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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

tu es ici

Publié le 12 Mai 2015 par F/.

tu es ici

Ton frère est un ponte de la télé US, un connard de proportions cosmiques, et le produit fatal de ces deux données, à savoir : un psychopathe inénarrable. Un jour, il a un accident de voiture. Tue deux personnes - oups. S'enfonce dans un déni de titane à la mesure de son égo. Sa femme est paumée. Tu fais ce qu'il ne fallait pas faire. Ton frère tue sa femme à coups de lampe de chevet. Ta propre femme te quitte, elle n'attendait que ça. Ton avocat devient son avocat. Ta fac te vire en douceur - tu verras, c'est pour ton bien. Ton frère est transféré dans un HP pour gens absurdement fortunés où on te fait jouer au golf en t'expliquant que tu n'es coupable de rien. La vérité, semble-t-il, c'est que tout est ta faute à toi, ainsi que semble te le rappeler, fatigué et haineux, ce type au sourire chiffonné qui te regarde fixement dans le miroir. Tu dois gérer les enfants de ton frère, à présent, si intelligents et fragiles qu'ils te rendent presque malades de mélancolie et d'amour. Tu dois gérer la chienne de ton frère, sujette à des désordres intestinaux à répétition et dont les grands yeux humides sont comme un écho immuable à ton âcre désir de rédemption. Un jour, tu pleures par terre, roulé en boule dans un parc, sous les yeux d'un flic incrédule. Ta vie s'effondre. Nos vies s'effondrent et, quand elles ne s'effondrent pas, elles se préparent à l'effondrement. Il suffit d'un coup de pied, d'un coup de poing, d'un coup de volant. Il suffit d'un rien. Mourir est une solution. L'autre consiste à ramper en grognant vers la lumière. Être un homme. Une saloperie, une merveille. Puissions-nous être pardonnés ressemble à un guide. Comment ramper et ce que vous trouverez sur le chemin (de la merde, des diamants). C'est le livre le plus drôle que j'ai lu depuis bien, bien, longtemps. Le livre le plus triste aussi. Au détour d'une page, on y croise DeLillo, que le narrateur prend pour un clochard. Ce n'est pas un hasard. A.M. Homes, à laquelle on doit notamment deux bouquins aussi furieusement différents et foudroyants que Ce livre va vous sauver la vie et La Fin d'Alice, est la fille cachée du vieux Don et du plus vieux encore John Fante. L'intelligence suraiguë d'un côté et, de l'autre, cette capacité très rare à faire rire et pleurer, à vous montrer la vie pour ce qu'elle (une salope) et à vous la faire aimer. Son talent rugueux paraît sans limite. Sa capacité à gagner votre cœur ne dépend que de vous. Soyons explicite : Le Paradis des animaux de Poissant m'avait laissé sur le cul mais Puissions-nous être pardonnés est encore plus fort. Un livre d'une insupportable tendresse. Un livre qui raconte nos vies. Comment la souffrance nous malaxe et nous change. Comment nous sommes aveugles, comment nous perdons notre temps, comment nous serons sauvés. Une bonne moitié de la presse américaine est passée à côté de ce bijou. Pas Jeannette Winterson : "The great American novel for our time." Pas Salman Rushdie : "Flat-out amazing." La presse française, pour l'instant, reste muette. De stupeur ? On aimerait le croire. Je répète la question maintes fois posée en ces pages, une question dont l'écho se répercute encore et toujours. Où êtes-vous, les gens censés donner envie aux autres ? C'est quoi, pour vous, la littérature : si ce n'est pas de la lave, si ce n'est pas du sang ? Est-ce que ça vous arrive encore, de vous mettre à genoux devant un livre, de le serrer contre votre cœur, de dire merci à l'auteur, merci, merci : parce qu'il vous donne quelque chose que personne ne vous a jamais donné ? Est-ce que Emmanuel Todd, c'est important pour vos vies ? Est-ce que Douglas Kennedy, ça peut vous mettre un uppercut dans la face et souffler dessus ensuite avec la tendresse infinie d'une fée ? Est-ce que "sympa" est un mot dont ce monde a besoin ? Bah, ce n'est pas très grave. Je retourne dans ce livre. M'y construis une cabane. Creusez votre propre obscurité, ne cherchez pas la lumière : c'est vous.

Puissions-nous être pardonnés, A.M. Homes, Actes Sud, dans une superbe traduction de Yoann Gentric.

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