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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

une riche idée

Publié le 21 Novembre 2014 par F/.

une riche idée

Créé en 1954, le Comité Colbert rassemble des maisons françaises de luxe (78, pour être précis) ainsi que des institutions culturelles. Son but affiché est de "promouvoir l'industrie française du luxe en France et à l'étranger." Parmi les entreprises représentées : Chanel, le Ritz, Guerlain, Louis Vuitton, etc. De prime abord, j'avoue que j'ai un peu de mal à saisir le principe. Le luxe a-t-il réellement besoin d'être promu ? Les gens qui ne s'adonnent pas au luxe souffrent-ils simplement d'un déficit d'information ? "Bonjour, amis du Bouthan, aujourd'hui, nous allons vous parler du luxe, ce concept que visiblement vous méprisez un peu trop." Un responsable apporte des précisions : "Pour le Comité Colbert, une marque de luxe française est l'expression du goût et du style français. C'est une marque née en France, nourrie de culture française, s'appuyant sur des savoir-faire identitaires et dont la création est réalisée en France." Bon, d'accord. La France, en somme. Why not, comme dirait Alain Toubon.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça ? Parce qu'à l'occasion de son 60e anniversaire, le Comité Colbert a demandé à six auteurs français de science fiction d’écrire des nouvelles pour imaginer le futur du luxe en 2074 par le biais de l’Utopie. Le résultat est une anthologie gratuite en numérique qui sera présentée notamment à New York, si j'ai bien compris, en présence des auteurs qui resteront quatre jours là-bas, comme le précise avec un enthousiasme non dissimulé Jean-Claude Dunyach, anthologiste et auteur.

La préface du recueil est signée Alain Rey. (J'avoue que je ne connaissais pas ce monsieur. Apparemment, c'est une lacune.) Je l'ai lue, et vous pouvez la lire aussi - c'est gratuit et on comprend très vite pourquoi. A vrai dire, la vision du monde de 2074 qui se déploie à travers ce texte ne devient réellement glaçante qu'à partir du moment où l'on réalise qu'elle ne relève pas de la provocation potache. Étant bon public de nature, j'avoue que j'ai mis le temps. Comme je suis gentil, je vous la fais courte. Le problème du luxe, avant, c'est qu'il n'était pas accessible à tous. En 2074, la situation s'est arrangée. "Symbole de liberté, instrument d’épanouissement, véhicule de générosité", le luxe s'est démocratisé, il est devenu "le recours aux valeurs patrimoniales menacées ou perdues par l'action écrasante de la médiocrité, de la banalité et du laisser-aller." Patrick Bateman n'aurait pas dit mieux. Une autre pour la route ? "A "je est un autre" de Rimbaud répond désormais "tout autre est moi."" Si, si. On a hâte d'y être.

Bref - chacun se fera son opinion. Pour ma part, c'est la première fois depuis longtemps que j'ai eu physiquement envie de vomir en lisant un texte. Mais je suis sans doute une petite nature.

