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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

la vie comme elle va

Publié le 14 Janvier 2013 par F/.

Jean-Philippe Blondel écrit des romans que je ne lirais probablement pas s'il n'était pas mon ami : parce que ce n'est pas le genre de romans que j'achète, tout simplement. Je pourrais expliquer, mais ce serait aussi intéressant que d'expliquer pourquoi j'aime le foot ou pourquoi les Stones me fatiguent. Et de toute façon, ça ne suffirait pas. Il y a des romans d'amis que je ne veux pas lire parce que j'ai peur de ne pas les aimer, parce que je sais que je ne les aimerais pas ou parce que j'ai peur de les trouver trop bons. Rien de tout cela avec Jean-Philippe. Chacun de ses livres est comme une maison ouverte : étrange mais familière. Il y a de la lumière et je sais que tout se passera bien.

 

 

Rien ne nous force à écrire pour que les critiques nous rappellent que nous écrivons bien ou qu'ils nous expliquent en quoi nous sommes sur la même longueur d'onde. Parfois, notre sincérité suffit. Une bonne histoire. Une histoire universelle et menue. 6h41 joue la partition intensément fragile de l'incommunicabilité des êtres et trace la carte des occasions perdues. Par hasard, une femme et un homme se retrouvent assis côte à côte dans un train Troyes-Paris. Ils se sont connus il y a longtemps, ils ont eu une histoire, elle s'est mal terminée et leurs chemins ont divergé au point qu'ils sont désormais l'un pour l'autre de quasi-étrangers. Il y a cette scène emblématique dans Les Lois de l'attraction de Bret Easton Ellis où un garçon joue de la guitare devant une fille et où la fille se met à pleurer. Le garçon pense "je l'ai touchée". La fille, elle, pense à son ex. Les courants de pensée, c'est ça : deux fleuves tumultueux et gris qui ne se croisent jamais. En littérature, la mince langue de terre séparant les cours d'eau est celle où nous suivons l'auteur. Mais en foi de quoi ?

 

 

Le roman de Jean-Philippe Blondel est infiniment simple et infiniment beau dans sa simplicité. Le genre de texte à propos duquel on s'en voudrait d'employer un terme aussi galvaudé que "pudeur". C'est autre chose. Un parfum de triste inéluctabilité. De tendresse, aussi. De tendresse cruelle. "Alas, poor Yorick !" En refermant 6h41, je me suis mis à songer à Alain Souchon et, plus particulièrement à Foule sentimentale. Un bon équivalent musical, il me semble. Bien sûr, vous pouvez hausser les épaules, je serais le premier à le faire à votre place. Mais Alain Souchon, le temps de cette chanson, est un homme doté d'un talent rare - ce petit supplément d'âme qui fait que, lorsqu'il pose sa main sur votre épaule, vous vous sentez sauvé.

 

 

L'artiste est celui qui sait nous dire de quoi nous souffrons. On n'est pas obligé de lui demander plus et il n'est pas obligé de faire semblant, d'user de symboles, de circonvolutions ou d'analogies hardies. L'artiste peut se contenter de nous dire les choses telles qu'elles sont. S'il est honnête, profondément honnête, ça peut marcher, ça doit le faire. Ce mois-ci, les critiques vont vous expliquer que Le Roman du mariage de Jeffrey Eugenides est un putain de chef-d'oeuvre. Vous êtes libres de les croire. Plus je vieillis, de fait, moins je me sens l'autorité de dire ce qui fait un bon livre. Et cependant, je peux au moins affirmer ceci : vous ne vous sentirez peut-être pas plus humain après avoir refermé 6h41, mais vous vous souviendrez que vous l'êtes, et il ne serait pas étonnant que les larmes vous viennent aux yeux. 

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lucie 22/01/2013 08:35

je me sens très proche de votre ressenti sur ce roman, je mets votre critique en lien dans mon billet du jour, merci !

Chiarissima 21/01/2013 15:13

Bon, je n'ai pas lu le bouquin de Blondel, et je n'ai aucune raison particulière de le faire (du reste il ne figure pas parmi mes amis, dommage) mais je suis en train de lire l'Eugenides (en VO,
parce que la trad française n'est hélas pas fameuse). Je ne sais pas encore si c'est "a hell of a masterpiece", mais c'est très littéraire, très satirique, largement du niveau d'une Alison Lurie
par exemple, ce qui n'est pas rien.

F/. 21/01/2013 15:17



Oui mais c'est aussi très en-deça de Middlesex amha. J'ai écrit un papier pour Chronicart, je ne peux pas le reproduire ici - pas pour l'instant - mais j'en attendais mieux. La faute à la trad,
peut-être, mais pas seulement.



Etienne 18/01/2013 10:00

J'avais beaucoup aimé son "Et rester vivant", très touchant et écrit de façon originale.

r1 14/01/2013 15:45

Une des plus belles "critiques" que j'aie lues. Merci.

F/. 18/01/2013 09:07



Merci !