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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

pour une retenue active

Publié le 26 Mai 2014 par F/.

Il semble que personne, dans mon entourage, ne soit en mesure de proposer une analyse circonstanciée et un tant soit peu dépassionnée du "séisme politique" que nous venons de connaître, et encore moins de proposer un semblant de solution. Suis-je étonné ? Un séisme, c'est quand la terre tremble. En vérité, c'est nous tous qui tremblons, même si nous ne savons pas exactement pourquoi. Et nous tremblons si fort que nos livres quittent nos mains et que les mots s'entrechoquent dans nos bouches. Est-ce que nous venons de découvrir quelque chose ? Non. Nous habitons absolument, et depuis toujours, un pays peuplé notamment de gens racistes, haineux ou suffisamment ignares, amnésiques, terrifiés, inconséquents ou paresseux pour voter pour un parti d'extrême-droite (alors même que celui-ci, dans un sidérant renversement de perspectives, envisage désormais d'attaquer en justice quiconque le taxera de la sorte ; on attend toujours les sanctions, à ce propos). Nous devons vivre avec ces gens. Nous devons vivre, aussi, avec l'idée d'un parti jadis aux limites extrêmes de la légalité démocratique, et dorénavant assez sûr de lui pour arriver en tête d'élections concernant une idée - l'Europe - qu'il rejette en bloc. Le Front National est une faction nihiliste : elle se délecte de sa propre existence mais ne peut visiblement supporter de vivre avec. On sait comment tout ça se termine, s'est toujours terminé. Le Mal est un expert du travestissement. Il est capable de se donner tous les rôles (actuellement, il est le jongleur qui manipule des quilles en flammes). Et, plutôt que de faire disparaître l'idée même du Bien (ce qui ne serait pas une mauvaise chose dans le contexte actuel, ce qui nous ferait grandir : on est en politique, pas sur un échiquier), il se pare de ses atours les plus grotesques, réussissant là où l'UMP n'en finit plus d'échouer. C'est le triomphe de l'audace idiote et de l'infantilisme nerveux. "Vous avez le droit d'être en colère", nous dit Marine Le Pen. "Vous avez le droit de casser tous vos jouets." Merci, maman.

Ne nous y trompons pas. Nous avons affaire à un adversaire redoutable, qui n'hésitera jamais à utiliser nos veuleries et nos stupidités contre nous. Ce qui me surprend, dans les commentaires lus ça et là hier soir et ce matin, c'est le nombre de personnes envisageant du coup d'aller vivre "ailleurs". Voilà bien l'exemple d'égotisme le plus navrant que l'on puisse proposer, et l'opposition la plus faible. "C'est très important de voter, et ceux qui ne le font pas font le lit du FN, mais si les fachos gagnent, moi, je mets les voiles " : alors c'est ça, l'idée ? Les élections Kinder Suprise ? Si le jouet démocratique ne me plaît pas, je le jette sous un camion ? J'avoue que ça m'échappe. Quand ça sent mauvais chez moi, j'ouvre les fenêtres : je ne quitte pas la maison. Quand la nuit arrive, je me couche et j'attends qu'elle passe - ou mieux : je parle dans la nuit, je parle avec d'autres gens qui attendent le jour, et entendent faire de ce jour un jour bon. Et donc, vous allez aller où ? Dans le pays merveilleux où les gens sont plus intelligents que votre tonton ou que votre voisine de pallier ? J'ai dû noter son nom quelque part, moi aussi, mais j'ai perdu le papier.

Le problème, avec les idées du FN - et on l'a bien vu au moment de l'affaire Dieudonné - est qu'elles sont d'une bêtise abyssale mais qu'elles ne peuvent se combattre qu'avec mesure, calme et patience - toutes vertus dont elles prennent grand soin de nous désarmer. "Les électeurs du FN sont des fachos, des connards patentés, il faut les tabasser, leur faire fermer leur gueule, etc." : j'ai lu ça en toutes lettres sur Facebook hier soir, sur des murs de gens a priori de gauche. Mais chers amis en colère, à votre tour, et terrifiés, vous aussi : nous valons mieux que ça. Respirons un grand coup : l'odeur nauséabonde ne nous empêche pas encore de le faire. Et puis ramassons nos livres et nos idées, si nous en avons, humons l'odeur de la pensée, de l'attente, préparons les conditions de l'espoir - nos petits poings serrés n'intéressent personne. Fomentons des fêtes, parlons à des inconnus, éteignons M6, utilisons les réseaux avec parcimonie, comme passerelles et non comme champs de bataille, et sortons de nous-mêmes. Ce qui est fait est fait, mais en quelle mesure sommes-nous changés, nous ? En quelle mesure avons-nous compris quelque chose ?

