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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

avant le bal de givre

Publié le 12 Mars 2011 par F/.

Ce petit texte avait été initiallement rédigé pour la page facebook du roman Bal de givre à New York. Mais il paraît que certaines personnes ne sont pas sur facebook. Des personnes bien, même. Alors voilà :

 

http://newyorkcity-newyork-guide.com/images/gallery/central_park_snow.jpg
 

Certains jours, et c’était bien avant que je saisisse la différence entre le vol et la chute, entre l’absence et l’immobilité, il m’arrivait de m’asseoir dans ce café français non loin des tours jumelles pour rêver à mon avenir, tout en dégustant un cappuccino – le meilleur de la ville, prétendaient les habitués –, agrémenté de scones et de soupirs.

L’hiver était ma saison préférée, alors. Une tristesse sans importance me drapait en toge froide. J’observais le dessin minutieux des flocons sur la vitre, je les regardais glisser doucement et je me croyais inatteignable. Terrible et magnifique que ce premier mois du vingt-et-unième siècle. Je ne comptais que pour une, en ce temps-là, et les seules histoires d’amour qui m’acceptaient comme personnage étaient celles que je trouvais le courage de m’inventer. Un serment éternel à l’ombre d’un lac gelé ? L’étonnement d’une promenade le long de Brooklyn Heights ? Sans doute, j’aurais aimé qu’on me frôle la main pour de vrai, qu’on me berce d’absolu, que des yeux chavirés me disent différente. Mais j’adorais ma solitude, aussi, la grisaille aimable de mes seize ans, mon reflet mélancolique avec ces deux tours en arrière-plan, mes jumelles de vertige, mes belles âmes-sœurs solitaires et hautaines.

Il y avait ce grand monsieur noir, silencieux, qui dessinait dans un carnet sans ôter son chapeau. Tête baissée, tête relevée, coup d’œil latéral – jamais il ne croisait mon regard, quand bien même m’asseyais-je en face de lui sur la banquette, ce qui arrivait parfois, les jours de grande affluence. Son crayon crissait sur les pages à carreaux et il protégeait son œuvre de sa main repliée, comme un élève studieux et mal-aimé craignant à tort d’être copié. Lui commandait toujours la même chose : un lait chaud parfumé à la rose, qu’il sirotait avec une lenteur minutieuse au moyen d’une paille à spirale.

Je me détournai de lui, souvent, je contemplai les tours et les gens qui contemplaient les tours et les tours qui surveillaient les gens avec un mélange d’affection et de consternation supérieure.

Et puis, un soir, l’homme oublia son carnet.

Je m’en étais rendu compte vingt secondes à peine après son départ ; chiffonnant une poignée de dollars sur la table, je me lançai à sa poursuite.

Cinq heures : l’avenue était noire de monde. Et mon dessinateur avait disparu.

Longtemps, trop longtemps, je le cherchai, je le quêtai, arpentant les trottoirs, tournant sur moi-même telle une toupie aux yeux ronds, espérant je-ne-sais-quoi, apostrophant le ciel, poussant des soupirs à fendre les pierres.

Enfin, j’abandonnai.

La logique aurait voulu que je rapporte le carnet au café.

Je ne le fis pas.

A la place, je l’ouvris.

Et je sentis le sol se dérober sous mes pieds.

Ce que l’homme noir au chapeau noir avait dessiné, c’était moi, évidemment, c’était mon visage : sous toutes les coutures et à chaque page.

Je feuilletai encore, pour être bien sûre. Moi, moi, aucune erreur possible. Mais quelque chose n’allait pas.

Plus on avançait dans le temps, plus ma figure se faisait floue, indistincte.

A la dernière page, ne restaient plus de mon sourire et de mes yeux qu’un vague espace blanchâtre, piqué de points jumeaux.

Et ces deux mots, surtout, griffonnés à la hâte :
Fais attention.

Commenter cet article

la jèremulie 13/03/2011 17:22


Merci de penser à ceux qui n'ont pas Facebook. Pour ne pas changer, c'est un très beau texte. Ca donne envie de lire le roman.


Lisa 12/03/2011 19:58


Et connais-tu cette song ?
Avec sa capuche d'inuit et ses mitaines, elle pourrait chanter la BO du Bal de givre non ?

http://www.youtube.com/watch?v=pmfkUMszIwo


Lisa 12/03/2011 19:56


J'aime l'expression "agrémenté de scones et de soupirs".
C'est beau et ça prête à rêver.

Il est chouette ce texte.