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(please follow) the golden path

Llittérature, films, séries, musique, etc.

on the shoulder of a giant (quelques heures avec David Mitchell)

Publié le 14 Décembre 2011 par F/.

J'avais fini Les Mille automnes de Jacob de Zoet hier dans le train qui me ramenait de Roanne ; j'ai rencontré l'auteur aujourd'hui. Nous nous étions déjà rencontrés il y a deux ans à l'occasion de la sortie du Fond des forêts, son précédent roman, et je gardais un souvenir un peu féérique de ce moment : un hiver glacé, un livre d'hiver, une prose langoureuse, et cet auteur au regard pénétrant, d'une gentilesse exquise. David Mitchell se rappelait ce jour aussi, à ma grande suprise, et dans les moindres détails : les questions que je lui avais posées, le restaurant cosy où nous avions déjeuné, etc. Notre seconde interview a duré une heure. Quand nous en avons eu terminé, David a proposé que nous allions manger ensemble, sans témoin. "I'd like to have a talk which would not be an interview." Nous avons rejoint un restaurant qu'il connaissait, non loin de la Coupole. David ne parle pas français, et est affligé du  même défaut d'élocution que le personnage de son précédent roman, quoiqu'à un niveau tout juste perceptible. Cela lui donne le temps de penser ses phrases, de les polir. Elles sonnent toujours juste. Pour le reste, c'est le gentleman anglais tel qu'on se l'imagine : incroyablement attentioné, et d'une humilité sidérante. Il faut dire, à l'attention de ceux qui l'ignoreraient encore, que David est l'un des rares génies littéraires actuellement en activité, comparé ici et là, au hasard, à Vladimir Nabokov ou à Salman Rushdie (mon avis étant qu'il est bien supérieur à Rushdie, mais passons), et âgé d'à peine quarante ans. La lecture de Mitchell, comme celle de Nabokov, rend heureux : c'est là une magie rarissime. La lecture de Mitchell, pour le dire autrement, peut mettre fin à un débat ennuyeux sur la subjectivité critique. Il faut lire ses romans à voix haute pour comprendre. Votre esprit est une plage, sa langue est une vague douce.

 

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Déjeuner, donc. Nous parlons de nos enfants, qui ont exactement le même âge, de sa femme, japonaise, de Los Angeles & de géographie mentale, de fantômes, du temps qui passe, de google map, de la façon dont nous écrivions, du Liverpool FC, de Blue Jay Way - un peu, et à sa demande. A un moment, mon téléphone sonne. Je regarde l'écran. "Si c'est ta femme, réponds." Plus tard, nous commandons un café gourmand et jouons (à sa demande toujours) les desserts à pierre-papier-ciseaux. Côtoyer un tel personnage, ne serait-ce que quelques heures, équivaut pour moi à un véritable rituel de purification mentale. D'écrivain, je redeviens fan. Comment peut-on être aussi foutrement doué et aussi simple, gentil, attentif ? Je sais, je sais, c'est une question idiote : il était comme ça avant et le succès ne l'a pas changé parce qu'il est trop intelligent et trop humain pour se laisser prendre à ce piège-là. Tout de même, je reste ébahi - tout comme je demeure sans voix devant le relatif insuccès de cet homme en France - lui dont les ventes se chiffrent en centaines de milliers d'exemplaires outre-Manche et dont le magnifique Cartographie des nuages va être adapté au cinéma par les frères Wachowski, lesquels décrivent le résultat (le tournage s'est achevé il y a peu) comme un monstre gentil à mi-chemin entre Lawrence d'Arabie et 2001 l'Odyssée de l'espace. Nous prenons un taxi. "Occupe-toi de tes enfants, me conseille David. La littérature n'est pas si importante." J'ai envie de le contredire. Le monde a besoin de ses livres. Au moment de nous quitter, devant le musée de la photo près de la rue St Paul, il me serre dans ses bras, spontanément. Je mesure ce que ce geste lui coûte, et ce qu'il signifie. "A bientôt." Il faisait beau, aujourd'hui - un mercredi parfait. Interview et critique des Mille automnes de Jacob de Zoet... bientôt, ici-même.

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MattMo 29/12/2011 19:09

Cartographie des nuages et Big Fan sont les romans qui m'ont le plus marqué ces dernières années. Mitchell et Colin a la même table, j'aurai aimé vous écouter !

F/. 02/01/2012 17:55



J'ignorais que j'avais un frère et qu'il lisait ce blog.



David 24/12/2011 10:49

Vous pouvez faire quelque chose pour que quelqu'un se décide à traduire number9dream ? Depuis Ecrits fantômes (dont il a fallu attendre un moment la traduction), j'attends fébrilement chaque
nouveau David Mitchell, et n9d n'est jamais venu ... Vous connaissez Alasdair Gray, cet écossais génial ? Je me souviens quand la traduction de Lanark est sortie : il a fallu 20 ans avant de
pouvoir lire ce chef d'oeuvre en français ! Et ses autres livres, niet. Enfin, heureusement Fabrice Colin écrit DIRECTEMENT en français. Merci pour ça.

F/. 24/12/2011 10:53



Je dois poser la question aux gens de L'Olivier, justement. Ce qui peut lancer Mitchell en France, outre ce nouveau roman, c'est le film Cloud Atlas. Si les ventes décollent, il y a fort à parier
que n9d redevienne d'actualité.


Merci pour votre message !



Drunk Soul 19/12/2011 10:50

Ouai. C'est beau et touchant. Envie de lire du Mitchell maintenant...

F/. 04/01/2012 15:09



Avis à la populaschtroumpf : le bouquin sort demain.



Fred Boot 15/12/2011 08:32

Hâte de lire comment s'est déroulé la nuit de noce !

F/. 16/12/2011 11:24



Derrière tes dehors rugueux, je sais que tu caches un coeur d'or.



Laure 14/12/2011 23:10

Tu sais Fabrice, en général, quand je lis tes articles, je te trouve drôle, ou passionné, selon si tu parles d'art ou si tu chroniques tes voyages.

Mais là... là, en fait, c'est différent. Je sais pas si tu verras de quoi je veux parler, mais j'ai envie de dire "je te trouve beau".

Merci pour le partage. Il fait écho.

F/. 16/12/2011 11:19



C'est parce que je suis incomparablement humble, je pense.