"Le problème, écrit Hakim Bey dans un texte que je relis souvent et que j'échoue chroniquement à mettre en pratique (ce qui n'est pas une très bonne raison pour cesser d'essayer), n’est pas que trop de choses ont été révélées, mais que chaque révélation se trouve un sponsor, un directeur général, un mensuel mielleux, un clone de Judas & un peuple de remplacement. On ne peut devenir malade de trop de savoir, mais nous pouvons souffrir de la virtualisation du savoir, de ce qu’il s’éloigne de nous & de ce qu’il est remplacé par un substitut ou simulacre bizarre et terne, les mêmes informations, certes, mais mortes à présent, comme des légumes de supermarché ; pas d’ « aura ». Notre malaise surgit de cela : nous n’entendons pas le langage mais l’écho, ou plutôt la reproduction à l’infini du langage, son reflet par-dessus toute une série de reflets de lui-même, encore plus auto-référentiel & corrompu. Les perspectives vertigineuses du paysage informatif de la réalité virtuelle nous donnent la nausée parce qu’elles ne contiennent aucun espace caché, aucune opacité privilégiée."

Marine Le Pen ne se taira pas, - ses électeurs non plus -, mais nous pouvons créer un monde où son existence deviendra superflue, anachronique, idiote. C'est très long, et horriblement difficile, c'est l'affaire de notre vie, l'une des affaires en tout cas, mais ce n'est pas en quittant la France et en nous consolant avec l'idée d'une fuite sans fin que nous parviendrons au moindre succès. Nous cherchons un second souffle. Nous ne pouvons pas cesser de le chercher.

"La situation est telle, nous dit le Yi-King ailleurs, que les forces hostiles avancent, favorisées par l'époque. Dans ce cas la retraite est l'attitude correcte, et c'est précisément par elle que l'on parvient au succès. [...] Elle ne doit pas être confondue avec la fuite qui est un simple sauve-qui-peut. La retraite est un signe de force. On ne doit pas laisser passer le bon moment tant qu'on demeure en possession de sa force et de sa position. On sait alors interpréter en temps voulu les signes de l'époque et se préparer à une retraite provisoire au lieu d'engager un combat désespéré à la vie ou à la mort. Ainsi l'on n'abandonne pas purement et simplement le champ de bataille à l'adversaire, mais on lui rend l'avance difficile en manifestant encore de la résistance en des points isolés. De cette manière on prépare déjà la contre-offensive dans la retraite. Comprendre la loi d'une telle retraite active n'est pas aisé. La signification que recèle un tel moment est importante."

pour une retenue active
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Erik 26/06/2014 10:41

Comment ne pas être d'accord avec ton superbe billet ? Tu aurais aussi pu évoquer la responsabilité irréfragable des médias politiques, inaptes à s'intéresser à d'autres débats, d'autres propos, d'autres intentions que les plus spectaculaires.
Ces dernières années, j'ai souvent le sentiment de vivre la tyrannie douce du tout émotion. Il faut aujourd'hui exprimer son "ressenti", vivre des émotions extrêmes et les raconter sans cesse, s'en faire le constant biographe. La mesure, la nuance, l'hésitation, le doute ? Au mieux un gâchis, au pire une trahison. Les réseaux sociaux se font l'écho infini de ces détestations et ces enthousiasmes de maternelle. Le Waouh ! permanent. J'adule ou je massacre - et demain on passe à autre chose...
Je ne suis pas loin de penser qu'une partie de la littérature ado, son succès chez des lecteurs adultes, tire son origine dans cette quête constante de l'émotion, euh, pure ? dans le sens "immédiate, épidermique, sensuel, animale". Après tout, entre une séance de shopping, une pétition FB et des heures abrutissantes de boulot, pas le temps de vivre autre chose...
Le FN et les commentaires de son triomphe sont aussi, au moins partiellement, le symptôme de cela (on pourra causer de l'absence de la gauche - je ne parle pas du PS - dont la geignante agonie n'intéresse pas grand monde ; non seulement elle ne fait plus rêver mais elle ne fait plus peur).
Ah, et n'oublions pas, comme j'ai tendance à le faire, que le web et la tv ne sont pas la réalité et encore moins la matière dont sont constitués les électeurs du Front.
Ces derniers, on ne les entend pas beaucoup.

Marco 27/05/2014 17:45

libres pensées, tu es très dur Fabrice Colin; Moi je pense plutôt à un vote sanction de toutes les classes politiques, encore l'actualité du jour le prouve, et je ne crois absolument pas la France raciste , plutôt, pas écoutée ni encore plus, entendue; image, il ne savait pas qu'il y avait des embouteillages porte d'Orléans.
et....ce la ne représente après tout que 1/4 de 40%? Il reste 60% de gens à engueuler parce qu'ils n'ont pas daigner se déplacer. pas tous des crétins, ignares, si il y avait plus de consensus avec le peuple, nous aurions une autre vue de de Bruxelles, que l’interdit des camemberts au lait cru, ou la longueur des concombres ; l’Europe à 28, c'est ingérable . point.