, et je me disais : tu es là, c'est une chose très rare, cet homme, cette intelligence, cette bonté. Et voilà la raison pour laquelle il sourit si rarement. Il regarde, comme personne, il regarde et il y a rarement de quoi sourire et il ne faut surtout pas le faire en ces moments où l'on peut. L'appréhension du monde par la littérature ressemble à un système quantique : si on se montre, si on fait l'écrivain, ça ne veut plus dire grand-chose.

Personne, depuis Kafka, ne s'est à ce point abstrait de ses livres tout en les habitant de façon si entière. L'art de la présence, l'art de l'invisibilité, c'est exactement la même chose et vous êtes, Mr. DeLillo, ce qui se rapproche le plus de l'homme invisible et présent. Plus tard, un petit mec apaisé, qui a lu deux pages de Zero K ("The wisest, richest, funniest, and most moving novel in years", vous ne savez qu'on ne vous ment pas) et en reste tremblant encore, repart dans un Paris glacé en serrant le bréviaire contre son cœur, la signature, et tout, partout, demeure si intensément possible qu'il a envie de remercier les pierres.

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autant en emporte

Publié le 3 Février 2016 par F/.

autant en emporte

Ceux qui me connaissent un peu savent l'affection profonde et toute particulière que je porte à Haruki Murakami, depuis la découverte (à une époque - les années 90 - où le secret était encore relativement bien gardé) de La Course au mouton sauvage, jusqu'au récent et sous-estimé L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Depuis Les Amants du spoutnik (1999 au Pays du Soleil Levant, 2003 en France), c'est chez Belfond que paraissent les livres du Japonais le plus occidental de la littérature contemporaine, et on se félicitera du fait que ses chiffres de vente atteignent maintenant, en nos contrées, des hauteurs plus conformes à son ahurissante notoriété nippone - ainsi qu'à son statut récurrent de nobélisable consensuel. L’œuvre, protéiforme mais d'une solide cohérence, distille depuis ses débuts le même parfum inimitable : celui d'une étrangeté radicale érigée en principe. Le calme est trompeur, chez Murakami, la sérénité est un leurre perpétuel et si les personnages, discrets, oui, jusqu'à la transparence, affichent un caractère d'immuable passivité, le monde autour tremble et convulse, quand il ne s'ouvre pas tout simplement en deux.

Écoute le chant du vent et Flipper, 1973, les deux premiers romans du maître, ont été écrits au tournant de son trentième anniversaire, à une époque où le jeune Murakami, assez mystérieusement, se savait écrivain mais attendait de le devenir. L'indicible énigme de cette vocation, évoquée dans la préface de ce volume inaugural, pourrait presque faire l'objet d'une nouvelle, tant tout ici est est à la fois singulier et normal, impossible et inévitable. Longtemps, l'auteur a refusé de voir ses romans reparaître, ou apparaître : ils lui semblaient maladroits et fragiles. Si l'on comprend la nature de cette réserve, l'on ne peut toutefois que saluer le tardif revirement par le truchement duquel ces deux textes (qui, avec La Course au mouton sauvage, forment une manière de trilogie informelle peuplée de personnages récurrents, au premier rang desquels, outre l'indolent narrateur, le savoureux et roué "Rat", implacable observateur du monde qui "dit les choses carrément") nous sont offerts aujourd'hui en français. On y découvre un auteur à la fois timide et sûr de sa force (l'éternelle dualité, principe intrinsèque chez Murakami), doté d'un sens de l'observation hors du commun, et jamais avare de hardiesses poétiques troublantes.

"On pouvait voir une succession de collines ondoyantes, tels des chats géants endormis, blottis dans l'ensoleillement du temps." Le temps qui dort : oui, c'est assez ça, Murakami, l'émerveillement cruel et las d'un été sans fin, d'un vernis se craquelant, un peu comme chez le Lynch de Blue Velvet. Et cependant, là où le paria américain se fait voyant, yeux écarquillés dans la nuit hurlante, le Japonais, pour sa part, oppose à "l'inconcevabilité" des choses un sourire de Bouddha, empli d'acceptation, de compassion pour ce qui est. Et ce qui est, chez Murakami, c'est la même chose que chez tout le monde, à savoir : les regrets, le cancer, l'amour impossible, l'incommunicabilité des âmes et une sorte de nostalgie si incurable qu'elle pourrait tout aussi bien se réduire à l'air que l'on respire. Peu d'histoire ici, mais des histoires à foison, des fables et un besoin illimité d'attendre, ainsi que l'intrusion d'une composante que l'auteur aura tendance à délaisser après La Ballade de l'impossible : celle d'une conscience politique, trahie par de fines allusions à un turbulent passé de révoltes estudiantines. Ceux qui voient en Murakami un sage plein de secrets qu'il suffirait de secouer tel un bonsaï à taille humaine pour les en faire tomber en seront pour leurs frais. Comme tous les grands artistes, l'homme pose mille et s'emploie bravement à ne jamais y répondre. Vers la fin d'Écoute le chant du vent, par exemple, il mentionne les textes d'un écrivain de science-fiction imaginaire. Dans l'un des textes d'icelui, qui prend la planète Mars pour cadre, un type au bout du rouleau se laisse descendre dans un puits gigantesque au fond duquel il croit trouver la mort. Quand il ressort, pourtant - par un autre puits -, le soleil s'est transformé en une "gigantesque masse orange". Un milliard et demi d'années se sont écoulées, et voici que le vent lui parle. "Qu'avez-vous appris ?" lui demande l'explorateur. A quoi le vent répond par un grand éclat de rire - à quoi l'explorateur répond en se tirant une balle dans la tête. Au temps pour la sagesse séculaire et la poésie vintage des cerisiers en fleurs.