Bon, pour être honnête, l'une des premières questions que je me suis posées, en découvrant la teneur du projet et en lisant les mots de Jean-Claude Dunyach sur un forum de SF (Jean-Claude qui avait l'air authentiquement heureux et fier), c'est : est-ce que j'aurais participé à ce truc si on me l'avait demandé ? Sous pseudo, peut-être, mm ? (Hélas, cette option n'était manifestement pas proposée ; d'un autre côté, c'est bien d'assumer). Après tout, quatre jours à NYC avec - potentiellement - des copains, ça ne se balaie pas comme ça d'un revers de main, surtout si la sauterie est financée par des gens qui ne savent visiblement pas quoi faire de leur blé. (La question de la promotion du genre SF me paraît ici relever de la pure galéjade. En quoi la SF pourrait-elle sortir grandie de cette farce ? Si quelqu'un arrive à me l'expliquer sans s'exciter et - surtout, sans me parler de diffusion, parce qu'à ce compte-là, on peut aussi distribuer des nouvelles gratos à tous les lecteurs d'Eric Zemmour, et alors quoi ? -, je lui tire d'avance mon chapeau). Apparemment, les participants ont eu droit au préalable à une visite guidée de certaines entreprises. Qu'ont-ils découvert de merveilleux ? Les a-t-on aiguillés dans leur choix ? Ont-ils reçu des instructions ? On ne sait pas. Je n'ai pas lu leurs nouvelles et je ne le ferai pas. Elles relèvent du publi-rédactionnel et c'est un genre qui ne m'intéresse en rien. On peut néanmoins conjecturer (les intéressés me démentiront) qu'aucun des auteurs n'a participé à l'entreprise avec une idée subversive en tête et que, s'il l'a fait, il lui sera difficile de le crier sur tous les toits. Ah, mais il est facile de se moquer, de montrer du doigt. Pour de bon, donc, la question que devraient se poser tous les auteurs de SF et sympathisants qui n'ont pas été conviés à cette étonnante fête du bon goût (et je m'inclus dans le lot, on aura compris - les frontières ont l'air assez souples), c'est "aurais-je eu les couilles de dire non, et pourquoi ?". Ou, pour formuler les choses autrement : "aurais-je dit oui, et me serais-je ensuite auto-convaincu que ce n'est pas si grave, qu'il faut bien vivre ma bonne dame, que le luxe n'est pas un mal en soi (arrivé à ce stade, il serait néanmoins judicieux, à mon avis, de distinguer le produit de luxe du concept lui-même, basé sur la rareté et l'exclusivité, et se demander si la démocratisation dudit concept s'apparenterait à autre chose qu'à une glorification décomplexée et tout à fait inédite de l'ego sous sa forme la plus vile, i.e. un simple réceptacle à plaisirs - le consommateur comme machine repue et comblée, youpi) et que toutes les critiques qui me tomberaient dessus par la suite ne relèveraient in fine que d'une jalousie mal placée ou d'un rigorisme idéologique dépassé ?" Personnellement, je me suis interrogé en tant que propriétaire parisien nanti et ancien élève d'une école de commerce qui promettait à ses étudiants un salaire d'embauche moyen équivalent au PNB d'un pays d'Afrique centrale. Et la réponse, mûrement réfléchie, a été "non".
Pourquoi donc, mec ? Eh bien, déjà, je peux me payer un voyage à New York tout seul. Je ne crois pas trop m'avancer en disant que c'est aussi le cas de la majorité des auteurs de l'anthologie. Si Chanel veut me filer du blé, pas de soucis. Mais alors à mes conditions. C'est-à-dire 100 000 € par an renouvelables par tacite reconduction et sans la moindre contrepartie, thanks. Et puis, surtout, je suis un garçon assez frustre. Le luxe ne me fait pas rêver. Bien sûr, comme tout le monde, je préfère boire du bon vin que de la piquette et porter des fringues qui me tombent bien. Mais les belles vitrines, les voituriers, le petit doigt relevé, l'étoffe magique d'un foulard à 2000€, au mieux ça me fait rire - et certainement un peu plus que le mec qui trime pour fabriquer ledit foulard, il faut bien le dire. Quant à la grande blague éternelle de la droite, "créons plein de richesses comme ça on en profitera tous - surtout moi", elle ne m'arrache même plus un sourire. Ma conception personnelle du bonheur, c'est une soirée entre potes. Du pâté Auchan fera l'affaire. Du Champagne aussi, bien sûr. Ou du cassoulet en boîte, ou des 8/6, ou que dalle. En fait, je m'en tape. Tout ce que je sais, c’est que vivre dans le monde du futur décrit par Alain Rey me donnerait envie de sauter immédiatement par la fenêtre d'un gratte-ciel new-yorkais. Et que quand on participe à une anthologie, on en cautionne implicitement la préface (c'est là une position qui se discute, et qui n'est pas très facile à tenir, je le concède ; ou alors c'est qu'on voue une estime sans équivoque au préfacier.)

On aurait aimé une once d'humanité, dans le projet Rêver 2074. L'ébauche d'une réflexion, d'une vague remise en question, d'une éthique - après tout, le mot "rêve" a été choisi à dessein, non ? -, voire, soyons fous, d'un débat sur l'essence du bonheur ou la nature du SENS - les capitales sont d'origine - données par le luxe, en lieu et place de ce festival de néologismes moisis censé tracer les lignes de force d'un avenir radieux. Las : chez ces gens-là, monsieur, on ne rêve pas ; on vend - c'est d'ailleurs bien pour ça que le recueil est gratuit. Consommez, mes bons, jouissez, votre âme vous dira merci et, oui, relax : nous prenons l'AmEx platinum.

Dès lors, signer une nouvelle prémâchée dans un recueil préfacé par un monsieur bizarre (je reste poli ; en fait, cette texte m'a paru le symptôme sans précédent d'une hystérisation surréelle du libéralisme dans ce qu'il peut avoir de plus puant - un truc à faire passer Alain Minc pour un dangereux marxiste, moyennant quoi "guignol" n’est pas le premier mot qui m’est venu à l’esprit), un plaisantin malsain, donc, qui nous explique sans rire que luxe = générosité et que la France est "source de joie pour la planète entière", vraiment, non, ce ne serait pas possible. (Une suggestion pour ce 60e anniversaire, monsieur Rey : mettez votre verve facétieuse au service d'un discours qui convaincra tous vos amis de distribuer l'ensemble de leurs merdes clinquantes aux nécessiteux. Bien sûr, les pauvres ne méritent pas cette grâce mais, au moins, ils auront une chance d'apprendre l'avenir.) Quant aux auteurs du recueil, well, le fandom va se foutre de leur gueule pendant un petit moment, je suppose qu'ils s'en doutaient, je suppose aussi qu'ils s'en moquent (je ferais pareil) et qu'ils pensent que tout ça n'est pas bien grave, et j'espère au moins pour eux - leur bilan carbone ne s'en trouvera pas affecté - qu'ils voyageront en classe affaires, et que quelqu'un prendra des photos, les plaisanteries les plus courtes n'étant pas toujours les meilleures. Par ailleurs, je serais ravi d'accueillir leurs commentaires ici. Il est plus probable (et, à vrai dire, je l'espère) que je ne sache pas tout.

En attendant, deux petits liens de propagande trotskiste pour la bonne bouche : Yossarian et la salle 101.

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