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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

il faut trouver la Voie

Publié le 4 Novembre 2014 par F/.

il faut trouver la Voie

Vu Lucy de Luc Besson. "Pourquoi ?" pourrait à bon droit se demander le lecteur. A quoi je rétorque : pourquoi le ténia est-il hermaphrodite ? Pourquoi David Foenkinos vend-il plus de livres que David Foster Wallace ? Pourquoi la carte orange était-elle jadis orange ? (On pourrait aussi poser de nombreuses questions à propos de Nadine Morano ou de la vie en général, mais est-ce bien le moment ?). Bref, c'est ainsi, "The world is full of obvious things which nobody by any chance ever observes", comme disait Conan Doyle - j'écris "j'ai vu Lucy" comme je pourrais écrire "j'ai mangé des gaufres" à ceci près que mon système digestif, dans le cas présent, reste impuissant à me soulager : ce film va rester en moi sous une forme ou une autre ce qui, sous un angle purement karmique, ne paraît pas à première vue, mais je dis bien "à première vue", une excellente nouvelle.

Ne jugeons pas trop vite, cependant. Ne tirons pas, par exemple, de conclusions trop hâtives du fait que le réalisateur ait déclaré, après Arthur et les Minimoys, qu'il arrêtait sa carrière. Regardez Nietzsche : tous les grands visionnaires de ce monde n'ont-ils pas connu au moins UN passage à vide - la conséquence, en général, de la distance toujours plus grande les séparant de leur public bienveillant mais fondamentalement bovin ? Non, non, Besson n'a pas pu seulement se dire : "je vais faire un film". ll devait y avoir autre chose. Un plan secret. Un message.

Sur le plan scénaristique, si vous me permettez cet abus de langage, Lucy se situe à peu près à égale distance de The Tree of Life, Taxi et les Teletubbies, c'est-à-dire dans un endroit qui n'existe pas. On y trouve des galaxies, de tueurs sans âme (= chinois), des extraits de documentaires animaliers façon National Geographic (de loin les meilleures scènes) et une Scarlett Johansson .munie d'une expression faciale unique - la tête que vous feriez probablement vous aussi si on vous tendait le script en vous disant : "nous allons te payer pour jouer ce rôle et, non, ce n'est pas une blague grand format orchestrée par Grégoire Delacourt".

Le fil narratif suit la progression interne et externe de la dénommée Lucy qui, au départ, utilisait 10% de son cerveau, et va ensuite en utiliser 100%, tout ça à cause d'une drogue bleue qu'on lui a fourrée dans le ventre - on connaît le goût des Chinois pour les taquineries en tous genres. La question de savoir quel intérêt des dealers pourraient trouver à diffuser une drogue permettant aux consommateurs de devenir plus intelligents qu'eux est absolument accessoire, comme l'ensemble des questions que vous pourrez vous poser devant ce film si vous arrivez à vous poser des questions et non pas à vous endormir, à démolir votre écran à mains nues en hurlant des imprécations mandchoues ou à faire n'importe quoi susceptible de vous permettre, vous aussi, de dépasser ces fichus 10% d'activité cérébrale.

Et voilà qu'inopinément surgit le grand secret de Lucy, sa magie, sa prouesse, ce qui lui confère ce charme existentiel si particulier, et fait de son créateur un bienfaiteur de l'ombre pour les siècles des siècles : ce film nous explique par l'exemple que nous sommes cons à bouffer du foin. Si nous étions autre chose, nous ferions autre chose. Moi, par exemple, j'aurais pu aller acheter des pâtisseries portugaises, j'aurais pu regarder ce match d'Aston Villa, j'aurais pu me gratter les couilles en ne pensant à rien, mais non : j'ai choisi de regarder Lucy. On en revient à la question de départ - à ce moment si émouvant et fragile où la conscience, telle une fleur douée d'une forme d'intelligence rudimentaire, se déploie doucement sous la brise et articule, quoique de façon encore très frustre, la question "pourquoi" - de laquelle découlent toutes les autres, et qui mène probablement au secret ultime du monde. Dès lors, rien - ni l'inanité surnaturelles des dialogues, ni les soi-disant béances du "scénario" (des gouffres que notre pensée doit remplir), ni la pitoyable réalisation 80's (rien ne doit détourner l'attention du message central), sans parler de la direction d'acteurs (qui croyaient sans doute, les malheureux, qu'on leur demandait de jouer dans un film, et non de participer à un programme d'éveil des consciences) et de la conclusion éminemment WTF de l'ensemble ("je suis à 100%, je suis devenue Dieu, voici le résultat de ma sapience consignée sur une clé USB, maintenant je m'en vais parce que j'ai du travail, bonne chance avec l'humanité, bitches") - ne doit (et ne peut) être pris au premier degré. En un sens, bien sûr, c'est beaucoup plus rassurant pour Luc Besson que pour nous, parce que nous mesurons en direct live les 90% qui nous séparent de l'intelligence totale, mais au moins savons-nous maintenant ce qui nous reste à faire : employer nos vies, armés de cette revigorante sapience, à leur donner un sens. Le chemin est long, mais seul le chemin importe - et Besson est déjà loin devant, hissant haut sa sage lanterne. "There is a light, comme le chantait Morissey, that never goes out".

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Mémoire de joueur 04/11/2014 10:13

Et moi aussi je me suis retrouvé un jour, dans un cinéma, avec une fille - un Lucie, ceci doit expliquer cela - à regarder Lucy. Moi aussi j'ai passé un moment à me demander si je devait rire ou pleurer vu que quitter la salle c'était quitter la fille et je n'avais pas cette option.

J'aurai aimé avoir le courage de rédiger cet article, j'aurai aimé avoir le talent de pondre un morceau pareil, drôle et jubilatoire, tirer un morceau de bravoure pareil d'une bouse comme Lucy relève de l'exploit, bravo ! Je me permets de partager ta critique sur mon modeste blog.