Cajoleuse et brutale, la voix de Murakami souffle en nous comme un vent venue d'ailleurs, une idiosyncrasie d'autant plus vitale que son sens, en grande partie, nous échappe. "Vraiment, vous ne vous sentez pas seul ?" Le ton familier, les observations faussement innocentes, les petites vérités lâchées telles des bombes métaphysiques ; certes, l'auteur se cherche encore, mais les tâtonnements de ces deux textes ressemblent aux tortillements pleins de vigueur d'une chenille qui sait déjà ce qu'elle doit devenir, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : quelque chose en moi, écrit l'éternel jeune homme, et la merveilleuse possibilité de le faire grandir.

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ces gens-là sont mieux chez eux

Publié le 2 Février 2016 par F/.

ces gens-là sont mieux chez eux

Oscar Isaac n'est pas seulement le taciturne Nathan d'Ex Machina, l'idéaliste Abel Morales de A most violent year ou l'enthousiaste Poe Damaron de Star Wars VII : il est surtout, et peut-être avant tout, le Nick Wasicsko de cette formidable série qu'est Show me a hero, réalisée par Paul Haggis et écrite par David Simon, l'un de plus talentueux scénaristes actuellement en activité - l'un des très rares, aussi, à se piquer de réalité sociale. Car comme The Wire, Show me a hero est une mini-série éminemment politique, presque radicale en son apparente douceur. Elle devrait être montrée à tous ceux qui estiment (à l'instar, croient-ils, de Michel Rocard), qu'"on ne peut pas accueillir toute la misère du monde"... et qui oublient systématiquement de citer la fin de la phrase.

Nick Wasicsko, bref maire de Yonkers, New York, a réellement existé. Il voulait faire de la politique pour changer des choses (rires enregistrés). Entre 1987 et 1994, il s'est battu pour que des logements sociaux soient bâtis conformément à la loi ; nombre de ses coreligionnaires, pour leur part, préféraient payer des amendes astronomiques plutôt que voir débarquer sur les terres de leurs électeurs wasp des familles entières de fumeurs de crack. Ils ne croyaient pas - ne voulaient surtout pas croire - à la possibilité d'une intégration. Ce qu'ils croyaient était ceci : que la misère a une couleur, que la délinquance est un virus - que lorsque l'on vit dans un quartier de merde, il faut y rester pour toujours et s'efforcer de crever en silence parce que tout le monde ferait ça, voyons, c'est bien connu.

La situation politico-sociale de Yonkers, bien loin des rutilants gratte-ciel de Manhattan, est rendue ici dans toute sa kaléidoscopique complexité. Simon s'intéresse aux petits comme aux grands, au trivial comme au grandiose, aux butors infatués comme aux middle-classes en proie au doute - aux élans de grandeur comme aux basses manœuvres politicardes. La bande-son est duelle : du rap d'un côté - la colère de la rue -, et de l'autre Springsteen, indépassable working-class-héraut, deux scansions qu'en vérité rien n'oppose. "In the day we sweat it out on the streets of a runaway American dream / at night we ride through the mansions of glory in suicide machines" chantait Bruce dès 1975. Mais Fear of a black planet, de Public Ennemy, c'est 1990, pile au milieu de notre histoire, et la donne est nouvelle, les Noirs ne s'excusent plus, ou bien juste pour rire ("Excuse us for the news / You might not be amused / But did you know white comes from Black / No need to be confused".) Le titre, enfin, annonce clairement le programme de ces six épisodes descendant en spirale vers leur inévitable conclusion - mais là aussi, il faut connaître la fin de la citation de Scott Fitzgerald, qui est un spoiler à elle seule (je laisse ceux qui ne la connaissent pas la découvrir.) Show me a hero : l'envers du décor, le combat minimal d'un petit mec paumé dans un costume trop large pour lui, l'Amérique sans pitié et sans fard - you might no be amused.

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