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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

grande fatigue

Publié le 25 Août 2016 par F/.

grande fatigue

« Such a serious thing we are doing, and no one really knows how to do it » est la phrase qui apparaît en ouverture du site de Catherine Lacey, l’auteur de Personne ne disparaît et, à vrai dire, on ne sait pas grand-chose d’autre : le site prétend qu’elle est basée à Chicago, le livre affirme qu’elle vit à Brooklyn, on connaît d’elle un cliché, notamment, où les cheveux rabattus par le vent masquent le visage et ne dévoilent qu’un œil (mais quel œil !), sans doute, une stratégie se niche dans cet art savant de ne pas être ou si peu.

Personne ne disparaît est avant tout l’affaire d’une écriture, d’une fatigue gouailleuse et navrée, parfaitement restituée par l’élégante traduction de Myriam Anderson, qui est aussi son éditrice.

La première phrase du roman évoque un Holden Caulfield adulte et femme qui aurait soudain décidé de mettre les voiles, un Holden Caulfield qui aurait compris qu’être Holden Caulfield ne marche pas : « Ça se peut qu’il y ait dans le monde des gens qui sachent lire dans les pensées des autres sans le vouloir, et si des gens comme ça existent, alors je suis à peu près sûre que mon mari est l’un d’eux. »

Elyria s’en va, donc, juste une fille de New York avec un sac à dos, elle plaque souvenirs, mère et mari, direction Wellington, Nouvelle-Zélande, au pays des moutons et des collines ordinaires qui l’arracheront un temps, espère-t-elle, à la douleur d’être elle-même. Sauf que – le titre nous avait mis en garde – ça non plus, ça ne marche pas, ou pas vraiment, ou pas comme elle l’aurait pensé. « T’as pas vingt-huit ans, lui glisse une gamine dans un car scolaire. T’as cent ans. »

Elyria se croit en quête. Elyria a trébuché sur le puzzle de sa vie et imagine que le vent remettra le monde en place. « Je n’ai pas envie de me sentir littéraire, dit-elle. Je veux juste me sentir utile. » En attendant, elle erre, se soumettant de bonne grâce aux règles tordues du hasard et des rencontres là où, pourtant, « il existe quatre mille façons d’être seule ». Elyria chemine au bord des routes, fait du stop, croise des vies, pense à la sienne, descend, se perd, s’obstine, mais l’île a une fin, le voyage use la destination (« peut-être que la détresse commence avec tout », lui a glissé l’homme qu’elle cherche, le poète inaccessible, déceptif par essence), la terre est ronde et tremble et notre esprit n’est qu’un cercle, un territoire circonscrit dont on distingue vite les limites. Et le yack est là, toujours : le mal intérieur par elle ainsi nommé, le souvenir incurable et familier, la malédiction de ce qui a été (une triste histoire de famille – mais en est-il une qui ne soit pas triste ?), et vous pouvez partir aussi loin que possible, vous ne sèmerez pas le yack : au mieux, vous le lasserez.

Peut-être que Personne ne disparaît est ceci, en définitive. La tentative d’épuisement d’un monde par la pensée et la parole, par le peu qui nous est donné pour vivre. La chronique, en somme, d’un échec annoncé.

Un sens aigu de l’observation, un humour désespéré et paisible pour répondre au calme agité de son âme, Elyria possède les mêmes armes que vous et moi pour perdre son combat mais elle les émousse avec grâce, c’est son style, le style inimitable, surtout, d’un grand auteur en devenir.

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