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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

puni par où tu as péché

Publié le 22 Mars 2016 par F/.

puni par où tu as péché

Je ne sais pas combien la "petite ville" d'Akure comptait d'habitants dans les années 90 mais le dernier recensement en date - celui de 2006 - en évoque 588 000, et la lecture de Les pêcheurs, premier roman du trentenaire Chigozie Obioma qui nous arrive en avril auréolé d'un joli succès critique outre-Atlantique, convoque entre autres féériques atrocités (parce que c'est bien de cela qu'il est question, ici : le déploiement d'une authentique esthétique de la catastrophe, d'une empathie presque contrainte), convoque, disions-nous, des images d'urbanisation galopante et de désastre en devenir.

Autrefois vénéré à l'image d'un dieu, le sombre fleuve Omi-Ala grouillant de poissons souillés promène ses puants méandres aux abords de la ville. C'est là, sur ses rives boueuses, que le sorcier-vagabond Abulu, imprécateur dément qui viole les cadavres des femmes et porte sur lui la vermine tel un manteau grouillant de misère, chante la malédiction qui aura raison de la famille de Benjamin, le narrateur de cette fable terrible, shakespearienne par essence, africaine par le sang.

Ce qui commence comme une plaisante chronique familiale - quatre frères au caractère bien trempé aussi bagarreurs qu'inventifs, une mère trop aimante, un père idéaliste mais forcé de travailler au loin et de l'emprise duquel les jeunes garçons ne tardent pas à se défaire -, se mue peu à peu en un drame halluciné aux résonances quasi bibliques. L'aîné Ikenna, Ikenna le meneur, "lunatique, irascible, toujours en maraude", Ikenna le python périra bientôt assassiné par l'un de ses frères : voilà ce qu'annonce le prophète malgré lui, "lançant vers le ciel un regard d'égarement hystérique", avant un lapidaire "et tu mourras comme meurent les coqs". Dès lors, les nuées se contractent, tout paraît noir, inexorable, et le déferlement de violence qui ne tarde pas à s'abattre sur la famille de Benjamin rappelle que la vie est bien ce "conte plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien" cher au barde d'Avon, autant qu'il évoque, sans jamais en dire le nom, le sort du continent africain, livré corps et âme aux convulsions et à l'absurde. Profondément humain, émaillé de scènes d'une violence sidérante pour nous, petits Occidentaux timorés et protégés des mondes anciens, Les pêcheurs est un chant crépitant et tragique, une sorte de pendant civil au terrifiant Bêtes sans patrie d'Uzodinma Iweala publié lui aussi chez l'Olivier en 2008. L'espoir y est aussi rare que l'or dans le limon mais, comme lui, il brille au moment où s'y attend le moins.

Puissant et vital.

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surtout, ne sois pas sage

Publié le 18 Mars 2016 par F/.

surtout, ne sois pas sage

"Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau."

Ted Hughes

"Elle est où maman ?" La mère des petits garçons est morte. Ils hument l'air vicié, perdus, avides d'après. Quelque chose ne tient plus. Le père, lui, fait ce que font tous les pères fichus, les fous d'absence qui tentent de retenir la douleur comme on filtrerait un torrent de ses doigts écartés : il devient fou, ou peu s'en faut. Survient Corbeau, un sacré phénomène, psychose incarnée qui débarque sans invitation aucune, un échalas qui voit loin, un saint sauveur et bourreau, une vaste et brinquebalante armoire de plumes noires qui crache sous la souffrance, brasse les affects, aide et brutalise, si terriblement drôle et vrai, "docteur ou fantôme, parfait stratagème". Corbeau est le deuil dont on ne sait que faire, le compagnon des jeux cruels, - grincement, sarcasme, illumination -, celui qui met les pieds sur la table, inquiète les garçons mais les aime à les croquer, ces chétifs, secoue le père en un tourbillon permanent pour qu'enfin il se déprenne de la mort, l'embrasse, la repousse, et accepte à la place son corolaire méchant : le temps.

La douleur porte un costume de plumes, petit bréviaire pour jour de grand vent magnifiquement traduit par Charles Recoursé, est l'un des plus beaux et de plus pertinents livres sur le deuil qu'il m'ait été donné de lire. Creuser la mort pour ne pas qu'elle vous creuse, pisser face au vent, hurler quand personne ne vous entend, tout cela est bon, tout cela est approuvé à 100% par le corbeau de Max Porter, un savant fou hérissé à la Poe qui sait l'essentiel mais ne peut pas le dire, ou alors en sifflant, en crachant, comme un psy hilare atteint du syndrome de la Tourette. Et cet homme qui se laisse envahir, ce papa pleurant paumé qui ne rêve qu'à l'avant, infoutu d'habiller ses gosses d'autre chose que de vide, c'est lui qui l'a invité en se raccrochant à ses travaux sur Ted Hughes et son chouette corbeau maudit - un oiseau qui, rappelle Anne Mounic, "n’est pas saisi dans une allégorie à une face, mais dans sa non-coïncidence avec toute forme d’objectivation et de fixité." Donc acte pour le volatile larger than death sans cesse en mouvement, d'une impertinence fondamentalement réconfortante, tout à la fois témoin et passeur, malédiction et bienfait, nécessité totale et vaine absurdité.

La douleur... , c'est une heure de lecture et de poésie en compagnie d'une voix qui vous sera immédiatement familière, vieille et terrible, une trouée dans la façade trop sage du langage de consolation qui ne dit plus rien : cette voix, c'est la nôtre, la vôtre, celle qu'on ne se souhaite pas mais qui nous sauvera peut-être un jour. Merci beaucoup, Corbeau.

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normal

Publié le 17 Mars 2016 par F/.

normal

Un petit bouquin que j'ai pris énormément de plaisir à écrire sort aujourd'hui en nos vertes contrées. Il est censé être marrant. Si votre petit neveu ne se gondole pas, je vous autorise à lui coller une tarte - car ainsi va la vie, mmmokay ? La baseline : " Et si vous croisiez au coin de la rue une des créatures magiques qui peuplent vos romans et films favoris ?" Le mot de l'éditeur : "Voici un ouvrage parfaitement loufoque, qui présente sous la forme d'un faux guide de survie mille conseils pour bien réagir à une quarantaine de situations improbables (improbables, bien sûr, c'est lui qui le dit ; à sa place, je serais moins péremptoire) " Quelques chapitres au hasard : "peut-on prêter sa salle de bains à une méduse ?", "mon petit frère est un extra-terrestre", "accompagner un nain chez le coiffeur", "bien se comporter avec une licorne", "quelle musique écouter avec un troll ?" ou "chouette, un dieu m'invite à déjeuner". C'est chez Nathan, ça coûte 10€90, c'est illustré par le grand Manu Boisteau et ça vous plaira si vous entretenez quelque contact que ce soit avec le monde sacré et terrifiant de l'enfance à partir de 8 ans.

Extrait : "Les doubles apparaissent en général dans les miroirs des salles de bains ; on peut aussi en rencontrer dans le bus ou au rayon cosmétique de certains hypermarchés, mais c’est plus rare. De prime abord, ils paraissent sympas et plutôt propres sur eux – exactement comme toi. Très vite, cependant, d’ennuyeuses complications surviennent. Le jeu préféré du double, en effet, consiste à te faire croire que c’est toi, son double. N’essaie pas de lui expliquer qu’il se trompe : il te rétorquera que c’est là un argument classique de double. Bref, tu ne t'en sortiras pas en discutaillant. Heureusement, il existe plusieurs parades faciles à mettre en œuvre."

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