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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

pas une question

Publié le 6 Février 2014 par F/.

Un ouvrage paru il y a une quinzaine d'années, et qui n'a rien perdu de sa brûlante actualité :

 

 

Né en 1925, Jean-Pierre Faye n'est plus un philosophe de première jeunesse, mais son intégrité morale et la férocité de certaines de ses prises de position récentes témoignent de l'alacrité toujours vive de sa pensée. Ancien compagnon de route de Félix Guattari (la rupture avec Derrida, elle, semble depuis longtemps consommée - en cause : le "nazi" Heidegger, dont il est évidemment question dans ce livre), il s'est notamment spécialisé dans la question ô combien primordiale, pour le sujet qui nous occupe, du langage. D'entrée de jeu - et si c'est bien d'un jeu qu'il s'agit, à travers le dialogue entamé avec feue Anne-Marie de Vilaine, il est mortellement sérieux - Faye établit un saisissant parallèle entre crise économique et pensée totalitaire, une possibilité, souligne-t-il, mais pas une fatalité, qui met en évidence le rapport entre temps économique et temps du langage ; le mot "antisémite", explique-t-il encore, est une invention vocale de 1880 antérieure au terme "racisme", qui n'apparaît que quelques années plus tard. Résumer La Déraison antisémite... constituerait à tous égards une sorte de crime semblable à ceux dont un certain nombre de nos contemporains, amuseurs publics et autres penseurs autoproclamés, se rendent quotidiennement et publiquement coupables en tentant de réduire la question protéiforme de l'identité juive et des haines afférentes à des affects artificiels ou carrément fallacieux. En d'autres termes, et Faye le clame haut et fort, il n'existe pas de question juive : seulement l'histoire d'un peuple. Tout le reste, tout ce sur quoi s'appuie l'antisémitisme n'est qu'une mythologie creuse, consolidée par des néologismes putrides et des automatismes de pensée qui ne peuvent s'épanouir que dans le vide sidérant d'une pensée collective. Ecartelé entre les prémisses presque magiques du Livre des consolations d'Isaïe, par exemple, et le monde vicié des rumeurs et de l'angoisse dont la Shoah ne représente "que" l'aboutissement tragique, le peuple juif arpente l'espace infini de l'Exil. D'un côté, l'accablement, le désespoir, la défaite permanente de l'esprit. De l'autre : Shalom, Salam, les deux noms de la paix comme un mantra, et l'espoir, le regard tourné vers l'avenir. La ténacité admirable avec laquelle Jean-Pierre Faye conte la richesse d'un peuple moins révélé que révélateur (comme si toutes nos contradictions, notre haine auto-centrée, ne pouvaient se résoudre que dans la détestation d'un ennemi imaginaire) répond aux angoisses d'Anne-Marie de Vilaine, écrivain et journaliste aujourd'hui disparue victime d'un non-dit originel jamais pleinement digéré, qui sont un peu les nôtres aussi. Hanté par le cheminement poussiéreux d'Abraham, par les cris des Juives de Salonique gazées en 1943 au Struthof (la première déposition du SS Josef Kramer, en septembre 1945, est celle dont se servira l'ignoble Faurisson pour arguer de l'impossibilité de la chambre à gaz - une démonstration bancale magistralement balayée par Faye, parce que si : il faut opposer la froide raison aux vociférations pathétiques de la Bête), cet ouvrage absolument fondamental devrait être lu dans tous les collèges de France, et mis de force entre les mains des plus fervents supporters de Dieudonné : la stupeur éprouvée devant la synagogue en ruine, devant le "réel de la chambre à gaz vide", en effet, est celle qui fait des nous des femmes et des hommes encore et toujours en construction.

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WERNER Marc 06/02/2014 11:39

magnifique description
vous êtes un homme bien
Marc