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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

cette obscure forêt du désir

Publié le 12 Juin 2012 par F/.

(Un article paru dans le dernier numéro du mensuel Jalouse)

 

En dépit de ce qu’on veut bien raconter, il n’existe pas, de nos jours, trente-six façons de réussir sa vie. D’abord, un boulot qui ne vous donne pas envie de vous flinguer. Ensuite : l’amour, la paix, l’illumination – toute grâce est bonne à prendre.

Hélas ! Votre besoin de communication est impossible à rassasier ; il se dilue dans un océan social-virtuel rendant votre solitude plus prégnante encore. Avec un minimum de talent, vous pouvez traduire vos renoncements en roman. N’espérez pas, en revanche, squatter le top des ventes : tout ceci a déjà été écrit mille fois. Aussi excitante puisse-t-elle ponctuellement paraître, votre histoire se terminera selon toute probabilité par un cancer, un infarctus ou une maladie neurologique qui vous aidera à oublier à quel point l’expérience était merveilleuse, décevante et furieusement trop courte.

Certes, et à défaut d’une existence pleine, on n’est jamais à l’abri d’une mort spectaculaire. Au cours des trois dernières semaines par exemple, j’ai entendu parler d’un automobiliste tué au volant par une balle perdue, de deux ouvriers ensevelis sous plusieurs tonnes de sucre tandis qu’ils nettoyaient un silo et d’un ancien légionnaire ayant sauté d’une station pétrolière pour épater ses copains. Parfois, oui : le scénariste de votre vie évoque celui de Six Feet Under. Vous avez droit, alors, à un entrefilet sur le site du Figaro ou de l’Obs. « Ah, ah ! Trop pourri ! » commente immanquablement un brave atrabilaire anonyme. Tout ceci, avouez-le, reste assez peu engageant.

Faut-il pour autant baisser les bras ? Je dis non. Si l’idée de transcender votre vie ratée en quelque chose de surprenant, d’intense et de poétique vous tient vraiment à cœur, il existe au moins une option de secours. La révélation m’en est venue tandis que j’errais sur Wikipedia (ce fascinant labyrinthe qui, en trois clics, peut vous conduire de Nadine Morano à la vie sexuelle des dytiques) à la recherche de données sur le suicide pour mon roman Blue Jay Way. Soudain, j’ai découvert la forêt de Aokigahara, deuxième au classement des spots d’auto-meurtre les plus prisés au monde derrière le Golden Gate.

 

http://www.alleraujapon.fr/wp-content/uploads/2010/10/aokigahara.png

 

Aokigahara s’étend au pied du mont Fuji. Elle a la réputation d’être hantée, et pas à moitié. Le taux de magnétite de son sol affole les boussoles. Ses crevasses inopinées, ses racines tortueuses, le fait que les GPS et les portables n’y fonctionnent pas en font un lieu peu recommandé pour une promenade dominicale. On y trouve des cartables abandonnés, des lettres d’adieu déchirantes, des mèches de cheveux coupées, des cordes pendant aux branches. Les jours de chance, on peut tomber sur un squelette. Esprits frappeurs coléreux y croisent, dit-on, serial-killers au taquet. « Pas glop », murmure la partie Lonely Planet de ma personnalité. « Crétin, rétorque la partie romancier : tu viens juste de découvrir le sujet de ton prochain bouquin. »

Aokigahara : les gens s’y enfoncent pour se perdre, mourir, disparaître au cœur d’un maelstrom de spectres hargneux et d’âmes tourmentées. C’est ce qu’on appelle du suicide augmenté. Un certain Wataru Tsutsumi a écrit un livre dans lequel il indique les meilleurs emplacements pour être sûr de ne pas se rater. Des panneaux tentent de dissuader les candidats. « Votre vie est précieuse, affirment-ils. Pensez à ceux qui vous aiment. » (Une suggestion, soit dit en passant, qui me semble assez contre-productive) ou « Contactez les urgences avant de décider de mourir. » Évidemment, il faut lire le japonais.

Bref. Si vous souhaitez que la fin de votre existence ressemble à un film d’horreur nippon plutôt qu’à un téléfilm France 2 sur l’euthanasie – si, de façon générale, vous voulez être acteur d’une farce singulière et puissante au moins une fois dans votre vie, voici the place to be. Le risque, bien sûr, c’est que vos seuls spectateurs soient des arbres. Mais ne vous en faites pas : le temps de cerveau disponible des Chamaecyparis obtusae est réputé quasi illimité.

 

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