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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

au bord du gouffre

Publié le 7 Septembre 2015 par F/.

au bord du gouffre

Ashley Cordova aura 24 ans pour toujours : c'est le New York Times qui l'affirme, dans un article du 14 octobre 2011 reproduit au détour de l'une des premières pages d'Intérieur nuit. Le corps de la jeune femme ayant été retrouvé dans une cage d'ascenseur désaffectée d'un entrepôt de Chinatown, les autorités penchent pour la thèse du suicide. Pianiste prodige auréolée d'une réputation sulfureuse, Ashley était par ailleurs et surtout (?) la fille du très controversé Stanislas Cordova, réalisateur misanthrope spécialisé dans les films d'horreur métaphysiques (l'irascible rejeton de Stanley Kubrick et de Dario Argento, pour faire court) qui, depuis des années, vivait reclus dans une propriété de cent vingt hectares sise au nord de l'état de New York. Scott McGrath, journaliste sur le retour, ne veut pas croire qu'Ashley se soit donnée la mort. Son père, il le connaît, il s'est déjà intéressé à son cas - cela lui a d'ailleurs coûté son mariage et l'essentiel de sa carrière - et il refuse de l'absoudre du silence assourdissant qu'il oppose à cette mort. Animé par une soif inextinguible de vérité - l'une des grandes affaires du second roman de Marisha Pessl, cette volonté de savoir, qui colle à celle du lecteur -, fasciné, surtout, par la personnalité hautement toxique de Cordova, McGrath va se lancer à corps perdu dans une enquête vertigineuse. Flanqué de deux complices improvisés, beaucoup plus jeunes que lui mais pas moins cabossés, il s'enfonce peu à peu au cœur d'un mystère obscur (sorcellerie, pédophilie, masochisme - la sainte trinité) et, il faut bien le dire, assez tétanisant. Cordova, qui cristallise les fantasmes d'une cohorte de fans aussi cinglés qu'irrémédiablement énamourés, va devenir - tel un colonel Kurtz dont l'existence même serait sujette à caution - son unique obsession, une question de vie ou de mort.

Disons-le d'emblée : tout ne fonctionne pas à la perfection dans ce fascinant livre-jungle. Le part-pris méta-textuel de l'auteur, par exemple, qui multiplie les faux extraits de journaux et les supposées captures d'écran hyperréalistes, tient plus, à mes yeux, de la coquetterie d'écrivain que de l'impérieuse nécessité narrative et, par une sorte de fatalité paradoxale, amoindrit l'impression de véracité de l'ensemble. Si l'idée était de brouiller les cartes fiction/réalité, c'est un peu raté. De même, on regrettera l'emploi incongru et persistant des italiques, qui rappelle la mise en gras des phylactères de comics et, de la même façon, atténue la portée des passages incriminés (n'est pas Houellebecq qui veut) ; de toute évidence, Pessl n'est pas encore la styliste accomplie qu'elle pourrait devenir un jour, comme si elle craignait que la beauté charnelle de l'écriture affaiblisse son ossature. C'est dommage mais, curieusement, ce n'est pas grand-chose, et on perd vite de vue ces défauts. Car pour le reste, la maestria narrative de l'auteur, qui alterne passages d'enquête, scènes d'action horrifiques et rêveries hallucinatoires, étourdit et emporte. Par bien des aspects (intrigue massive, soin apporté aux personnages, multiplication des registres, et cette espèce de noirceur, surtout, comme éclairée du dedans), Intérieur nuit rappelle Le Chardonneret de Donna Tartt, voire Le Maître des illusions (on pense aussi; dans une veine moins fantasmagorique, à La Conspiration des ténèbres du regretté Theodore Roszak). Eu égard à ses 710 pages, c'est un mille-feuilles gothique étonnamment digeste, un Bildungsroman-sur-le-tard infusé de Projet Blair Witch autant qu'un page-turner redoutable aux parfums de thriller jouant sans cesse avec les nerfs - et la crédulité - de sa victime consentante.

Stanislas Cordova, le Graal obscur du roman, est un personnage trou noir : irrémédiablement, il aspire McGrath, il aspire le lecteur, et nul ne sait ce qu'il trouvera de l'autre côté ni à quel point l'inévitable rencontre le laissera transformé. Comme tel, et quoique flirtant souvent avec une outrance grand-guignolesque, le réalisateur maudit s'impose comme une création littéraire de tout premier plan. Docteur ès maléfice ? Archange des grâces déchues ? Cet homme est le mystère fait livre. Hanté par l'essentielle question de son absence, j'ai eu énormément de mal à me défaire d'Intérieur nuit dont l'admirable conclusion invite, la dernière page tournée, à réévaluer l'ensemble du roman. Sur le plan de l'histoire pure, du moteur fictionnel, et passés, on l'a vu, les agacements susmentionnés, ce roman est sans conteste l'une des grandes réussites de la rentrée : une histoire qui vous absorbe, vous obsède, vous vole votre sommeil et vous fait douter de tout, comme si le symptôme épousait le virus - on rêverait de voir un David Fincher (au hasard), se charger de l'adaptation sur grand écran. En attendant, le talent de Pessl et son intelligence innée du récit autorisent les plus vifs espoirs : elle n'a pas 40 ans - l'âge où Donna Tartt écrivait Le Petit copain -, elle est dans le tempo, a priori, le meilleur reste à venir.

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