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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

jalouse 2027

Publié le 18 Janvier 2013 par F/.

Voici un texte écrit pour les quinze ans du magazine, si je me souviens bien.

 

 

ESSAIE LA REALITE, POUR VOIR

 

Ne prends pas la peine de me dire que tu es en colère, baby, je le sais déjà : j’ai piraté l’appli SmartEmotion analysant tes fonctions vitales et le taux de dilatation de tes pupilles. Ouais, l’idée de rencontrer des gens IRL t’ennuie, dans la mesure où tu viens de passer quarante heures à parlementer avec les émissaires elfiques d’un royaume techno-dark via une connexion neuro automatisée mais je te jure : serrer des mains véritables, échanger de sourires, ça peut minorer ton niveau de stress sans médication – il y a encore quinze ans, on faisait ça tout le temps.

Quel est le plan ? me demandes-tu. Le plan est le suivant : Jalouse.com, disponible sur seize supports dématérialisés, disponible dans tes rêves et dans le monde parfait de ceux qui vivront 160+ ans loin des cancers africains et de la Guerre de l’eau argentino-brésilienne, fait partie des quarante-trois sponsors de la troisième Fête de la Conscience à HK organisée sur le toit d’un immeuble bio-amical frappé d’une version holo géante de l’oiseau de Twitter.

OK, l’émincé d’épagneul cloné & sa réduction de nouilles sautées au porto qui, tu le pensais, nous changerait agréablement des algues, te reste un peu en travers de l’estomac mais ton insatisfaction, je te connais, a vite été tempérée par le fait qu’un :-( maussade s’est affiché dès la troisième bouchée sur le site du restaurateur. L’amertume que nous éprouvons tous deux à l’idée d’avoir dépensé pour cette baroquerie culinaire l’équivalent-dollars d’une année-survie au Mozambique (mais est-ce qu’un truc s’appelle toujours le Mozambique quelque part ? – hey, as-tu soupiré, je n’ai pas envie d’y penser, pas envie que le Wiki-Signal clignote avant même d’avoir décidé que cette information ne m’intéressait pas) est compensée par le spectacle des gratte-ciel passant derrière les vitres teintées du drone autoguidé censé nous conduire à bon port.

Le videur mondain est un robot. Je veux dire, un vrai robot, une de ces merveilles en carbofibres qui, d’ici quelques années, viendront nous emmerder pour obtenir leur droit au mariage avant, sans doute, d’acquérir l’intelligence nécessaire pour nous annihiler sans préavis. D’ici là, il scanne nos accréditations et je suis obligé de cliquer des doigts sous ton nez pour te ramener à à la réalité. Fête de la Conscience, ma belle : ce moment où nous faisons semblant d’être constituée de chair et d’os. Tout ce qu’on te demande, c’est de quitter pour une heure le monde de Land of Dragons auquel tu es connecté 24/24 parce que – je sais, c’est délire – les vrais gens désirent ta vraie présence et ton vrai cœur.

L’ascenseur nous accueille avec un « bonsoir » suave à la Meryl Streep (« qui ça ? » – laisse tomber ). C’est notre faute, nous ne pensons jamais à déconnecter les fonctions marketing personnalisé de nos Stations. Résultat : une IA hautaine se pense autorisée à nous expliquer quelles chaussures nous aimerions porter, quel concept-bar serait ravi de nous accueillir demain, à côté de quelle offre spéciale d’abonnement à un network de divertissements interactifs nous sommes en train de passer.

Sur son ton neutre-blasé habituel, Charlie te réprimande : « Tu as laissé des applications inutiles ouvertes. Dois-je les lister ? »

Soupir.

Tu es bien contente que Charlie s’occupe des aspects les plus chiants ou incompréhensibles de ta techno-life mais, avec la voix de l’ascenseur, ma voix à moi et celle de ce player néo-zélandais avec lequel, pas plus tard que la nuit dernière, tu as expérimenté une forme acrobatique de 69 au lieu de sauver le monde et qui revient maintenant à la charge, ton espace intérieur commence à ressembler à un congrès de bavards compulsifs coincés sous nervo-stimulants. « Charlie chéri, murmures-tu, consciente du problème, je vais te mettre en veille. Reviens me sonner dans une heure et bloque toutes les sollicitations d’ici là. » Charlie obtempère, la mort dans l’âme – et ce n’est pas qu’une expression. Madame ascenseur, qui a pris acte de la disparition de tes récepteurs publicitaires, te souhaite malgré tout une bonne soirée, le sous-texte implicite étant « si passer une bonne soirée sans commander une nouvelle robe émo-réactive te semble possible, grosse maligne. »

Nous arrivons sur le toit de l’immeuble. Le credo de cette Soirée de la Conscience, en plus de « essayons de faire en sorte que ce monde ne nous rende pas plus cinglés », c’est 2010 : ça signifie que les gens portent des vêtements qui sont juste des vêtements et communiquent sans programmes d’échanges de données. Ça va être super, non ? Nous allons pouvoir parler de nos prochaines vacances dans les décombres radioactifs du nord-Japon, de ton ex-mourant de père qui se fait bâtir un data-temple en attendant qu’une armée de nano-robots plastifiés finissent de vaincre son cancer – nous allons pouvoir évoquer la disparition définitive du tigre, la réapparition digitale de Daft Punk, la guerre sociale en Inde, le mémorial d’Israël, des éoliennes installées sur Mars et tous ces trucs joyeusement réels.

Vis ta vie, baby. Va sentir, toucher des peaux. Moi, avec ma myopie corrigée, mes cheveux blancs d’origine, mon espérance de vie limitée à quatre-vingt douze printemps et mes souvenirs absurdes de barrière de corail et de Noëls en famille, je te regarderai de loin, empli d’un mélange sophistiqué d’envie et terreur. Certes, tu es l’un des derniers enfants naturels de ce monde, tes parents n’ont pas décidé que tu serais blonde ou bonne en maths et la parade ultime contre le chaos reste à inventer. Mais tu n’es pas à l’abri d’une perfection très coûteuse, honey pie, d’une augmentation artificielle de QI, d’une semi-immortalité assistée, et, sans doute, tu dépenseras plus d’argent que tu n’en as pour découvrir ce qui reste d’humain en toi alors qu’il te suffirait de parler avec des gens pour te rappeler ce qu’exister veut dire. Par conséquent, un conseil : ce soir, essaie de continuer à être jalouse. Fais des trucs idiots, danse, ris, embrasse quelqu’un sur la bouche en respirant plus fort. Sans quoi, pour la quatrième édition, je louerai une version 2.1 de toi qui, elle au moins, saura faire semblant d’être humaine.

 

Commenter cet article

julip 19/01/2013 20:58

(sourire...) Tant que ça ne sent pas la vaincu(e)...

julip 19/01/2013 09:16


"sois jalouse", dites-vous... l'être en ligne (mouaha) a fait atteindre à la cruauté de la jalousie des sommets de raffinement : on peut être jalouse sur internet d'une façon absolument
inédite, avec la possibilité de voir sous nos yeux, en temps réel et comme si on y était, un être aimé livré et se livrer aux jeux de la plus subtile des séductions, celle qui consiste à faire de
l'esprit, à manier les mots et parfois jusqu'à une langue... (gloups)

F/. 19/01/2013 09:17



Eh bien, ça sent le vécu !